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Cahier des communications
Comités du congrès

Table ronde

Le livre Pekuakamiulnuatsh : histoire et culture, une mémoire collective

Président : Gérard Bouchard, Université du Québec à Chicoutimi

  1. François Gill, enseignant en sciences humaines à l'école secondaire Kassinu Mamu de Mashteuiatsh
  2. Carmen Gill, aînée de la communauté montagnaise de Mashteuiatsh
  3. Harry Kurtness, aîné de la communauté montagnaise de Mashteuiatsh
  4. Georgette Harvey, secrétaire de rédaction, Conseil de bande des Montagnais du Lac-St-Jean

Au printemps 2003, l'Éducation du Conseil des Montagnais du Lac-St-Jean effectuait le lancement du livre Pekuakamilunuatsh : histoire et culture. C'est à partir de récits de vie partagés, de légendes racontées et de connaissances transmises sous forme de contenus de cours aux jeunes des écoles locales que ce livre a pris forme. C'est le fruit de toute une communauté qui s'est exprimée sur des thématiques de la culture des Pekuakamiulnuatsh afin de transmettre aux générations actuelles et futures les savoirs qui lui sont propres.

Le tout a débuté en 1993, lorsque l'Éducation a considéré qu'elle avait un important rôle à jouer dans la sauvegarde du patrimoine culturel des Pekuakamiulnuatsh. Elle s'est donné comme défi de développer un cours d'histoire des Pekuakamiulnuatsh. Selon la philosophie locale, ce sont les membres de la communauté et particulièrement les aînés qui possèdent les savoirs et l'expertise culturelle. Ces derniers sont sensibles à la situation fragile de la culture et des traditions ainsi qu'à l'importance de la transmission des connaissances et des compétences des Pekuakamiulnuatsh auprès des jeunes de la communauté. C'est donc avec eux que le contenu du cours a progressé.

Le livre Pekuakamiulnuatsh : histoire et culture a nécessité un laborieux travail de montage et de mise en page des éléments de contenu, de témoignages, d'objets, de données et de faits. Quatre grands thèmes ont été abordés : Caractéristiques culturelles, Nitassinan, Mode de vie et Événements. C'est une partie de l'histoire et de la culture d'une nation, d'un peuple, d'une communauté et des familles qui la composent, racontée par les Pekuakamiulnuatsh.

Un enseignant et deux aînés témoignent de leur expérience. La secrétaire de rédaction présente, sur vidéoprojecteur, le cédérom Pekuakamiulnuatsh : histoire et culture.

Table ronde

Histoire sociale du phénomène urbain aux 19e et 20e siècles

Président : Jean-Claude Robert, Université du Québec à Montréal
Marc Saint-Hilaire, Université Laval
Claude Bellavance, Université du Québec à Trois-Rivières
Anna Olivier, Université Laval
Richard Marcoux, Université Laval
Mathieu Gagné, Université Laval

1- Villes du centre, villes de la marge : pour une typologie des villes québécoises aux 19e et 20e siècles

Marc Saint-Hilaire, Université Laval
Claude Bellavance, Université du Québec à Trois-Rivières

Jusqu'au premier tiers du 19e siècle, l'urbanisation au Québec s'appuie largement sur les activités liées à l'administration, au commerce, au transport fluvial et à la transformation artisanale exercées par Québec, Trois-Rivières et Montréal, pôles anciens et inégaux hérités de l'époque coloniale française. Par la suite, les principaux ressorts de la mise en place du réseau urbain résident pour leur part dans l'industrialisation fondée sur les activités de transformation à faible capitalisation (1825-1880), la mise en place du réseau ferroviaire (1850 [Grand Tronc]-1959 [Chibougamau]), les activités de transformation à forte capitalisation (1890-1950) et l'extraction et la transformation primaire des ressources minières. Ces grandes lignes de l'urbanisation peuvent être relevées dans diverses études ou monographies. On ne dispose cependant pas de portrait synthétique de son évolution, réalisé à l'aide d'une méthodologie uniforme, sensible aux variations temporelles et régionales, et susceptible de fournir un référentiel de base pour qui s'intéresse au phénomène urbain québécois. Dans le cadre d'un projet plus vaste portant sur l'expansion spatiale de la société québécoise aux 19e et 20e siècles, cette communication propose une typologie évolutive des villes québécoises entre 1850 et 1950. La mise au point de la typologie prend appui sur des données à la fois qualitatives, portant essentiellement sur les fonctions urbaines exercées et le cadre juridique de gestion municipale, et quantitatives, tirées des recensements agrégés et d'autres séries statistiques (surtout industrielles et commerciales). Il en ressort une image très contrastée de la ville québécoise (généralement définie par le seul seuil démographique), depuis le petit centre pionnier marginal, mal doté en services, à la ville régionale polyvalente, en passant par l'espace industriel spécialisé, chacune des catégories établies offrant un profil social et démographique différencié.

2- Le travail des femmes à Québec en 1901 : nouveau regard sur un phénomène marginalisé

Anna Olivier, Université Laval

Le travail féminin constitue un monde très différent du travail masculin, et ne répond pas aux critères en vigueur aujourd'hui faisant une équation entre travail, emploi et salaire. Ce critère usuel et actuel pour la définition du travail privilégie surtout l'emploi salarié, ce qui minimise en grande partie le travail féminin, et pas simplement le travail domestique : beaucoup de femmes au Québec travaillent en dehors du système salarié, par exemple en étant bénévole (dans la lignée de l'action sociale religieuse ?). C'est un phénomène ancien, encore méconnu : une nouvelle méthodologie, développée grâce à l'informatisation et à la géoréférence des recensements, nous donne l'occasion de mieux le mesurer.

Ainsi, les données de 1901 pour la ville de Québec, disponibles à l'échelle du ménage, nous permettent à la fois de vérifier plusieurs hypothèses sur la propension des femmes à occuper un emploi et de mieux connaître les modalités de ce travail. L'utilisation des SIG pour la localisation des ménages permet de prendre en compte des variables spatiales (résidence dans le centre ville ou en périphérie, dans la Haute ou la Basse Ville, dans les quartiers neufs) et de relier la propension à travailler au lieu de résidence.

Cette communication permet de présenter les grandes lignes de la propension à l'emploi : spécificités individuelles (âge, éducation, nationalité, statut matrimonial), place dans le ménage (lien au chef de ménage, nombre de personnes dans le ménage, nombre d'enfants, de gagne-pain). De plus, un portrait des travailleuses permet de cerner les conditions de travail et les limites de l'emploi salarié dans la définition du travail féminin. L'éventail des emplois montre que la très grande majorité des femmes est employée comme domestique, comme couturière, ou bien appartient à un ordre religieux dévoué à l'enseignement ou à la santé.

3- Les inégalités sociales devant la mort chez les enfants canadiens-français de la ville de Québec en 1901

Richard Marcoux, Université Laval
Mathieu Gagné, Université Laval

L'idée générale de cette communication est de mettre à jour les déterminants socioéconomiques de la mortalité infantile chez les Canadiens français de la ville de Québec en 1901 dans un contexte de changements structurels liés à l'émergence du capitalisme industriel. Cette orientation permettra de revisiter l'idée générale à l'effet que la mortalité infantile serait principalement imputable aux caractéristiques culturelles des Canadiens français. Ainsi, les différences observées devraient être perçues non pas comme simplement culturelles, mais produites par diverses dynamiques liées à l'exploitation économique dans un contexte de transformations sociales, puisque l'industrialisation entraîne certainement diverses formes de ségrégation. Or, il semble que les influences de l'appartenance socioprofessionnelle ont souvent été occultées dans l'historiographie et ce, au profit d'une approche qui s'appuie davantage sur les différences ethnolinguistiques ou religieuses à l'échelle agrégée en posant le postulat que la segmentation socioprofessionnelle suivait sensiblement les frontières tracées par les regroupements ethnolinguistiques. Cette étude sur la ville de Québec au début du 20e siècle s'appuie sur l'exploitation des microdonnées du recensement de 1901 et du jumelage de ces données avec celles des registres de décès. Elle s'inscrit dans le cadre des travaux du Programme de recherche Population et histoire sociale de la ville de Québec (PHSVQ-CIEQ). Les analyses portent sur l'ensemble des ménages de la ville de Québec ayant mis un enfant au monde entre le 1er janvier 1899 et le 31 décembre 1900. Il en ressort que l'urbanisation accélérée, jumelée à l'industrialisation, entraîne une détérioration substantielle des conditions de vie, dont les effets se trouvent renforcés par les clivages socioéconomiques. Ce postulat nous pousse alors à nous demander comment l'appartenance à certaines catégories socioprofessionnelles détermine-t-elle l'incidence de la mortalité infantile ?

Séance

L'Autre ... le marginal, le déviant, le fou enfermé à l'asile au tournant du siècle dans son propre intérêt et celui de la société

Présidente : Andrée Lévesque, Université McGill

  1. Marie-Claude Thifault, Université du Québec à Montréal
  2. André Cellard, Université d'Ottawa
  3. James E. Moran, Université de l'Île-du-Prince-Édouard

Cette séance s'intéresse tout particulièrement à l'individu comme être fondamentalement différent de ses concitoyens, mais surtout ayant eu un parcours de vie en marge des normes sociales établies à la fin du 19e et au début du 20e siècles. Le thème de ce congrès est tout à fait approprié pour nous permettre de mettre en perspective l'histoire de femmes et d'hommes qui, à cause de leurs comportements, leurs pensées ou leurs idées, ont été conduit à l'asile d'aliénés pour quelques mois, quelques années et parfois toute une vie.

Il sera donc question de ces quidams, ces inconnus, ces oubliés de l'histoire qui ont eu des vies teintées d'excentricités. Plusieurs d'entre eux sèment la peur au sein de leur famille et de leur entourage. Ils sont persécutés par une force qui les « électrise » ; ils possèdent des pouvoirs « magnétiques » ; ils ont des dons de clairvoyance ou encore des idées de grandeur qui les font agir à titre de « Président des États-Unis ». Hallucinés, maniaques ou simples d'esprit, ils sont considérés comme des loques humaines, des dangers publics, de mauvais exemples, des êtres scandaleux. Tous sans exception, avec ou sans leur consentement, connaîtront l'expérience asilaire.

Ces déviants sont parfois reconnus fous par un ou plusieurs membres de leur famille ou encore par tout le voisinage. Ceci dit, tous ne s'entendent pas, dans certain cas, pour affirmer l'état insane de la femme ou de l'homme interné. Certaines histoires sont nébuleuses et font douter des raisons réelles d'enfermement. Cela dit, les cris à l'injustice des patients qui revendiquent leur liberté ne sonnent pas tout faux.

La présentation de différentes histoires de cas d'individu ou de groupes d'individus ayant séjourné à l'asile révélera toute la complexité d'une vie marginale dans un cadre social où la norme établie est une règle fondamentale qui n'est transgressée qu'à ses risques et périls.

Séance

Le miroir de l'Autre : boissons, parures et corps en Nouvelle-France

Président : Jan Grabowski, Université d'Ottawa
Laurier Turgeon, Université Laval
Stéphanie Chaffray, Université de Paris IV-Sorbonne–Université Laval
Catherine Ferland, Université du Québec à Montréal
Jean-François Plante, Université Laval

1- Perles, parures et régimes de valeur en France et en Amérique du Nord, 16e–20e siècle

Laurier Turgeon, Université Laval

Notre communication vise à examiner comment, dans le contexte d'échanges interculturels, s'élaborent les régimes de valeurs, en tant qu'« opérateurs » de l'identité. Pour bien saisir ces mécanismes interactifs et régénérateurs du fonctionnement culturel, notre démarche vise à reconstruire les trajectoires des objets et à déterminer comment ces dernières servaient à produire de la valeur et, en fin de compte, à modeler l'identité d'un groupe. Nous proposons de faire la biographie d'un objet, les perles de verre, de documenter leurs divers usages dans la culture d'origine et d'identifier les nouveaux usages que leur assignait la culture réceptrice. En suivant le mouvement des objets dans le temps et dans l'espace, d'une culture à une autre, nous sommes mieux à même de comprendre la façon dont ils acquièrent de la valeur et comment cette dernière s'exprime par l'échange. Nous comparons également les utilisations que les Amérindiens faisaient des perles de coquillage dans la période préhistorique tardive (15e siècle) et dans les débuts de la période historique (16e et 17e siècles), afin de mieux évaluer les répercussions du contact sur la culture réceptrice. C'est en effet durant cette période des premiers contacts que les relations de pouvoirs se négocièrent et que l'interaction fut la plus déterminante. Quand les Européens arrivèrent en Amérique du Nord, les Amérindiens détenaient le contrôle du territoire ; il fallut longtemps avant que la domination européenne ne se fasse sentir de manière décisive. Nous portons de ce fait une attention particulière à la période initiale des rencontres, afin de mettre en lumière les premières réactions et les processus spécifiques qui ont conduit à l'enchevêtrement des sociétés indigène et coloniale.

2- La représentation du corps du « Sauvage » dans le paysage américain à travers les récits de voyage en Nouvelle-France, 1700-1750

Stéphanie Chaffray, Université Paris IV-Sorbonne—Université Laval

Le géographe Augustin Berque a défini le paysage comme la manifestation d'une médiation entre l'homme (à la fois comme individu et sujet appartenant à une collectivité) et la nature. Pendant la première moitié du 18e siècle le territoire nord-américain est à la fois le lieu et l'enjeu de la lutte entre les empires européens. Chaque puissance inscrit dans le paysage des preuves de sa présence en édifiant des forts ou en délimitant des frontières politiques. Le récit de voyage constitue quant à lui un espace discursif où l'Europe rencontre l'Amérique, et où elle tente de s'approprier l'espace de manière symbolique.

Dans le cas de la Nouvelle-France, cette appropriation se manifeste dans la manière dont on représente le paysage, et particulièrement dans la médiation que le voyageur établit entre l'Amérindien et la nature. Les voyageurs observent et décrivent scrupuleusement la capacité des premiers Américains à s'intégrer à l'espace qui les entoure, à s'adapter à leur milieu que ce soit au niveau de l'habitat, de la subsistance ou du climat. Bien qu'on leur reconnaisse un certain « génie », ces observations corroborent l'idée que les Amérindiens se situent du côté de la nature et du corps, contrairement à l'Européen civilisé qui se situe à l'opposé : c'est-à-dire du côté de la culture et de l'esprit. Le paysage américain fait partie de l'identité amérindienne telle que la fabrique le discours du voyageur. L'analyse de l'iconographie et des représentations littéraires ainsi que la compréhension des procédés discursifs auxquels elles obéissent permettent de faire ressortir les liens étroits entre le corps amérindien et la nature.

Ces représentations doivent être mises en perspective avec les contextes culturels et historiques dans lesquels elles prennent forme. Le paysage est aussi l'espace où Français et Amérindiens se rencontrent physiquement. Le voyageur ne fait pas qu'observer : il est aussi un acteur engagé pour des raisons diverses dans l'entreprise coloniale. Pour les Français, les Amérindiens constituent en effet un allié essentiel pour exploiter le territoire, que ce soit dans le commerce des fourrures ou la pêche à la morue qui constituent les principales ressources de la colonie. La littérature de voyage est donc à la fois un espace où le voyageur-ethnographe affirme son identité et son pouvoir en fabriquant celle de l'Autre et où se dessine le rapport que les Français entretiennent avec le territoire américain et avec ses habitants après trois siècles d'exploration, de connaissance et d'exploitation des ressources.

3- Le vin et le bouillon. Les boissons comme élément de distinction au Canada sous le Régime français

Catherine Ferland, Université du Québec à Montréal

Aux 17e et 18e siècles, la consommation de boissons alcooliques constitue un élément de démarcation sociale, un critère de distinction. Cette pratique culturelle sert notamment à renforcer l'espace identitaire en rendant les structures sociales plus évidentes et imperméables, en traçant la frontière entre l'inclusion et l'exclusion : à ce titre, le Boire structure et dynamise la relation qu'un groupe entretient avec ce qui n'est pas lui, bref avec l'Autre.

Dans le cadre de cette communication, nous optons pour une étude bidirectionnelle de la perception des boissons de l'Autre, soit celle des colons et voyageurs européens par rapport aux boissons amérindiennes, et celle des Amérindiens par rapport aux boissons européennes. Rappelons qu'au moment de la période de contact, les Amérindiens de la vallée du Saint-Laurent ne possèdent pas de breuvage enivrant traditionnel et ne connaissent pas les boissons alcooliques : « les Sauvages n'ont point d'autre boisson, que le bouillon de leur chaudière à sagamité, soit de chair, ou de blé d'Inde, ou d'eau bouillie, ou d'eau pure » observe François-Xavier de Charlevoix dans son Histoire et description générale de la Nouvelle-France en 1744. Les boissons alcooliques européennes sont donc perçues et utilisées d'une manière totalement différente par les Amérindiens. Passant de la méfiance à la convoitise, ils les excluent du contexte des repas, les utilisant principalement pour leurs propriétés enivrantes. De leur côté, les Français adoptent une attitude empreinte de dédain, voire de dégoût, par rapport aux boissons amérindiennes, tout en se raccrochant aux normes typiquement françaises en matière de bien-boire. Malgré les difficultés liées à l'approvisionnement, ils persistent à consommer des boissons importées, rejetant les boissons amérindiennes.

En définitive, nous voulons définir la manière dont chacun des deux groupes culturels perçoit les boissons de l'Autre, en nous attachant à la signification sociale qu'il accorde à celles-ci et au Boire.

4- L'instrument de musique amérindien sur la façade atlantique : facture, usages et changements, des contacts à 1800

Jean-François Plante, Université Laval

La problématique des relations entre les Européens et les peuples autochtones d'Amérique du Nord a fait l'objet de nombreuses études tout au cours du 20e siècle. Mais l'influence des Européens sur les pratiques musicales amérindiennes n'a pas encore été mesurée de façon générale et plus particulièrement en ce qui a trait à la fabrication et l'usage des instruments. De plus, la voix, cette manifestation de l'objet-corps-humain, et son utilisation musicale, qui constitue le chant, est sans doute la portion du fait musical la mieux documentée dans les récits de voyage et la correspondance des officiers civils et militaires du Nouveau-Monde. Nous avons donc jeté un premier regard sur les textes anciens écrits entre 1524 et 1800, dans le but de cerner les changements qui ont pu apparaître dans les cultures instrumentale et vocale, très liées dans l'art musical des différents peuples autochtones. Les résultats de cette étude d'ethnologie historique nous permettent de dégager certaines tendances dans l'évolution de ces pratiques. Les travaux menés par des chercheurs sur les questions musicales amérindiennes, depuis la fin du 19e siècle, s'ajoutent au résultat de la confrontation des données recueillies. Dans certains cas, ces travaux nous aident à confirmer que l'inculturation et ses symptômes se sont manifestés seulement aux 19e et 20e siècles. Cette communication fera ressortir les principales conclusions découlant de notre travail.

Séance

Syndicalisme et formation professionnelle des ouvriers au Québec

Président : Georges Massé, Université du Québec à Trois-Rivières
Jacques Rouillard, Université de Montréal
Éric Leroux, Université de Montréal
Stéphanie Poirier, Université de Montréal

1- Le Conseil des métiers et du travail de Montréal, 1897-1930. Aux origines de la social-démocratie québécoise

Jacques Rouillard, Université de Montréal

Ce projet de communication consiste à mettre en relief l'idéologie véhiculée par le Conseil de métiers et du travail de Montréal (CMTM) de sa fondation en 1897 jusqu'aux années 1930. Ce conseil auquel sont affiliés bon nombre des syndicats internationaux de la métropole a surtout pour objectif d'acheminer les revendications syndicales auprès des corps municipaux, principalement le Conseil de ville de Montréal. Les délégués qui participent à ses réunions votent également des résolutions pour être acheminées au Gouvernement du Québec et à celui d'Ottawa via le Congrès des métiers et du travail du Canada. Principal porte-parole du syndicalisme international au Québec, le CMTM est loin d'être un groupuscule, affiliant plus d'une centaine de syndicats qui comptent entre 25 et 40 000 membres en grande majorité francophones. À ses réunions bi-hebdomadaires, on retrouve régulièrement près d'une centaine de délégués de syndicats. Pour simplifier, disons que l'organisme joue le rôle actuel de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec.

Les résultats de cette recherche montrent que les revendications du CMTM se rattachent au courant de pensée social-démocrate apportant un soutien constant aux libertés individuelles et aux institutions démocratiques (vote des femmes, abolition du Sénat, rejet du communisme, etc.). Soucieux d'un élargissement du rôle de l'État, il propose l'instauration de politiques sociales (pensions de vieillesse, assurance chômage, allocations aux mères nécessiteuses), des améliorations aux lois du travail (accidents du travail, salaires raisonnables) et des mesures favorisant l'éducation populaire (instruction gratuite et obligatoire). Du coté économique, il milite pour la nationalisation des entreprises de services publics (tramways, chemins de fer, distribution du gaz). Son action de représentation influence le Conseil municipal de Montréal et le législateur québécois, faisant contrepoids aux influences cléricales et libérales qui animent la société québécoise.

La communication montrera donc une autre facette du miroir de la composition sociale du Québec au début du siècle.

2- La formation professionnelle des ouvriers des métiers du livre au Québec au 20e siècle

Éric Leroux, Université de Montréal

Cette communication vise à explorer l'avènement et le développement des écoles spécialisées dans la formation des ouvriers des métiers du livre (typographes, relieurs et pressiers) au Québec au 20e siècle. Dans un premier temps, nous aborderons l'avènement de l'enseignement technique au Québec à la fin du 19e siècle et les tentatives de mises sur pied de programmes dédiés spécifiquement aux métiers du livre dans certaines villes comme Québec, Trois-Rivières et Sherbrooke. Nous nous attarderons ensuite plus spécifiquement au cas de l'École des arts graphiques de Montréal créée en 1925.

Durant plus de 40 ans, l'École des arts graphiques a été un lieu privilégié de formation professionnelle permettant à des centaines de jeunes ouvriers d'apprendre un métier valorisant tant du point de vue socio-professionnel que culturel. Il y a plusieurs années maintenant, le poète, typographe et éditeur Roland Giguère affirmait à juste titre que « le typographe est au cœur du texte : c'est lui qui fait le passage entre le manuscrit et le livre ; il est le maître des lettres ». Les typographes, les relieurs, les pressiers, en fait, tous ceux qui pratiquent les métiers du livre et de l'imprimé, sont au cœur de la vie culturelle d'une société. Ils participent au processus de production de l'imprimé ; ainsi, ils sont partie prenante d'une histoire du livre et de l'imprimé qui s'étend de la production et de l'édition de l'imprimé jusqu'à sa diffusion et à sa consommation par les bibliothèques, les librairies et la lecture.

En définitive, l'École des arts graphiques de Montréal a influencé le milieu de l'imprimerie québécoise d'une double façon. Tout d'abord, en permettant à des ouvriers de profiter d'une formation professionnelle qui améliore leurs conditions de vie à une époque où les Canadiens français étaient encore trop souvent limités soit à des emplois peu qualifiés, soit, dans une moindre mesure, aux professions libérales. Ensuite, l'École s'est révélée être un tremplin pour plusieurs artistes, d'une part, grâce au volet artistique mis de l'avant par son premier directeur, le relieur d'art Louis-Philippe Beaudoin et, d'autre part, grâce à l'enseignement de professeurs comme Albert Dumouchel et Arthur Gladu. Qu'on pense par exemple à l'artisan et artiste Roland Giguère qui fit son apprentissage de typographe à l'École des arts graphiques et qui développa son talent artistique auprès de Dumouchel et de Gladu. Formateur des premiers maquettistes et graphistes québécois dans les années 1950, l'École a également participé activement à une transformation matérielle du livre, qui a permis aux éditeurs québécois de se démarquer du modèle traditionnel hérité de la France. En ce sens, nous sommes d'avis que l'École a joué un rôle non négligeable dans l'épanouissement des arts graphiques au Québec.

3- Le Conseil central des syndicats nationaux de Montréal à l'heure de la radicalisation syndicale : 1968-1978

Stéphanie Poirier, Université de Montréal

Depuis longtemps déjà, les travailleurs se regroupent collectivement afin mieux faire valoir leurs droits et combattre les inégalités sociales engendrées par le système capitaliste. Dans le contexte québécois, les syndicats sont présents depuis le milieu du 19e siècle. Le mouvement syndical connaît une évolution dynamique jusqu'à nos jours, où il touche près de 36,6 % des salariés qui sont syndiqués dans le but d'améliorer leurs conditions. La conjoncture québécoise contraste nettement avec le reste de l'Amérique du Nord où l'on retrouve un taux de syndicalisation plus faible. L'importance que le mouvement syndical connaît aujourd'hui est le fruit d'une évolution qui s'échelonne sur une longue période, mais qui franchit une étape décisive dans les années 1960 et 1970, alors qu'il voit ses effectifs augmenter considérablement et qu'il radicalise son idéologie. C'est à cette époque que le modèle québécois se cristallise et que le mouvement syndical en devient une composante majeure.

Nous nous intéressons particulièrement à l'étude de la CSN pendant cette période car la centrale devient un des hauts lieux de la radicalisation syndicale avec la publication de textes d'orientation socialistes tels que Il n'y a plus d'avenir pour le Québec dans le système actuel. Parmi les instances de la centrale, il y a les divers conseils centraux régionaux dont celui de Montréal, le plus imposant en terme d'effectifs (près de 60 000 membres en 1968). Celui-ci rassemble la frange la plus militante de la centrale, en s'occupant de l'éducation et de l'action politique des membres. Ce conseil se trouve au centre de la tourmente sociale et nationale au cours de ces deux décennies alors qu'il est dirigé par la figure imposante de Michel Chartrand, président de 1968 à 1978. En regard de cette situation, notre objectif consiste à tenter de déterminer comment se sont articulés, au sein même du Conseil central, le radicalisme syndical et le nationalisme, deux questions primordiales au cours de cette période. Comme nous savons que le Conseil a pu exercer une forte influence sur la centrale CSN tant pour sa radicalisation que pour ses prises de position sur la question nationale, nous désirons également vérifier, le rôle du Conseil central de Montréal sur l'orientation que prend la CSN à cette époque.

Table ronde

Le genre au cœur de l'altérité

Présidente : Aline Charles, Université Laval
Bettina Bradbury, Glendon College–York University
Donald Fyson, Université Laval
Ollivier Hubert, Université de Montréal

La table ronde proposée présente différents cas de figure où s'articulent altérité et genre dans le Québec des 18e et 19e siècles. O. Hubert étudie un univers étudiant masculin qui élabore sa propre altérité dans la société de cette période. D. Fyson dépeint la violence masculine du 19e siècle comme un chassé-croisé d'altérités ethniques mais surtout sexuées. Enfin, B. Bradbury montre comment la controverse autour d'une électrice de 1832 révèle de nouvelles conceptions du Soi masculin et de l'Autre féminin sur la scène politique.

1- Madame Cuvillier's Vote: Loyalty, Gender and Alterite in the Montreal West By-Election of 1832

Bettina Bradbury, Glendon College–York University

Who is the other and what does that mean about the self, or the group forging understandings of the other? In this paper I explore this theme of the conference by focussing mostly on one side of the question. Who are we? This, I argue, was a question that was particularly important to the patriots in the early 19th century as they struggled to define the boundaries of their party and of their imagined nation. It was of course equally important to their Tory adversaries. Historians have long seen this tragic by-election as critical in the making of national identities in Quebec. Yet, historians have written about this too often as if identities were fixed and as if questions of gender and ethnicity were largely separate. Here, drawing largely on feminist theorizing about the ways gender, race and class are mutually constituted in specific historical situations, I try to reconsider the election through the prism of Madame Cuvillier's vote, reading the reactions to it as part of the unstable and anguished processes of identity formation in the years leading up to the rebellions. This leads to a re-reading of the workings of alterity during the election and of the reasons for excluding women from voting in 1835.

2- Hommes, violence interpersonnelle et altérité au Québec, 1780-1850

Donald Fyson, Université Laval

«... le prévenu avait été provoqué à un combat que tout jeune homme, qui a du sang dans les veines, ne pouvait refuser sans pusillanimité... Fletcher, juge stipendiaire et président du tribunal, insensible à toute autre éloquence qu'à la sienne propre, fit une charge à fond contre le malheureux esculape, déclarant que c'était son opinion bien arrêtée qu'un bras canadien n'aurait jamais, sans l'aide d'un cailloux, d'une pierre ou de tout autre corps aussi solide, broyé la mâchoire d'un matelot britannique qui avait bravé tant de tempêtes. Les jurés firent leur rapport en conséquence. » – Aubert de Gaspé, Mémoires.

Dans la société québécoise de la fin du 18e et début du 19e siècles, comme ailleurs en Occident, la violence interpersonnelle est habituelle, du moins si l'on se fie aux journaux ou aux récits littéraires. La violence dépeinte est essentiellement masculine, mais elle se construit aussi sur des rapports à l'Autre qui renvoient aux rivalités interethniques. Les observations sur le caractère violent de l'autre groupe ethnique sont donc monnaie courante. La presse francophone, par exemple, pour expliquer la violence des Canadiens, évoque souvent l'image du brave Canadien poussé à la défense légitime par un Britannique violent ou plus brutal.

Toutefois, un examen attentif des agressions rapportées au système judiciaire remet en question ce lien apparemment si net entre genre, ethnicité et violence interpersonnelle. Le discours sur la violence interpersonnelle ne varie pas sensiblement entre les membres des différents groupes ethnolinguistiques, ni la nature même de la violence, quand on tient compte de la composition de chaque groupe. Plus encore, la plupart des violences ne traversent pas les frontières ethniques. La construction et le vécu des rapports interpersonnels violents sont donc moins liés à un Autre culturel. Par contre, même si les hommes dominent nettement comme victimes tout autant qu'agresseurs, les femmes sont beaucoup plus présentes que le portrait journalistique, littéraire ou même juridique ne le laisse croire. En fait, même si la violence interpersonnelle éclate surtout « entre hommes », l'Autre auquel elle renvoie est bien davantage la femme que l'Anglais ou le Français.

La communication se base principalement sur les archives judiciaires des districts de Québec et de Montréal et sur la presse. Elle fait partie d'une étude plus large sur la violence entre hommes au Québec/Bas-Canada entre 1780 et 1850.

3- Se penser comme Autre : le Collège de Montréal, espace de construction d'une identité masculine élitaire ?

Ollivier Hubert, Université de Montréal

À partir de l'exemple du Collège de Montréal, et pour une période allant de sa fondation (1767) jusqu'au milieu du 19e siècle, on tâchera de cerner les modalités d'élaboration d'une éventuelle identité groupale particulière : jeune, masculine, urbaine, élitaire. On voudra dans un premier temps préciser les caractéristiques sociales du groupe pour quelques années repères, afin de vérifier l'hypothèse d'une institution dévolue à la formation d'une jeunesse masculine bourgeoise francophone, ou délivrant un diplôme de bourgeoisie. Puis, à partir des archives portant sur le Collège de Montréal conservées aux Archives des Prêtres de Saint-Sulpice de Montréal, on présentera le système éducatif, l'espace de sociabilité et de dressage circonscrit par le collège, ceci dans la triple perspective d'une histoire de la construction du jeune homme, d'une histoire de la jeunesse et d'un repérage des dispositifs de distinction socioculturelle, et donc des marqueurs qui permettent de se penser et de se reconnaître comme Autre à plus d'un égard. Enfin, nous essaierons de cerner l'usage des années de collège, comme étape du processus de socialisation, dans les représentations de soi laissées par des « anciens ». Nous mobiliserons ici des archives personnelles et/ou littéraires. Il s'agit donc d'une enquête relativement ambitieuse, quoique portant sur un exemple bien circonscrit, dont nous voulons dégager ici les premières orientations générales.

Table ronde

Visages de l'altérité : l'Autre comme frontière et comme concept opératoire dans les sciences sociales

Présidente : Catherine Desbarats, Université McGill
Jocelyn Létourneau, Université Laval
Jean-Marie Fecteau, Université du Québec à Montréal
Thierry Hentsch, Université du Québec à Montréal

Après la philosophie (Lévinas, Ricoeur, par exemples), les sciences sociales ont eu à confronter l'analyse de l'altérité sous ses différentes formes. La présente table ronde, sollicitant l'expertise provenant de plusieurs disciplines, voudrait s'interroger sur les limites et les implications de ce travail sur le concept d'altérité.

Concept polysémique s'il en fut, l'altérité évoque tout à la fois un rapport (de dialogue/tolérance, de domination, induisant un retour sur soi ou un repli identitaire), et un objet impliquant la construction d'une frontière identitaire fonctionnant comme outil d'objectivation (fondée sur l'ethnie, la classe, le genre, la culture, l'éthique, etc.). Mais ce rapport, cet objet ne sont pas seulement définis dans l'espace et la synchronie. Et si l'histoire, en son irréductible temporalité, était la forme la plus radicale de l'altérité ?

1- Altérité ambivalente

Jocelyn Létourneau, Université Laval

La question de l'altérité est, à l'heure actuelle, l'une des plus choyées par les intellectuels. Elle fait partie du bavardage mondain de notre époque. On était hier de gauche et pour le peuple, on est aujourd'hui pour l'Autre, pour le métissage, l'hybridité, le pluralisme, le cosmopolitisme. Dans le cadre de cette communication, on se propose d'aborder la question du rapport du Soi à l'Autre à partir d'une perspective pragmatique en insistant sur le fait que ce rapport est de l'ordre simultané de l'enrichissement et de la souffrance, de l'enchantement et du déchirement, du gain et de la perte identitaire. Plutôt que d'aborder la question de l'échange culturel dans la perspective de la construction de l'altérité (se faire soi-même comme un Autre), nous poserons le problème dans la perspective d'une (re)construction de l'identité (se (re)faire dans l'inter-référentialité avec l'Autre).

2- Vingt ans après Foucault : l'Autre dans et par l'histoire

Jean-Marie Fecteau, Université du Québec à Montréal

Il y a exactement vingt ans disparaissait Michel Foucault, penseur de l'altérité et des discontinuités historiques. Il s'agit moins d'analyser la place (ambiguë et contradictoire) de l'altérité dans la pensée de Foucault que de reprendre, à vingt ans d'intervalle, le défi représenté par l'exigence de penser l'Autre en histoire. Il faut essayer, plus précisément, de penser l'altérité non pas dans sa dimension spatiale, synchronique, comme forme extérieure ou miroir de l'identité, comme rapport à ce qui est à côté ou ailleurs, mais comme autre mode d'existence de la différence, celle qui s'exprime dans la diachronie. L'Autre, c'est aussi la figure du révolu, ou de son contraire, du non advenu. C'est également la figure du nouveau, de l'événement qui surgit dans son étrangeté toujours surprenante dans le même du quotidien. L'histoire non pas comme mémoire ou commémoration, comme construction sécurisante du passé, comme passerelle vers l'avenir, mais comme altérité radicale, comme obligation constante de redéfinir notre place temporelle au monde.

3- L'altérité dans l'imaginaire occidental : fonction manifeste, fonction occulte

Thierry Hentsch, Université du Québec à Montréal

À la fonction manifeste de l'Autre dans l'imaginaire occidental, qui consiste à porter ce que nous croyons ne pas être, correspond une fonction occulte qui consiste à maintenir hors de nous, comme absolument étranger, ce que nous ignorons de nous-mêmes en tant que civilisation. C'est dans cette dualité à demi obscure que se situe notre discours démocratique et notre rapport à l'Autre. J'illustrerai cette ambiguïté à travers l'exemple de la vision occidentale de l'Islam.

Séance

L'Autre à la frontière de la science

Pésident : Yves Gingras, Université du Québec à Montréal
Julien Prud'homme, Université du Québec à Montréal
Mélanie Desmeules, Université Laval
Frédéric Barriault, Université de Sherbrooke

1- L'impact de l'évolution des catégories diagnostics sur la concurrence interprofessionnelle et le rapport au patient chez les thérapeutes du langage au Québec, 1970-2000

Julien Prud'homme, Université du Québec à Montréal

L'orthophonie est une profession paramédicale vouée aux troubles de la communication. En 1970, la majorité des problèmes diagnostiqués chez des enfants sont qualifiés de « retards » et sont interprétés en termes de psychologie du développement. À partir de la fin des années 1980, la problématique change et les orthophonistes diagnostiquent de plus en plus de troubles d'origine neurologique, extérieurs au champ de la psychologie. Une catégorie clinique déjà existante, la dysphasie, s'étend alors jusqu'à englober une vaste palette de symptômes, qu'on attribuait jusque là à des retards psychologiques. Rapidement, la catégorie des troubles neurologiques du langage devient dominante dans la recherche et la pratique clinique, et son extension dans les années 1990 correspond dans le temps au remarquable essor de la profession au cours des dix dernières années.

Cette évolution des diagnostics n'a qu'un impact limité sur la forme des interventions elles-mêmes. Il s'agit surtout d'un mouvement radical de redéfinition des problèmes qui permet de s'approprier des patients autrefois dévolus à d'autres intervenants. On montrera que ce changement permet aux orthophonistes d'accroître leur autonomie et de consolider leur statut dans les milieux de pratique, en constituant un champ exclusif d'intervention qui les distingue d'intervenants-concurrents comme les psychologues. Cette reformulation transforme également en profondeur les relations des orthophonistes avec leurs patients, ainsi qu'avec les lobbys de parents qui s'imposent sur la scène politique au cours des années 1980. À la lumière de ces observations, on présentera des pistes de recherche sur l'impact (et l'usage) des catégories diagnostiques dans la structuration des rapports hiérarchiques entre professions concurrentes ou entre professionnels et patients au sein du système de santé.

2- Les intellectuels scientifiques québécois anglais, 1852-1914 : contacts et influences

Mélanie Desmeules, Université Laval

Le champ de l'activité intellectuelle scientifique des Canadiens français est un domaine peu exploré. Mais il existe un sujet encore moins connu : celui de l'influence des Québécois anglais dans le développement du mouvement scientifique québécois. À l'instar de Mary Lu Macdonald, nous nous intéressons à l'activité scientifique des intellectuels québécois anglais, mais nous y ajoutons les réseaux de solidarité socioprofessionnels qu'ils entretenaient avec les intellectuels scientifiques canadiens-français au cours de la seconde moitié du 19e siècle, de la fondation de l'Université Laval au début de la Première Guerre mondiale.

À première vue, on pourrait croire que les intellectuels scientifiques canadiens-français et québécois anglais évoluaient dans des réseaux de solidarité socioprofessionnels bien différents. Dans les faits, il n'en était rien. L'étude de l'activité des associations savantes à Québec et à Montréal entre 1852 et 1914 montre plutôt que les membres de ces deux communautés fréquentaient souvent les mêmes associations, s'intéressaient à des problématiques similaires et aussi partageaient les résultats de leurs recherches et découvertes. Bien plus que l'indication de la coexistence de deux communautés linguistiques dans les villes de Québec et Montréal, cette réalité montre l'interaction entre des chercheurs amateurs et d'autres en voie de professionnalisation dans la construction de l'identité des intellectuels scientifiques canadiens-français.

L'approche comparative adoptée permettra de faire ressortir les pratiques communes et divergentes parmi les intellectuels scientifiques de chacun des groupes à l'étude et ainsi mettre en lumière certains aspects de l'évolution du mouvement scientifique canadien-français en tenant compte des réalités socioéconomiques et culturelles de l'époque.

3- Le goupillon et la machine : le catholicisme québécois face au progrès technologique, 1847-1914

Frédéric Barriault, Université de Sherbrooke

Cette communication est issue de notre mémoire de maîtrise, lequel analyse les discours catholiques sur la technologie. À ce jour, cette question n'a pas été traitée par l'historiographie québécoise, si ce n'est de manière indirecte (notamment par Pierre Savard, Brian Young et Christine Hudon). Tablant sur ce « vide » historiographique, ce mémoire s'est fixé trois objectifs : (1) contribuer à la compréhension de la société franco-catholique québécoise à l'heure de son industrialisation ; (2) dans la foulée des travaux de Michel Lagrée, montrer l'utilité heuristique de la dialectique religion-technologie ; (3) tester la solidité des théories opposant machinalement religion catholique et modernité technicienne. En explorant le dialogue entre catholicisme et machinisme, cette étude entend se situer dans le prolongement des travaux critiquant le concept de sécularisation.

Selon nous, le catholicisme québécois des années 1847-1914 est un excellent vivier pour repérer des discours religieux sur la technologie. Dans l'histoire québécoise des techniques, 1847 est en effet une date charnière : cette année-là, Montréal inaugure son premier tronçon de chemin de fer, en plus de vivre à l'heure des communications télégraphiques. Pour ne pas fausser la donne, cette étude s'est arrêtée en 1914 : la Première Guerre mondiale nous aurait effectivement contraint à prendre en considération la « militarisation » de la production industrielle.

Tablant sur les résultats de notre recherche de maîtrise, cette communication étudiera les discours catholiques québécois sur le progrès technologique. Nous nous pencherons donc sur les courants théologiques et idéologiques ayant modulé les rapports de l'Église canadienne-française avec la pensée technocratique issue des Lumières (positivisme, scientisme, mythe du progrès). Nous verrons qu'en matière de rapports avec la modernité technicienne, la catholicité québécoise a été divisée en deux tendances. À droite, on trouve un courant technophobe maudissant le machinisme. À gauche, on trouve le saint-simonisme catholique, lequel bénit l'inventivité humaine.

Séance

Identités québécoises contemporaines

Président : Pierre Lanthier, Université du Québec à Trois-Rivières
Stéphane Savard, Université Laval
Caroline Durand, Université de Montréal
Godefroy Desrosiers-Lauzon, Université d'Ottawa

1- Le rôle du gouvernement de Pierre Elliott Trudeau dans l'émergence de l'Autre québécois chez les communautés francophones minoritaires du Canada et ses conséquences, 1968-1984

Stéphane Savard, Université Laval

Dans les années 1960, à la suite de l'émergence du néo-nationalisme québécois, de son identité « québécoise » et de sa conception du territoire national qu'est le Québec, les communautés francophones minoritaires du Canada se sont trouvées isolées. En effet, leur nationalisme — basé sur la théorie du pacte entre deux nations de Henri Bourassa — ne correspondait nullement à la volonté d'étatisation de l'État québécois. L'Autre qui était d'abord et avant tout le « Canadian » anglophone devenait aussi, surtout après les États généraux du Canada français de 1967-1969, le Québécois.

D'emblée, comme mise en contexte, il serait intéressant de déterminer les causes de l'émergence de l'Autre québécois chez les communautés francophones minoritaires du Canada. Le néo-nationalisme est inévitablement une cause majeure. La modernité propulse également les francophonies minoritaires vers leur gouvernement provincial respectif. L'Autre devient alors beaucoup plus le Québécois que le Canadien anglophone de l'Ontario ou de la Saskatchewan, par exemple, car ces derniers sont devenus la majorité dans laquelle les minorités doivent s'accommoder.

Le cœur de la présentation portera sur la troisième cause : l'émergence de l'État fédéral, surtout sous les politiques du gouvernement Trudeau, comme producteur de l'Autre québécois parmi les communautés francophones minoritaires. Il s'agira donc de montrer de quelles façons le gouvernement de Trudeau (1968-1984) a produit l'Autre québécois chez les communautés francophones minoritaires et quelles en sont les conséquences pour les liens entre le Québec et ces minorités francophones. Ottawa a favorisé, par le biais de ses nombreux encadrements politiques aux minorités, l'émergence d'une identité « francophone » qui répond bien au critère du nation-building canadien. Ses composantes bilingues, individuelles et dénuées de référence à l'ethnie s'intègrent bien dans le multiculturalisme canadien. Cette identité se trouve néanmoins à l'opposé du modèle identitaire québécois. Les conséquences semblent destructrices : les liens historiques sont « oubliés » ou abandonnés, des conflits politiques énormes sont apparus et l'Autre québécois devient de plus en plus Autre.

2- Chanson québécoise et redéfinition identitaire, 1960-1980

Caroline Durand, Université de Montréal

Lorsqu'on tente de décrire la culture québécoise et qu'on cherche des exemples de ce qui la caractérise, la chanson est fréquemment citée comme étant l'expression par excellence de la culture populaire du Québec contemporain. Si une variété de plus en plus grande de styles musicaux est aujourd'hui produite, diffusée et appréciée par différents publics, le courant des chansonniers demeure celui qui est considéré comme étant le plus authentiquement québécois.

Cependant, des travaux récents effectués par Line Grenier montrent que ce qu'on décrit comme étant la véritable chanson québécoise est en fait une construction sociale complexe dans laquelle le discours médiatique occupe une place prépondérante. Comment la chanson est-elle devenue québécoise et comment a-t-elle gagné le statut d'emblème culturel national ? De quelle manière et selon quels critères s'est faite la sélection entre ce qui est la « bonne » chanson de chez-nous et ce qui n'est que de la « chansonnette » n'ayant pas d'autre valeur que commerciale ? Dans ce discours, quelle est l'image qu'on donne des Québécois et de leur identité ?

Prenant appui sur nos travaux de maîtrise, cette proposition de communication souhaite analyser la contribution du discours médiatique au processus de construction sociale de la chanson québécoise dans les années 1960 et 1970. Nous nous intéressons plus particulièrement à l'image de la collectivité présente à l'intérieur des articles, critiques et commentaires sur la chanson qu'on peut lire dans les pages sur les arts et spectacles de quotidiens comme La Presse ou dans des publications complètement consacrées au monde artistique, comme Écho-Vedettes. Nous croyons que ce discours, tout en circonscrivant une chanson québécoise perçue comme étant authentique, participe également à la redéfinition de l'identité collective des Québécois et des Québécoises au cours des deux décennies choisies.

3- À l'envers de l'hiver : de la définition de la culture québécoise à l'aune de la Floride, depuis 1945

Godefroy Desrosiers-Lauzon, Université d'Ottawa

Depuis la fin du 19e siècle, les Nord-Américains ont voyagé en Floride, attirés par le climat et par une iconographie paradisiaque entretenue par une abondante littérature publicitaire. Jadis réservés aux élites, ces voyages sont, depuis les années 1950, grâce à l'accessibilité des moyens de transport, une des expériences formatrices de la connaissance de l'Amérique, géographiquement et culturellement, pour une grande partie de la population du continent. À l'heure où le Canada anglais se préoccupe de sa relation avec les États-Unis, à la lumière de la production historiographique sur l'Américanité québécoise, et sur la relation des Canadiens et Québécois avec l'hiver, nous proposons ici une évaluation de l'expérience de la continentalité, de l'altérité américaine, bref de l'identité Québécoise d'après le contact des Québécois avec l'hiver floridien.

Sujet. L'étude des voyages hivernaux en Floride, des snowbirds, depuis les années 1950, notamment des traces laissées dans la culture québécoise par l'expérience de ces voyages par une large part de la population.

Problématique. Qu'apporte à l'historiographie québécoise l'étude des voyages en Floride ? Comment situer ce sujet dans l'étude de l'Américanité, comme un épiphénomène ou comme un élément formateur de l'appartenance continentale populaire? Qu'ont rapporté les snowbirds dans leurs bagages, qui aurait contribué à la formation de leur culture, de leur identité, de leur vision du monde ?

Méthode. Évaluer la relation des Québécois en Floride avec leurs voisins Canadiens et Américains, notamment évaluer comment s'est faite l'insertion communautaire des snowbirds dans le cadre ethnique et urbain du sud de la Floride. Évaluer comment l'expérience de la Floride a été transcrite dans le paysage culturel québécois, notamment sur les plans de la production cinématographique et littéraire, sur le plan des habitudes de consommation, et sur le plan de la place de l'hiver dans l'identité québécoise.

Résultats attendus. L'expérience de la Floride est importante, certes pas comme élément définisseur de l'identité, mais minimalement comme participant à l'ensemble des expériences par lesquelles les Québécois ont connu l'Amérique, comme interface avec la partie américaine de leur identité et inversement comme repoussoir pour se définir une identité frappée du sceau de l'unique, du particulier.

Séance

Les outils de la représentation du territoire : le plan, la carte et la belle aventure

Président : Christian Morissonneau, Université du Québec à Trois-rivières
Jean Martin, ministère de la Défense nationale
Yannick Meunier, Université de Paris III
Serge Jaumain, Université Libre de Bruxelles

1- Les outils de l'Autre : l'usage de la carte chez les historiens

Jean Martin, ministère de la Défense nationale

La carte est un outil privilégié pour représenter les phénomènes spatiaux. Bien que largement utilisé en histoire, il s'agit avant tout d'un outil de géographe, que les historiens ne maîtrisent parfois que très imparfaitement. Ce projet vise à analyser l'utilisation faite de la représentation cartographique dans une série de publications historiques récentes pour en faire ressortir les caractéristiques et déficiences éventuelles. L'exercice n'est pas destiné à attribuer des notes ou à formuler des reproches, ni les auteurs ni les publications ne seront identifiés, les résultats seront plutôt présentés sous forme de tendances ou de catégorisations. La présentation s'appuiera sur des exemples et des démonstrations visuelles.

2- L'archéologie de la région du détroit de Béring, sans Diamond Jenness

Yannick Meunier, Université de Paris III

Le 25 juillet 1926, Diamond Jenness, le chef de la Division de l'Anthropologie au National Museum of Canada, et Ales Hrdlicka, le conservateur de la Division de l'Anthropologie Physique au U.S. National Museum, se rencontrent à bord du U.S. Revenue Cutter Bear. Les deux chercheurs suivent les traces des premiers Inuits. Jenness se rendait sur l'île de la Petite Diomède après avoir fouillé d'anciens habitats près du village inupiak de Wales. Hrdlicka, qui avait quitté la veille au soir l'île Saint-Laurent à bord du Bear, continuait son périple vers Barrow. Presque simultanément, l'un et l'autre détectent une culture ancienne d'après des objets en ivoire qu'ils ont acquis auprès des populations insulaires. Sa localisation, au nord-ouest de l'Alaska, peut éclairer davantage l'origine de l'Inuit. Mais au lieu d'une coopération entre leurs instituts, comme le souhaite Jenness, les campagnes anthropologiques menées après 1926 dans la région du détroit de Béring sont réalisées sans le Canadien. L'éviction de Jenness peut s'expliquer par le discrédit que jetterait son approche archéologique sur un domaine jusqu'alors réservé à l'anthropologie. Mais au-delà d'une problématique d'ordre méthodologique, voire idéologique, ne peut-on pas envisager la mainmise d'un territoire par la Smithsonian Institution aux dépens des autres institutions ?

3- Le Québec raconté aux touristes. L'histoire du Québec dans les guides de voyages belges et français, 19e –21e siècles

Serge Jaumain, Université Libre de Bruxelles

Bien connus du grand public, les guides imprimés aident le touriste à découvrir un pays ou une région. Ils constituent depuis longtemps une source précieuse pour l'historien à la recherche d'informations factuelles sur les richesses artistiques et naturelles, les pratiques socio-culturelles, les activités économiques, etc., d'un pays à une époque donnée. Toutefois, depuis quelques années, une série de chercheurs ont entrepris de réexaminer ces petites publications d'un genre particulier afin de les étudier pour elles-mêmes. Ce nouvel intérêt est symbolisé par la publication de nombreux travaux et actes de colloques qui ont bien mis en exergue l'exceptionnelle richesse mais aussi le rôle fondamental de ces petits livres dans la diffusion des idées et des images sur les régions décrites. Les guides constituent en effet un formidable outil de vulgarisation dont le discours a marqué des générations de touristes et dont on n'a peut-être pas toujours mesuré l'ampleur. Dans cette perspective, il est intéressant d'examiner l'évolution de la présentation de l'histoire du Québec dans les guides belges et français du 19e siècle à nos jours. Cette analyse permet de mesurer à quel point leur discours fut sensible à l'évolution de l'historiographie mais aussi et surtout du contexte politique. Elle montre la lenteur de l'évolution des représentations du passé de la province et des stéréotypes qu'elle véhicule. L'étude s'inscrit dans le prolongement des travaux que je mène sur la construction des représentations nationales à travers les guides de voyages. Elle est d'autant plus intéressante qu'elle examine l'image diffusée auprès de populations européennes francophones, et donc sensibles à la situation québécoise.

Table ronde

La représentation de l'histoire de l'Autre dans la pratique muséologique et cinématographique

Président : Paul-André Linteau, Université du Québec à Montréal
Mauro Peressini, Musée canadien des civilisations
Miguel Simão Andrade, Université du Québec à Montréal
Bruno Ramirez, Université de Montréal

1- Les enjeux identitaires des expositions : l'exemple de Presenza

Mauro Peressini, Musée canadien des civilisations

Sous l'influence de plusieurs facteurs, tels que l'évolution du savoir à l'intérieur des sciences sociales, la crise de l'autorité et des grands consensus sociaux et l'irruption des logiques de marché à l'intérieur des institutions publiques, la production d'expositions portant sur des groupes ethnoculturels dans des musées provinciaux ou nationaux est devenue, depuis les années 1980, une entreprise risquée où plusieurs voix souvent contradictoires interviennent autant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'institution muséale. Comme l'ont montré quelques expériences récentes ayant « traumatisé » le monde muséal canadien, ce type d'exposition est de plus en plus soumis à une haute surveillance de la part des acteurs sociaux impliqués dans les luttes identitaires qui tentent d'en influencer le contenu pour des fins d'instrumentalisation politique.

Dans certains cas, cette « multivocalité » intervenant dans l'élaboration d'une exposition peut être considérée comme un apport positif permettant de multiplier les points de vue sur un sujet donné. Mais dans bien des cas, la divergence des principes qui guident les divers acteurs sociaux impliqués dans les luttes identitaires et leur incompatibilité avec les principes académiques, qui guident, au moins au départ, la recherche et le développement du concept de l'exposition, forcent les musées et les concepteurs des expositions, soit à faire des compromis douloureux, soit à développer des stratégies leur permettant de sauvegarder l'autonomie du savoir face au politique.

Prenant exemple sur la mise sur pied de l'exposition « Presenza. Nouveau regard sur l'héritage italo-canadien » présentée au Musée canadien des civilisations depuis le 13 juin 2003 et jusqu'au 6 septembre 2004, je décrirai la stratégie que j'ai dû développer afin de faire face au refus d'un premier concept de la part de certains acteurs étant intervenus dans le processus. Je montrerai entre autres choses comment, pour éviter la récupération politique d'une éventuelle représentation des Italo-Canadiens, de leur « histoire » et de leur « réalité socioculturelle » (une exposition qui dirait « Voici ce que sont les Italo-Canadiens »), j'ai adopté un concept volontairement fragmentaire, portant sur certains aspects seulement de cette réalité. De même, je décrirai comment, pour faire face à l'élitisme de certains acteurs et à la valeur accordée par ceux-ci aux aspects « modernes » de la réalité italo-canadienne, j'ai proposé une exposition qui réfléchit de manière critique sur les hiérarchies élite/populaire et modernité/tradition.

2- Identité, mémoire et histoire : les Portugais au Centre d'histoire de Montréal

Miguel Simão Andrade, Université du Québec à Montréal

La dynamique des relations ethniques révèle l'existence d'une hiérarchie sociale qui structure inégalement les appartenances (le « eux » et le « nous ») dans laquelle les minorités ethniques sont appelées à s'intégrer à la majorité. Dans ce contexte, l'identité devient l'enjeu de luttes sociales, car tous les groupes sociaux n'ont évidemment pas le même pouvoir d'identification. Historiquement la culture dominante a imposé sa vision du monde par un long travail de légitimation qui lui permet de faire reconnaître le pouvoir qu'elle détient. De nos jours, les sociétés démocratiques modernes cherchent plutôt à modifier les anciens modes d'intégration à la société d'accueil dans le but de reconnaître l'Autre.

La discipline historique, loin d'évoluer en vase clos, n'a pas échappé à ce mouvement social d'ouverture à l'altérité comme en témoigne le récent débat sur la reformulation de l'histoire nationale en fonction de la diversité ethnique. Ce n'est pas le seul exemple. En effet, l'institution muséologique montréalaise, plus particulièrement le Centre d'histoire de Montréal, a récemment multiplié les projets novateurs visant à préserver et diffuser la mémoire immigrante. Ce travail de défrichage est indispensable pour l'historien du temps présent, dont le travail consiste à transformer la mémoire en histoire. À cet égard, le cas de la collaboration entre la communauté portugaise et le Centre d'histoire de Montréal est riche d'enseignement sur les possibilités nouvelles qui s'ouvrent à l'institution muséale.

La communication présentera un exemple de rencontre entre une communauté ethnique et le Centre d'histoire de Montréal autour du projet « Encontros : la communauté portugaise, 50 ans de voisinage ». Ce projet donna lieu à de nombreuses manifestations : exposition, circuit-visite du quartier portugais, document pédagogique et, surtout, « cliniques de la mémoire », expérience avant-gardiste de collecte de témoignages et d'objets provenant des membres de la communauté et des Autres Québécois. Nous chercherons ici à rendre compte de cette dernière expérience en identifiant les défis auxquels font face les communautés ethniques en quête de reconnaissance identitaire, et l'institution muséale en tant que productrice d'histoire.

La collecte, la préservation et la reconnaissance des identités ancrées dans le patrimoine matériel et immatériel de l'immigrant sont les grands défis qui interpellent toutes les communautés ethniques arrivées à la croisée des chemins. Les Portugais de Montréal, implantés dans la ville depuis 50 ans, vivent une période charnière de leur histoire, marquée par l'arrêt de l'immigration portugaise, le retour de certains immigrants au Portugal, le vieillissement et la dispersion géographique de la communauté. Ces réalités posent un grand défi aux institutions communautaires chargées de préserver et de transmettre cette mémoire immigrante. Nous savons tous que pour les communautés ethniques minoritaires, la reproduction sociale de l'identité et de la culture se fait surtout oralement par le biais de la famille et des institutions communautaires. Or, ces institutions ont visiblement un pouvoir limité. Aussi, le patrimoine ethnique est-il souvent modeste : objets familiaux, archives privées ou associatives éparpillées, bâtiments religieux, associatifs ou commerciaux sans grande valeur architecturale. Pour assurer leur reproduction dans le long terme, les communautés ethniques ont besoin de reconnaissance publique. Traditionnellement, celle-ci se traduit par la mise en valeur symbolique ou territoriale (exposition, commémoration, toponymie) de leur identité. Ce besoin d'ancrer l'existence de la communauté ethnique dans le temps et l'espace interpelle bien entendu l'institution muséale. Cette dernière joue ici un rôle primordial : en reconnaissant la valeur réelle et symbolique du micropatrimoine ethnique, elle œuvre à sa collecte, à sa conservation et à sa diffusion.

3- La représentation de l'altérité au cinéma et à la télévision

Bruno Ramirez, Université de Montréal

Depuis des années, le problème de la représentation de l'altérité est au centre des préoccupations artistiques et scientifiques. Dans une société pluriethnique comme celle du Québec, il s'est posé d'une façon particulière, engendrant des débats qui ont impliqué les milieux universitaires et, de plus en plus, ceux des médias.

Une partie de l'historiographie québécoise, sensible à ce problème, a contribué directement ou indirectement à alimenter ces débats, surtout par ses productions en histoire de l'immigration et par la présence des populations immigrantes dans l'univers urbain du Québec.

Dans les milieux québécois du cinéma et de la télévision, la nécessité de faire place à la réalité de l'Autre a tardé à se manifester. Pendant longtemps a prévalu une tendance à représenter l'Autre comme un marginal et, souvent, à le faire de façon stéréotypée. Il est bon de rappeler que, dans le Québec francophone, il a fallu attendre 1991 avant que soit produit un premier long métrage dans lequel les personnages principaux sont des immigrants (La Sarrasine, de Paul Tana).

Ma réflexion cherche à explorer les enjeux — tant sur le plan de la création que sur celui des institutions — des tentatives de représenter l'altérité au cinéma et à la télévision.

Me basant sur mon expérience personnelle d'écriture cinématographique d'inspiration historique, j'aborderai ces questions de l'intérieur du processus créatif, là où les choix narratifs et les choix de valeurs sont en interaction dans l'élaboration de l'intrigue et des personnages.

Il sera aussi utile de réfléchir sur l'industrie cinématographique et télévisuelle et sur les attitudes prévalentes chez les producteurs et les décideurs à propos de la représentation de l'altérité, sur les moyens et sur l'espace accordés afin que l'altérité soit abordée de façon sérieuse et responsable.

Séance

Soldats, domestiques et familles turbulentes au 18e siècle

Président : Christian Dessureault, Université de Montréal
Stéphanie Charland, Université de Montréal
Arnaud Bessière, Université de Paris IV—Sorbonne
Nathalie Villeneuve, Université de Montréal

1- Les soldats français à Montréal entre 1700 et 1760 : activités et intégration sociale vues à travers les sources judiciaires

Stéphanie Charland, Université de Montréal

Ville frontalière au 18e siècle encore, Montréal abrite un nombre considérable de soldats. En 1731, au moment où la ville et les faubourgs comptent près de 400 maisons, il peut y avoir quelque deux cents soldats logés chez l'habitant (et l'habitante). Ce fait — il n'y a pas de caserne — ainsi que le travail de ces hommes, qui en plus de vaquer à leurs tâches militaires travaillent comme manœuvres ou exercent un métier, font que les interactions entre soldats et civils sont nombreuses. La communication observera ces rapports à travers les archives de la juridiction de Montréal. Nous dresserons une typologie des interactions et tenterons de saisir, à partir de ces dernières, les différents visages de cette cohabitation particulière. La conclusion provisoire : le contexte colonial favorise une certaine intégration des soldats, malgré les tensions évidentes et durables qui marquent les relations entre les deux populations. C'est donc une étude d'histoire sociale que nous proposons, à partir d'une source éloquente mais encore sous-utilisée, afin de donner un visage plus humain à un phénomène omniprésent en Nouvelle-France : la guerre.

2- L'Église et ses domestiques au Canada à la fin du 17e siècle et au début du 18e siècle

Arnaud Bessière, Université de Paris IV–Sorbonne

Les formes de soumission, de dépendance ou encore d'esclavage, ont fait l'objet de peu d'études que ce soit pour le 17e ou le 18e siècle canadien. Elles furent toutefois, dans les deux premiers cas, le lot commun non seulement de quantité d'immigrants partis de France, à titre d'engagés, mais également de ceux nés au Canada qui s'engagèrent pour une durée déterminée à un maître, une institution ou une communauté. Dans le cadre de notre communication, nous avons décidé de focaliser notre attention sur un des aspects que peut revêtir l'engagement, nous voulons parler ici de la domesticité, cette main-d'œuvre bon marché qui contribua largement au développement de la colonie laurentienne. Groupe difficile à cerner à cause du caractère transitoire de l'état de domestique mais aussi de leur relatif silence dans les documents classiques de l'histoire sociale, nous sommes toutefois parvenus à identifier plusieurs d'entre eux et plus particulièrement ceux qui furent recrutés par le plus gros employeur de la colonie : l'Église. Ainsi, sous cet angle, plusieurs questions seront abordées : qui étaient ces domestiques ? Quelles étaient les clauses de leur contrat d'engagement ? Où travaillaient-ils ? Quel rapport entretenaient-ils avec leur employeur ? Nous tâcherons de répondre à ces interrogations à partir des dépouillements que nous avons menés dans les documents administratifs des différentes communautés religieuses mais également dans les archives notariales et judiciaires de la colonie laurentienne. Cette intervention permettra de lever un peu plus le voile sur ce groupe particulier jusqu'à là négligé dans l'historiographie canadienne.

3- « La mauvaise herbe » : familles turbulentes à Montréal au 18e siècle

Nathalie Villeneuve, Université de Montréal

Dans le cadre de cette présentation, je retracerai trois parcours familiaux atypiques ayant pour cadre la colonie française nord-américaine. L'utilisation combinée des sources judiciaires, notariales et paroissiales donne l'occasion de recueillir quantité d'informations éparses sur les familles montréalaises du 18e siècle. Il apparaît ainsi que certaines familles présentent un taux élevé d'implications judiciaires. À partir de celles-ci, il est possible de recréer les réseaux sociaux et les mécanismes de dépannage développés par les déviants. Se manifestent de cette manière l'incidence de la marginalité, les formes diverses qu'elle prend, les réactions qu'elle suscite à la fois chez les autorités et chez le voisinage. Cette étude permet donc d'évaluer l'impact réel des appareils coercitifs institutionnels (justice) mais aussi informels (para-justice, infra-justice) sur la vie quotidienne des déviants. De même, elle donne l'occasion de préciser un peu plus les normes sociétales de l'époque tout en jaugeant les méthodes de gestion de la déviance déployées pour la contenir. Au carrefour entre l'histoire de la famille et de la criminalité, cette présentation a pour objet de poser la déviance dans son cadre social et de faire du déviant un acteur agissant à l'intérieur de réseaux complexes et souvent liés (familiaux ou non) qui se manifestent tant dans ses interactions que ses attitudes. Ainsi, se dessinent des lignes d'exclusion beaucoup plus floues qu'il n'y paraissait. Cette présentation se veut donc le reflet d'un Autre pas si différent, de l'Autre en tant que voisin.

Séance

Le contrôle des classes désordonnées : la police comme moyen du maintien de l'ordre en milieu urbain au 19e siècle

Président : Dany Fougères, Université du Québec à Trois-Rivières
François Rivet, Université Laval
Louis Turcotte, Université Laval
Vincent Breton, Université du Québec à Montréal

Au cours du 19e siècle, des changements importants s'effectuent au sein de la structure même de l'appareil policier. D'un système teinté par l'amateurisme et la participation citoyenne, on passe à un système professionnel et moderne qui confère au policier la mission de réguler la conduite des populations urbaines désordonnées. Cette séance vise donc à explorer la façon dont le pouvoir policier s'élabore à Québec et Montréal au 19e siècle. On constate que les émeutes urbaines, notamment l'émeute Gavazzi, ainsi que les pressions des élites locales, qui perçoivent une recrudescence de la criminalité et de l'immoralité, contribuent grandement à l'institutionnalisation (ou modernisation ?) et à la professionnalisation des corps policiers. Nous constatons également qu'au 19e siècle, le pouvoir policier sur l'ensemble urbain est loin d'être acquis. Les populations sur lesquelles la police doit agir de prime abord, les classes populaires, se révèlent indociles et n'hésitent pas à s'opposer activement au travail de régulation sociale des agents de la paix.

1- Le regard sur l'Autre : le discours des élites urbaines du milieu du 19e siècle sur le crime et la police à Québec et Montréal

François Rivet, Université Laval

Cette communication vise à mettre en évidence le discours des élites locales de Québec et Montréal entourant les désordres liés aux comportements criminels et immoraux des classes populaires. Il s'agit aussi de présenter de quelle façon ce discours représente la vision de l'Autre classe sociale chez les élites urbaines ainsi que la manière dont il a influencé la formation d'une institution policière qualifiée de moderne et professionnelle.

À l'aide des représentations des grands jurys des deux villes étudiées, nous sommes à même de préciser cette vision de l'ordre et du désordre urbains partagée par cette catégorie sociale aux contours flous que constitue l'élite locale. Nous avons été à même de constater que, dans l'esprit des élites étudiées, la criminalité naît autour d'attitudes immorales comme l'intempérance, qu'elle s'érige dans des lieux particuliers comme la taverne et le bordel, et qu'elle s'illustre à travers des archétypes criminels comme la prostituée, le prêteur sur gage et l'intempérant. Paradoxalement, alors que dans les représentations des grands jurys le discours sur la criminalité foisonne, on ne constate pas un intérêt semblable pour l'institution policière, alors même que celle-ci étend de plus en plus son emprise sur l'ensemble urbain. Face à l'extension de la criminalité, il semble que les élites étudiées se révèlent incapables de formuler des solutions adaptées à la modernité nouvelle et se cantonnent dans les dogmes issus d'une pensée conservatrice d'ancien régime.

Nous concluons donc que l'élite urbaine, souvent supposée être à la source de la modernisation des villes québécoises, n'est nullement monolithique : elle abrite aussi des éléments profondément conservateurs et à courte vue, capables d'utiliser un instrument comme le grand jury pour énoncer périodiquement son inquiétude devant les problèmes de l'ordre urbain, mais sans l'envergure réformiste dont d'autres couches des mêmes élites feront montre, notamment au sein de l'administration municipale, soigneusement coupée de l'appareil judiciaire qui choisit les grands jurés.

2- Les conflits quotidiens entre policiers et citoyens à Québec entre 1870 et 1900 : regard sur les appartenances professionnelles, ethniques et linguistiques

Louis Turcotte, Université Laval

La communication proposée porte sur la question des conflits au sein des relations quotidiennes entre les policiers et les citoyens de Québec durant le dernier tiers du 19e siècle. À partir d'archives judiciaires et policières, nous brosserons un portrait d'ensemble des frictions affectant les rapports entre la police et le public. Dans un premier temps, nous illustrerons les diverses formes de violences physiques et verbales dirigées contre les policiers de Québec entre 1870 et 1900. Nous aborderons également la question de la fréquence de ces conflits. Ce faisant, nous développerons l'hypothèse selon laquelle notre période se caractérise par une accalmie relative du climat social de Québec. Dans un deuxième temps, nous examinerons l'identité des individus impliqués dans ces conflits. Ce faisant, nous tenterons d'évaluer l'influence que peuvent exercer l'appartenance professionnelle et l'origine ethnique et linguistique sur l'émergence des tensions police-citoyen. En regard de la représentation professionnelle, nous constaterons que ce sont les travailleurs pauvres qui s'opposent le plus fréquemment aux agents de police, ce qui n'empêche pas que certaines occupations se démarquent plus que d'autres, en l'occurrence les marins, les soldats et les charretiers. Pour ce qui est du rôle de l'ethnie et de la langue, nous verrons que l'incidence de ces variables s'avère complexe. En effet, bien que la ville de Québec connaît un processus d'homogénéisation ethnique important au cours de la période 1870-1900, nos résultats feront ressortir la présence marquée des anglophones de Québec, tant comme policiers que citoyens, dans les conflits ici étudiés. À ce propos, nous tenterons d'entrevoir comment le fait d'appartenir aux forces policières peut modifier les rapports que le policier entretient avec sa communauté d'origine.

3- L'émeute Gavazzi ou le problème du contrôle des troubles urbains au milieu du 19e siècle

Vincent Breton, Université du Québec à Montréal

Cette communication porte sur le rôle de la police, de l'armée et du gouvernement municipal lors de l'émeute Gavazzi qui a eu lieu à Montréal le 9 juin 1853. Plus précisément, nous allons regarder comment cette émeute, qui a été très peu étudiée par les historiens, s'inscrit dans le long processus de transformation de ces diverses institutions, processus qui s'est déroulé durant tout le 19e siècle dans la plupart des pays occidentaux.

En fait, l'émeute Gavazzi a surtout démontré que les autorités n'étaient toujours pas en mesure de maintenir l'ordre public adéquatement en ce milieu du 19e siècle. Il faut mentionner qu'à la suite de cet événement, il y a eu une remise en question du rôle des institutions, notamment l'armée, dans la répression des troubles urbains, et dans la société en général. Les problèmes que connaissait la police à cette époque (manque d'effectifs, équipement inadéquat, salaire médiocre, etc.) ont été au centre de cette réflexion. Mais l'émeute Gavazzi a finalement eu très peu d'impact sur la structure même du corps policier montréalais. Par contre, cette émeute a fait réaliser aux autorités civiles qu'il était préférable d'utiliser des policiers plutôt que des soldats lors de désordre civil. Par conséquent, les autorités municipales montréalaises auront de moins en moins recours à l'armée pour rétablir l'ordre public après la tragédie du 9 juin 1853.

Un aspect que nous jugeons primordial pour expliquer le comportement des autorités durant cette émeute a été complètement oublié durant cette remise en question. Il s'agit du cadre juridique entourant l'émeute sous le droit anglais. Dans cette communication, nous verrons comment celui-ci a affecté la tâche des autorités durant l'émeute Gavazzi.

Séance

Mariages, rites funéraires et récits des voyageurs canadiens au 18e siècle

Présidente : Lorraine Gadoury, Archives nationales du Canada
Isabelle Tanguay, Université de Montréal
Patrick Laurin, Université Laval
Carol Podruchny, York University

1- Lorsque l'Autre devient famille : portrait des alliances matrimoniales des nobles canadiens entre 1760 et 1800

Isabelle Tanguay, Université de Montréal

Si les alliances matrimoniales des nobles canadiens sous le régime français nous sont connues depuis l'étude de Lorraine Gadoury (La noblesse de Nouvelle-France, 1992), elles demeurent toujours un mystère pour la période subséquente. Certains historiens ont pu prétendre que de nombreuses alliances entre les nobles canadiens et les Britanniques ont été observées mais, dans les faits, aucune analyse systématique de ces alliances n'a encore été effectuée.

Par cette étude, nous désirons évaluer jusqu'à quel point le changement de régime a entraîné l'ouverture de la noblesse à l'Autre, l'Autre étant le roturier d'une part et le Britannique d'autre part. Il est vrai que le groupe nobiliaire n'a jamais été complètement fermé sur lui-même : environ 45 % des mariages scrutés par Gadoury engageait un membre de la noblesse (homme ou femme) avec un roturier. Mais le changement de régime semble favoriser une ouverture encore plus grande des nobles envers les roturiers. Le pourcentage de mariage avec des roturiers augmente à près de 70 %. Nécessité provoquée par le départ de plusieurs nobles, changement de mentalités ou mutation du concept même de noblesse ? Quant aux alliances avec les Britanniques, elles sont plutôt exceptionnelles : moins de 10 % tout au long de la période que nous nous proposons d'analyser. Ce phénomène démontre-t-il une résistance des nobles à s'allier aux Britanniques ou, inversement, un rejet des nobles canadiens de la part des Britanniques ?

Nous croyons que les contrats de mariage et la correspondance des nobles canadiens nous permettront de répondre à ces questions. Nous pourrons ainsi dresser le portrait des alliances matrimoniales de ce groupe entre 1760 et 1800 et, par le fait même, effectuer un premier coup de sonde sur son espace des relations sociales.

2- Rites funéraires et individualité dans la région de Montréal au 18e siècle

Patrick Laurin, Université Laval

Le passage de la vie à trépas constitue pour les catholiques du 18e siècle un évènement majeur. À l'image du baptême qui souligne l'entrée du nouveau-né au sein de l'Église terrestre, les cérémonies funéraires ponctuent l'avènement du fidèle au sein de l'Église céleste. Mais si tous sont égaux face à la mort, certains individus ont la possibilité de singulariser ce passage important de l'existence du défunt. Devenues un évènement intime, les funérailles témoignent alors avec originalité du retour annoncé du défunt à son créateur. Mais plus qu'une démonstration théâtrale de ce retour, les sacrifices financiers et intellectuels que sont prêts à consentir les proches du trépassé contribuent à distinguer ce dernier de la masse des morts et à lui rendre son individualité.

Lorsque les familiers d'un défunt choisissent de marquer son passage dans l'au-delà d'une cérémonie fastueuse, d'une oraison funèbre ou de marquer sa mémoire d'un monument durable, ils prennent le parti de révéler l'individualité du disparu. De mort anonyme au sein de la masse des trépassés, le disparu devient l'Autre, un individu au caractère exceptionnel dont la mémoire mérite d'être honorée. Mais plus qu'une entreprise visant à singulariser le défunt, les rites funéraires sont aussi un véhicule puissant permettant aux commanditaires de la cérémonie d'asseoir leur propre individualité ainsi que leur statut social.

Cette communication vise à mettre en relief, à l'aide de reconstitutions détaillées de cérémonies funéraires, la myriade de possibilités auxquelles sont confrontées les familles des défunts dans l'organisation et l'individualisation des funérailles. Elle tentera de décrire les efforts matériels et intellectuels déployés par les endeuillés pour singulariser l'expérience du défunt et l'extraire de l'anonymat de la mort. Ces propos contribueront ainsi à l'enrichissement de nos connaissances des rites funéraires au sein du Canada préindustriel tout en révélant de nouvelles perspectives sur le rapport à l'individu et sur les notions de genre et de statut social au sein des rituels de l'Église catholique.

3- Miraculous Escapes in French-Canadian Voyageur Oral Tradition: Jean Cayeux's Song, Story and Wood-Carved Lament

Carolyn Podruchny, York University

One of the best-known legends and songs among French-Canadian voyageurs was the lamentation of Jean Cayeux. Along the Ottawa River probably sometime in the first half of the 18th century, Cayeux was attacked by marauding Iroquois, and sacrificed himself in order to save his companions. In one version he was part of a canoe brigade of voyageurs transporting goods to the interior. Cayeux jumped out of the canoe, directed the rest of the crew through difficult rapids, and stayed ashore to distract the Iroquois from the escaping canoe. In another version Cayeux and his family ran a fur trade post along the river. When the Iroquois came close to attack, Cayeux sent his wife and children down the river through the rapids, and stayed behind to battle the Iroquois. In both cases, glowing white visions of the Virgin Mary and the apostles Peter and Paul helped guide the canoe passengers through the treacherous rapids that few had dared to shoot before. While being hunted by the Iroquois for days, Cayeux concealed himself in the hollow of a tree. After his provisions ran low, Cayeux lost the strength and lucidity to return to his home. He built himself a tiny hut along the Ottawa River and prepared to die, watching the wolves and ravens circling in. He dug himself a grave, built a cross, and carved his story onto a piece of wood. A wooden cross along the fur trade route marked the place of his death, and voyageurs that passed by prayed for him. The story was often told around campfires, and the song about Cayeux, named “Little Rock”, became a favorite of the voyageurs.

This particular tale and song reveal many interesting features of the oral tradition of French-Canadian indentured servants (known as voyageurs) who worked as porters in the fur trade based in Montreal from the 1680's to the 1820's. The motif of miraculous escapes from hazardous rapids and trails, ferocious bears and wolves, and from hostile Native Americans appeared in many a tale and song. Visions of saints, and especially the Virgin Mary, show the mystical form of Catholicism that flourished outside of the reach of the Church. Cayeux's sacrifice and the risky shooting of the rapids mark the importance of risk and courage as masculine ideals among voyageurs. What is most remarkable about this tale, however, is that it was told in three very different forms : as a story, a song, and a wood-carved lament. Through an analysis the various versions of the story and song of Jean Cayeux, this paper will explore the means through which voyageurs created discourse and inscribed knowledge.

Séance

La pauvreté comme risque et comme état à la fin du 19e siècle : stratégies des familles et des élites

Président : Peter Gossage, Université de Sherbrooke
Janice Harvey, Collège Dawson
Éric Vaillancourt, Université du Québec à Montréal
Martin Petitclerc, Université du Québec à Montréal

Au 19e siècle, l'industrialisation à Montréal a engendré, pour une grande partie de la classe ouvrière, une vie de plus en plus précaire. Cette précarité a été d'autant plus importante que les pouvoirs publics, que ce soit l'État ou les municipalités, ont refusé de s'impliquer activement dans la gestion des problèmes sociaux. Tout de même, les familles ouvrières en crise ont pu, à certaines périodes de leur existence, avoir recours au système d'assistance privé et confessionnel. Mais conformément aux principes de la société libérale, ce système d'assistance ne devait pas interférer avec la capacité des pauvres à se sortir seuls d'affaires. On reconnaît là cette profonde « question sociale », qui traverse toutes les sociétés libérales au 19e siècle, et qui est illustrée par cette image paradoxale du pauvre dépendant dans une société fondée sur la responsabilité individuelle. Cette tension fondamentale entre dépendance et responsabilité a été profondément ressentie par les principaux acteurs de la question sociale, que ce soit les intervenants sociaux ou la classe ouvrière elle-même. Les trois propositions de cette séance invitent donc à réfléchir, sous trois angles différents (assistance à domicile, assistance en institution et entraide mutualiste populaire), à ce problème de la pauvreté et de sa prise en charge qui a profondément marqué, et marque toujours, la société contemporaine.

1- Le réseau d'assistance protestante à Montréal au 19e siècle : un choix institutionnel avant tout

Janice Harvey, Dawson College

L'exclusion de l'État du Bas Canada/Québec des questions sociales comme la pauvreté et le développement d'un système d'assistance à la fois privé et confessionnel au 19e siècle a eu deux impacts importants. Premièrement, elle a effectivement scindé la communauté civile montréalaise en deux et ce, avec des systèmes d'aide distincts pour les catholiques et les protestants. Deuxièment, les sociétés privées se trouvaient responsables de gérer tous les cas de pauvreté, même les cas les plus lourds, à une époque ou l'idéologie dominante, basée sur la responsabilité individuelle, faisait du pauvre un Autre. Conséquemment l'élite protestante en charge du réseau d'assistance protestant fut déchirée entre le besoin de créer son propre réseau d'assistance et l'idéologie dominante qui affirmait la nécessité de restreindre l'aide. Leur solution était de privilégier l'assistance en institution. Une analyse de ce réseau d'assistance protestant montréalais avec ses choix sur le type d'assistance à fournir et son contexte nous donne une façon extrêmement riche d'apprécier la complexité des questions liées à l'assistance dans une société libérale.

2- L'assistance à domicile par la Société Saint-Vincent de Paul : regard égalitaire et/ou différencié posé sur la famille pauvre montréalaise du 19e et 20e siècles

Éric Vaillancourt, Université du Québec à Montréal

Les sociétés libérales du 19e siècle sont le théâtre d'une représentation majeure : la création d'un « nouveau » pauvre. Les recherches historiques tendent à démontrer que, plus on avance dans le siècle, moins il est question du mendiant isolé de l'Ancien Régime, bénéficiant de l'aumône sporadique d'un individu qui témoigne ainsi de sa supériorité. La pauvreté prend l'allure d'un problème social qu'il faut aborder d'une manière collective et, par conséquent, égalitaire. Fondées à Paris en 1833, les conférences de la Société de Saint-Vincent de Paul (SSVP) ont justement pour but de permettre aux laïcs catholiques qui les composent d'être au plus près de leurs « frères » pauvres en les assistant à domicile. Toutefois, l'étude du cas montréalais nous oblige à nuancer quelque peu ce scénario. Si l'assistance à domicile de la SSVP montréalaise est bel et bien le fruit d'un acte collectif où le laïc catholique joue un rôle de premier plan, elle perpétue également l'existence d'un rapport de domination. Le pauvre demeure l'Autre, celui qui est aidé ou non par la SSVP d'après sa capacité à prouver qu'il le mérite.

3- La « famille fictive » mutualiste et l'expérience populaire de l'assistance dans la société montréalaise au milieu du 19e siècle

Martin Petitclerc, Université du Québec à Montréal

Au cours des dernières années, la recherche historique sur la pauvreté et l'assistance a de plus en plus insisté sur l'autonomie des classes populaires, leur capacité à « détourner » des initiatives de contrôle social à des fins qui correspondent davantage à leurs besoins. Cette tendance a permis de donner une vision beaucoup plus dynamique du rapport d'assistance, révélant du coup toute la richesse de ce rapport pour notre compréhension de l'histoire sociale québécoise. Ceci dit, ces histoires ne donnent généralement guère plus qu'une image partielle de cette résistance populaire, comme si cette dernière ne pouvait être que du domaine de la survie et du court terme, une sorte de bricolage de stratégies quotidiennes diverses. Nous proposons, ici, de réfléchir à une certaine expérience populaire de la pauvreté et de l'assistance qui ne relèverait pas simplement de la survie, mais bien d'une « culture. » À cet égard, nous tenterons de démontrer que les sociétés de secours mutuels, en se présentant comme de véritables « familles fictives », ont représenté une réponse authentiquement populaire à la question sociale au 19e siècle.

Séance

L'Autre asiatique et l'expérience migratoire

Président : Paul-André Linteau, Université du Québec à Montréal
Serge Granger, Université de Montréal
Greg Robinson, Université de Montréal
Martin Pâquet, Université Laval
Andrée Courtemanche, Université de Moncton

1- Le péril jaune au Québec, 1867-1947

Serge Granger, Université du Québec à Montréal

Depuis l'abolition de l'esclavage dans l'empire britannique en 1833-1834, les Chinois et les Indiens ont remplacé les Africains comme source de main-d'oeuvre à travers les grandes plantations du monde. Ce phénomène entraîne l'arrivée de Chinois au Canada, en plus de faire naître une crainte des Orientaux en Amérique. Communément appelée le péril jaune, la présence de Chinois au Canada et au Québec suscite des réactions diverses et souvent opposées.

La réaction québécoise au péril jaune offre justement cet éventail de réactions de haine et d'amour. Cet exposé démontre l'irrationalité de cette crainte de l'Autre et met en lumière les gens qui se sont opposés à l'hystérie du péril jaune.

L'opposition à la crainte du péril jaune au Québec se manifeste soit par l'activisme politique direct, soit par des actions discrètes qui visent la compréhension de la Chine plutôt que sa démonisation. En ce sens, plusieurs groupes de personnes tiendront des discours amicaux envers les Chinois visant à faire grandir la Chine aux yeux de la population québécoise.

Pour bien cerner l'impact du péril jaune au Québec, un bref survol historique des lois institutionnalisant la crainte des Chinois permettra de comprendre pourquoi certaines personnes s'opposent à cette application des règles. Outre les Chinois eux-mêmes, des religieux, missionnaires, professeurs, avocats et artistes s'opposeront à la crainte du péril jaune au Québec. Ils utiliseront plusieurs médias (livres, journaux, films et théâtre) afin de faire connaître la Chine et de démontrer qu'il s'agit d'une civilisation raffinée. Cette communication vise donc à démontrer que, depuis la formation du Canada et son rapport avec l'Orient, des personnes se sont opposées à la crainte du péril jaune, notamment au Québec.

2- Les Japonais de l'Est ? L'attitude des Canadiens français envers la minorité japonaise au Québec après la Deuxième Guerre mondiale

Greg Robinson, Université du Québec à Montréal

Parmi les retombées les plus remarquables de la déportation et de l'incarcération en masse des Canadiens japonais pendant la Deuxième Guerre mondiale est l'implantation d'une population japonaise d'importance au Québec, où il n'y en avait presque pas eu auparavant. Or dans les trois ans qui suivirent la fin de la guerre, quelque 2 000 personnes — environ dix pour cent des Japonais au Canada — s'installèrent au Québec, et la grande communauté japonaise du monde francophone est née à Montréal.

La migration de ces Japonais provoqua un débat houleux entre les Canadiens français au gouvernement, qui approuvaient l'expulsion des milliers de Canadiens japonais du pays, et des représentants des milieux non officiels, qui s'engageaient à défendre les droits de leurs nouveaux voisins. L'étude de ces événements nous amène non seulement à élargir l'optique historique sur l'immigration au Québec, mais aussi à revoir certaines questions essentielles sur cette histoire. Comment les Canadiens français ont-ils perçu l'Autre ? Est-ce que cette perception change lorsque l'autre est asiatique ? Y a-t-il plus d'ouverture envers des immigrants dans les milieux francophones que dans les milieux anglophones? De plus, les divisions politiques suscitées par la présence des nouveaux venus fournissent des indices utiles sur la nature de la société québécoise au début de l'époque duplessissiste.

3- Catégorisation et expérience migratoire. Éléments d'une réflexion théorique

Martin Pâquet, Université Laval
Andrée Courtemanche, Université de Moncton

Depuis les travaux paradigmatiques de Erving Goffman sur les processus de catégorisation et de stigmatisation (Stigma, 1963), les questions relatives au marquage identitaire deviennent un des objets des études en sciences humaines, entre autres dans l'histoire des migrations. Dans ce contexte, l'attribution d'une identité politique aux migrants devient une dimension prépondérante à leur inclusion dans la société d'accueil, modelant leur expérience migratoire (Courtemanche et Pâquet, Prendre la route, 2001 ; Hoerder, Cultures in Contact, 2002 ; Bevilacqua et al., Storia del emigrazione italiana, t. 2 : Arrivi, 2003). Cette communication se propose d'explorer des éléments de réflexion théorique sur l'inclusion et l'exclusion des migrants. Ces éléments théoriques seront compris dans une perspective à la fois comparative et diachronique touchant, d'une part, une société préindustrielle de la Provence des 14e et 15e siècles accueillant des migrants d'aires géographiques distinctes; et d'autre part, une société industrielle connaissant des migrations transnationales à l'exemple du Québec des 19e et 20e siècles.

Table ronde-rencontre

Les musées autochtones : miroir de l'histoire ou culture vivante ?

Présidente : Élise Dubuc, Université du Québec à Chicoutimi

  1. Bibiane Courtois, Musée amérindien de Mashteuiatsh
  2. Nicole O'Bomsawin, Musée des Abénakis, Odanak
  3. Sylvie Paré, Ville de Montréal et Jardin des Premières Nations
  4. Lauréat Moreau, Maison de la transmission de la culture innue, Shaputuan, Uashat Mak Mani-Utenam
  5. Sylvie Jourdain, Maison de la transmission de la culture innue, Shaputuan, Uashat Mak Mani-Utenam
  6. Élisabeth Kaine, Université du Québec à Chicoutimi

Deux activités sont proposées dans le cadre du projet ARUC

1. D'abord, une invitation aux participants à visiter l'exposition issue d'un des volets de notre projet de recherche : les ateliers-créatifs. Cette exposition se tiendra au sein de la communauté de Mashteuiatsh pendant l'été et au début de l'automne.

N.B. : l'exposition aura lieu en partie au Musée amérindien de Mashteuiatsh et en partie à l'extérieur. Le thème est le suivant : « Le Génie du design autochtone : présence de la communauté ilnue de Mashteuiatsh ».

NOTE : la visite des participants au colloque pourra vraisemblablement avoir lieu pendant la pause/marche dans la communauté.

2. Ensuite, les chercheures et partenaires du projet participeront à une table ronde-rencontre sous le thème « Les musées autochtones : miroir de l'histoire ou culture vivante ? ».

Séance

Famille, misère et chômage 1930-1950 : voyage aux marges de la pauvreté

Présidente : Bettina Bradbury, Glendon College–York University
François Bisson, Université du Québec à Montréal–Trent University
Amélie Bourbeau, Université du Québec à Montréal
Chantal Charron, Université Laval

Cette séance invite à l'exploration de l'altérité dans les relations entre classes, particulièrement dans le regard porté par les classes éclairées (autorités municipales et gouvernementales, associations publiques et religieuses et tranche urbaine des nantis et des bourgeois), envers un groupe défavorisé, les pauvres et les chômeurs. Elle se propose d'amorcer une réflexion historique sur le phénomène de la pauvreté dans le Québec des années 1930-1950 en portant un éclairage sur l'Autre comme révélateur de Soi (Amélie Bourbeau), sur les conséquences concrètes de l'altérité (Chantal Charron), ainsi que sur l'Autre en périphérie des modèles sociétaux (François Bisson).

1- Le chômeur célibataire, antithèse d'une société industrielle québécoise fondée sur le Travail et la Famille, 1900-1939

François Bisson, Université du Québec à Montréal

Au cours des années 1930, l'ampleur de la crise économique ne cessant de croître à mesure que s'avance l'ombre de la Grande Dépression, les chômeurs des cités manufacturières canadiennes composent un bloc populationnel considérable. Pour plusieurs, le déficit de revenu signifiant conséquemment la perte de logement, des milliers de chômeurs deviendront des sans domicile fixe. De ce groupe, une composante démographique pose particulièrement problème aux municipalités : les célibataires sans-abri. De par leur nombre, leur statut d'errant et leur état civil, ces dizaines de milliers de jeunes chômeurs constituent une masse instable qui dérange les autorités de l'époque.

Ces sans-travail, produits sociaux de la Crise des années 1930, sont en marge du système d'aide étatique de l'époque. À titre d'exemple, le Gouvernement fédéral arrête les programmes de travaux publics pour chômeurs au cours de l'année 1932. Ces programmes employaient un nombre important de sans-travail célibataires. Le fonds d'aide des Secours directs constitue, à partir de la fin de cette année, la seule forme d'aide apportée à la population canadienne par le Fédéral. Or, de par son statut de célibataire et de nomade industriel, le chômeur sans-abri est peu admissible à cette politique d'assistance. Ce dernier n'a généralement pas droit à l'aide matérielle et financière des Secours directs, car pour être admissible à cette forme d'aide, il fallait être marié, et chef de famille, et avoir une résidence fixe à l'intérieur d'une même municipalité. Les secours étant gérés au niveau municipal — chaque ville aidant ses chômeurs et non les étrangers — et offerts comme mesure d'urgence à la structure familiale.

Ne possédant pas un statut de chef de famille ni de résident permanent, ces milliers de chômeurs célibataires constituent un cas limite, une marge sur la page sociale canadienne. Sous les piliers du modèle victorien érigés par les valeurs du Travail et de la Famille, le chômeur non chef de ménage erre à la recherche d'un espace de reconnaissance. Notre communication aura pour but de décrire et d'analyser cette antithèse de la société industrialisée du Québec des années 1930.

2- Conceptions plurielles de la pauvreté chez les catholiques montréalais, 1930-1945 : discours sur l'Autre ou sur soi ?

Amélie Bourbeau, Université du Québec à Montréal–Trent University

À partir des années trente à Montréal, on compte trois réseaux caritatifs en milieu catholique, gérés par des organismes laïques qui diffusent des conceptions de la pauvreté et de l'assistance divergentes : la Société de Saint-Vincent de Paul (SSVP), fondée en 1848 ; la Fédération des Oeuvres de charité canadiennes-françaises (FOCCF), fondée en 1932 ; ainsi que la Montreal Federation of Catholic Charities (MFCC), fondée à la toute fin de 1930. Il apparaît cependant que ce discours sur l'Autre – le Pauvre – est au moins autant révélateur de différences culturelles et de classes entre les trois groupes que de leurs conceptions de la pauvreté.

Ces différences s'observent à plusieurs niveaux. Il y a tout d'abord la conception du pauvre et de l'assistance qui est véhiculée par les dirigeants de chacun des organismes, conception qui est visible dans les manières dont ils se présentent au grand public et dans les discussions entre les organismes. Ces visions différentes des pauvres peuvent ensuite être mieux comprises quand on se penche sur les professions et les origines ethno-culturelles et de classes des personnes dirigeant ces organismes. Enfin, on peut observer les structures et le fonctionnement quotidien des organismes : chacun est situé au cœur d'un réseau d'organismes affiliés et/ou subordonnés, mais les modes de gestion et d'affiliation de même que le degré d'ingérence de l'organisme central dans les affaires des organismes membres varient.

Au bout du compte, ces divergences vont assurer le maintien de trois réseaux, parfois entremêlés, parfois concurrents, jusqu'à la fondation de Centraide, en 1974. Ce nouvel organisme unit six fédérations montréalaises – dont la FOCCF et la MFCC. Reste la SSVP, qui défend encore aujourd'hui sa spécificité dans le champ de l'assistance. En jetant un regard simultané sur les trois groupes à la tête des efforts caritatifs catholiques montréalais, cette conférence illustre que l'Autre n'est pas seulement le Pauvre, mais aussi un membre des autres réseaux.

3- Stigmatiser la différence : crise du logement et ghettoïsation de la misère à Québec entre 1945 et 1951

Chantal Charron, Université Laval

En mai 1945, le maire de Québec loue les huttes militaires construites sur les Plaines d'Abraham, et ce, dans le but de loger temporairement la centaine de familles victimes de la crise du logement. Cela aura pour conséquence d'engendrer un véritable ghetto au cœur même de la Vieille Capitale, où s'entasseront près d'un millier de personnes, cela pendant six ans.

Or, une situation de crise en appelle habituellement à la solidarité : solidarité familiale, solidarité de voisinage et, à plus grande échelle, solidarité incluant un ensemble plus large, plus anonyme, d'individus. Nous verrons comment s'organisent les solidarités relativement aux façons de se représenter l'Autre, celui dont on se sait différent, mais peut-être surtout celui duquel on souhaite être différent. Car la représentation du pauvre porte plus souvent qu'autrement à la charité plutôt qu'à la solidarité, du moins pendant la période circonscrite par le sujet de cette communication. Pire encore, les sans-abri sont souvent associés à l'ivrognerie, à la débauche, à la saleté, bref, perçus comme de « mauvais pauvres » ; il faut être tombé bien bas pour ne plus être en mesure de se loger, surtout avec une famille à charge.

Quel type de solidarité est-il alors possible d'envisager dans la mesure où le pauvre fait plus souvent qu'autrement figure de repoussoir dans les représentations ? Étant généralement la voie par laquelle on vient en aide au pauvre à l'époque, la charité permet de maintenir une distance entre celui qui donne et celui qui reçoit, évitant de la sorte que le premier se voit associé au second, dont il ne saurait envier la position d'infériorité. Cette communication visera également à démontrer que si l'exclusion aura constitué ici une voie sans issue, certains groupes auront néanmoins tenté de redonner à ces familles leur place en tant que citoyens, cela en misant sur l'entraide et la solidarité.

Séance

Amérindiens et amérindianistes

Président : Alfred Dubuc, Université du Québec à Montréal
Gérard Bouchard, Université du Québec à Chicoutimi
Claude Gélinas, Université de Sherbrooke
Serge Bouchard, chercheur indépendant

1- Les rapports entre Blancs et Amérindiens dans les régions du Nord-Est québécois, 1850-1970

Gérard Bouchard, Université du Québec à Chicoutimi

Le but de l'exposé est de mettre en place quelques concepts et de formuler diverses questions relatives aux rapports que les Blancs ont entretenus avec les communautés autochtones du Nord-Est québécois à partir de l'accélération de l'industrialisation survenue dans la seconde moitié du 19e siècle. L'orientation principale porte sur les répercussions des diverses politiques et projets mis en œuvre et sur la réaction des populations autochtones visées.

Au-delà du développement économique et de ses paramètres politiques, l'exposé aborde également la dimension culturelle, à savoir le stéréotype de l'Amérindien qui s'est constitué dans la culture savante et qui s'est ensuite diffusé dans l'ensemble de l'imaginaire québécois. Enfin, l'exposé se penchera sur la situation présente de l'historiographie en rapport avec les réalités autochtones et proposera quelques réflexions sur la responsabilité sociale de l'historien.

2- Les études amérindianistes au Québec, 1860-1960 : de la marginalité au militantisme

Claude Gélinas, Université de Sherbrooke

Déjà dans la seconde moitié du 19e siècle, une grande majorité des écrits historiques, folkloriques, archéologiques et sociologiques produits au Québec était teintée d'une forte connotation nationaliste. Une réalité conditionnée par le souci des intellectuels de l'époque d'assurer la survie et l'avancement du fait canadien-français en Amérique. Dans un tel contexte, les recherches consacrées à l'Autre, quel qu'il soit, sont demeurées marginales, et ce jusqu'à la Révolution tranquille. Néanmoins, il y a toujours eu des intellectuels québécois curieux d'explorer d'autres cultures, anciennes ou contemporaines, et qui à cet égard ont laissé un héritage littéraire — au sens large — non négligeable. C'est le cas entre autres de ceux que l'on pourrait appeler les « amérindianistes » de la première heure, c'est-à-dire les lettrés qui se sont particulièrement intéressés aux populations amérindiennes du Québec et d'ailleurs, et qui ont publié le fruit de leurs observations et réflexions. Une recherche en cours a permis de recenser jusqu'ici plus de 150 de ces écrits amérindianistes (monographies et articles) produits par des auteurs québécois entre 1860 et 1960. L'analyse de ce corpus littéraire fait entre autres ressortir une nette évolution dans l'approche et le traitement de la réalité amérindienne au cours de cette période. Ainsi, alors qu'au départ la curiosité envers l'Amérindien relevait davantage d'un intérêt plus général pour l'histoire naturelle, avec le temps le lien développé avec cet Autre s'est fait plus intime, allant jusqu'à déboucher, à l'aube des années 1960, sur un véritable militantisme de la part des chercheurs. Assez curieusement toutefois, le discours relativement plus objectif et positif à l'égard des Amérindiens développé par ces amérindianistes n'est jamais parvenu à influencer celui plus subjectif et négatif entretenu par une majorité des intellectuels québécois de l'époque, incluant bon nombre d'historiens. Quelques tentatives d'explications à ce sujet seront proposées.

Séance

Le monde rural seigneurial laurentien

Président : Thomas Wien, Université de Montréal
Alain Laberge, Université Laval
Samantha Rompillon, Université Laval

Benoît Grenier, Université Laval—Université de Haute-Bretagne (Rennes 2)

1- Maturation ou maturité ? : trois seigneuries canadiennes à la fin du Régime français

Alain Laberge, Université Laval

Grâce aux travaux fondamentaux des dernières décennies en histoire rurale du Canada préindustriel, notre connaissance de l'évolution des campagnes s'est considérablement enrichie. Les grandes phases de ce long processus — période pionnière, maturation (et/ou maturité), saturation — ont été mises au jour et font maintenant partie du jargon usuel de ce champ d'étude.

Cette communication vise à contribuer à la discussion du développement des campagnes de la vallée du Saint-Laurent à la fin du Régime français, à une époque où, globalement, les signes de maturation et/ou de maturité devraient se multiplier. En utilisant les aveux et dénombrements de trois seigneuries (La Durantaye/Saint-Michel, Saint-Augustin et Saint-Ours) réalisés dans les années 1740, nous serons en mesure de présenter les principales caractéristiques de ces terroirs après environ trois quarts de siècle de peuplement et d'agriculture et d'analyser en quoi elles reflètent bien l'atteinte d'une certaine maturité dans l'évolution de ces territoires.

Les aspects traités incluront notamment la propriété foncière — tant celle des seigneurs que des censitaires —, la capacité de production agricole, de même que la stratification sociale et la dynamique familiale. Les trois portraits de situation obtenus serviront d'assises à une réflexion sur les concepts cousins de maturation et de maturité des campagnes à cette époque.

2- « Tenir feu et lieu » : l'espace rural québécois, terre d'accueil des immigrants au 18e siècle

Samantha Rompillon, Université Laval

À l'époque de la Nouvelle-France, la ville est souvent apparue comme un lieu d'accueil, de passage, de transition. On y vient, on y arrive, on y demeure quelques temps, puis on part s'installer ailleurs. Schéma type de la colonisation qui s'appuie sur l'abondance de terres disponibles dans la vallée du Saint-Laurent, de l'avancée des fronts de colonisation et de la faiblesse des activités en milieu urbain : tout ceci ne permet pas de retenir les gens. Et la campagne devient un « refuge ».

Pendant la première moitié du 18e siècle, plus de 2 000 immigrants se sont mariés dans la vallée du Saint-Laurent, tant à la ville (2/3) qu'en milieu rural (1/3). C'est ce que l'on peut constater par exemple au sein du Gouvernement de Québec, qui nous intéresse plus particulièrement ici. À l'aide de différentes sources (telles que les registres paroissiaux, les dictionnaires généalogiques, les actes notariés), nous allons suivre les itinéraires de ces couples et leurs mobilités (qu'elles soient spatiales ou professionnelles). Ceci nous permettra de vérifier, d'une part, jusqu'à quel point l'établissement à la campagne fut exclusif et d'autre part, de caractériser le milieu d'établissement rural (s'agit-il d'anciennes paroisses ou à contrario de fronts pionniers ?). Enfin, pour ceux qui s'unissent en milieu rural, nous examinerons si « se marier à la campagne » a pu constituer un atout ou un avantage comparatif dans leur établissement.

3- Le seigneur est parmi nous : état et impact de la présence seigneuriale dans le monde rural laurentien, 17e–19e siècle

Benoît Grenier, Université Laval–Université de Haute-Bretagne (Rennes 2)

Dans la vallée du Saint-Laurent, les seigneurs résidants constituèrent toujours une minorité au sein du groupe des propriétaires seigneuriaux. De l'implantation du système seigneurial en Nouvelle-France à son abolition en 1854, les seigneurs se distinguaient davantage par leur absentéisme que par leur présence continuelle parmi leurs censitaires. Or, pour un seigneur, la décision de résider sur ses terres, qui se maintient parfois de manière intergénérationnelle, constitue une implication concrète et une participation à la vie sociale de la collectivité. Pour les habitants des lieux, la présence du seigneur, doté d'un statut distinctif, représente aussi une réalité particulière qui n'était pas familière à la majorité des ruraux dans la vallée du Saint-Laurent, constituant un rapport d'altérité, caractéristique de cette société d'Ancien Régime, marquée par l'inégalité sociale.

Cette communication propose, dans un premier temps, de dresser un état de la présence des seigneurs à l'échelle de la vallée du Saint-Laurent pendant toute la durée du régime seigneurial, puis, dans un second temps, d'observer plus spécifiquement, par l'analyse de dix familles seigneuriales qui résidèrent plusieurs générations durant, les relations qui se tissent entre celles-ci et les habitants, censitaires. Selon leur appartenance à la noblesse ou à la roture, le moment de leur installation, mais aussi la localisation de leur fiefs, ces familles seigneuriales résidantes n'entretiennent pas toutes le même type de rapport à la communauté, allant d'une quasi-intégration (voire une assimilation) à la population locale à une complète différenciation sociale se manifestant souvent par de nombreux conflits portés devant les instances judiciaires.

Cette proposition de communication est issue des recherches que nous avons effectuées dans le cadre d'une thèse de doctorat dont la soutenance aura lieu à l'automne 2004 et réalisée en cotutelle à l'Université Laval, sous la direction d'Alain Laberge et à l'Université de Haute-Bretagne, sous la direction d'Annie Antoine.

Séance

Conflits familiaux, alcool et patrimoine à Montréal, fin 19e siècle, début 20e siècle

Président : Donald Fyson, Université Laval
Marcela Aranguiz, Université du Québec à Montréal
Thierry Nootens, Université d'Ottawa
Maxime Forcier, Université du Québec à Montréal

1- Femmes, familles et justice : le traitement des conflits familiaux dans les cours montréalaises, 1892-1922

Marcela Aranguiz, Université du Québec à Montréal

Cette communication porte sur le traitement des problèmes familiaux dans les cours de justice de Montréal au tournant du 20e siècle, soit la Cour du Recorder, la Cour de Police et les Sessions de la Paix.

Si l'historiographie s'est longuement intéressée au rôle des cours de justice du 19e et du début du 20e siècles en tant qu'instruments de répression, ce n'est que depuis quelques années que les chercheurs ont commencé à percevoir le rôle de ces institutions comme étant beaucoup plus large que la répression des délits. L'étude des dossiers des cours montréalaises nous révèle effectivement le rapport complexe qui existait entre le système judiciaire et les classes ouvrières. Effectivement, les cours étaient amplement utilisées par les membres des classes ouvrières afin de régler plusieurs problèmes personnels et situations difficiles. Parmi ces utilisateurs des cours, les femmes étaient particulièrement nombreuses à aller devant les magistrats pour tenter de régler des situations problématiques dont, entre autres, la violence familiale, l'ivrognerie ainsi que l'irresponsabilité des maris ainsi que, parfois, de leurs enfants. C'est essentiellement ces thèmes que nous aimerions aborder au sein de cette communication.

Quels étaient les moyens utilisés par les femmes pour défendre leurs causes ? Comment est-ce que ces demandes étaient traitées par les cours ? Que nous apprennent ces cas sur les rapports de genre qui prévalaient au sein du système de justice dans ses plus bas niveaux ? Ce sont quelques unes des interrogations auxquelles nous tenterons de répondre ici.

2- Les héritiers manqués et les déconvenues de la succession M., 1850-1920

Thierry Nootens, Université d'Ottawa

Le rôle de la transmission des biens dans la reproduction sociale des familles a souvent été étudié dans le cadre de recherches portant sur le monde rural. La manière dont les successions influençaient les rapports familiaux en milieu bourgeois demeure moins bien connue. Un cas particulier, celui de la famille M., permettrait d'éclairer quelque peu ce phénomène. L'une des plus opulentes familles canadiennes-françaises du milieu du 19e siècle, a aussi laissé derrière elle de très riches archives privées.

Plus précisément, il s'agit de voir comment un héritage d'envergure colossale a conditionné l'inscription sociale d'individus sur plusieurs générations, ainsi que les rapports interpersonnels, au sein de cette lignée. Quel pouvait être l'effet sociologique et relationnel du patrimoine ? Deux types de conflit paraissent très révélateurs à ce titre. L'enjeu de la jouissance de revenus très importants, engendrés par cette succession, a donné lieu à des poursuites judiciaires mettant aux prises différents acteurs familiaux. Ce n'est pas tout : cette transmission de biens, qui a fait de certains descendants des rentiers à vie dès leur naissance, a aussi produit des « héritiers ratés ». Ce sont de jeunes adultes jugés oisifs et embarrassants par leurs proches. Ces deux situations conflictuelles (disputes financières et successeurs incompétents) mettent à nu la manière dont les biens déterminaient non seulement des statuts, des rangs, mais suscitaient simultanément attentes et surveillances entre membres de la famille.

Elles font également ressortir la très forte imbrication des rapports interpersonnels et du rapport aux biens patrimoniaux dans la bourgeoisie à cette époque. De surcroît, à l'encontre de la représentation habituelle de la propriété comme un pouvoir exercé par des individus sur des choses, nous verrons comment le patrimoine, dans ce milieu, était fondateur pour le statut des personnes, une des références majeures servant à jauger la conduite des individus, de même qu'une source peut-être fréquente de conflits. Les biens avaient de la sorte un effet normatif puissant, comme lieux de définition de l'Autre, qu'il soit adversaire ou héritier indigne.

3- L'emprisonnement des ivrognes à Montréal, 1881-1921

Maxime Forcier, Université du Québec à Montréal

Le problème de l'ivrognerie au Québec au 19e siècle a surtout été étudié sous l'angle de la tempérance et de la prohibition. L'enfermement des ivrognes urbains et pauvres en institutions reste un phénomène largement inexploré. En fait, l'emprisonnement des ivrognes constitue la réponse la plus extrême formulée par les élites, par l'entremise des forces de police, pour faire face au problème de l'alcoolisation des classes populaires, lequel est associé à la croissance du désordre urbain, du crime, de la pauvreté et de l'aliénation mentale. La démarche adoptée consiste alors principalement à analyser les registres d'entrées de la prison des hommes et de la prison des femmes de Montréal.

Ainsi pouvons-nous constater que les personnes accusées d'ivresse publique représentent la principale clientèle des prisons communes. L'étude des sentences accordées par les juges révèle par ailleurs que la répression de l'ivrognerie s'avère plus sévère à l'endroit des femmes, lesquelles doivent généralement subir des peines plus longues que les hommes. Néanmoins, les ratés du système de mise à l'écart des ivrognes sont mis en évidence par l'importance du taux de récidives, phénomène que les observateurs du réseau carcéral ne se lassent pas de dénoncer. La recherche d'alternatives à la méthode en vigueur et le fait que les prisons surpeuplées deviennent de plus en plus ingérables au début du 20e siècle sont à l'origine de la mise en œuvre du traitement antialcoolique du Dr MacKay auprès d'un certain nombre des personnes arrêtées pour ivresse. Cette pratique, encore méconnue dans l'historiographie, pose les limites de la réponse essentiellement répressive devant le problème de l'ivrognerie.