A quiet calm lake with fog

La pénombre: propos sur l’aide médicale à mourir


 

Il arrive dans la vie que nous avancions dans une sorte de pénombre. Il peut même arriver souvent qu’il en soit ainsi. Il peut aussi arriver que cela dure longtemps. Un deuil, une souffrance, une blessure de l’âme. Ou encore un doute, une réflexion qui a du mal à se structurer, qui nous fait perdre nos repères. C’est le cheminement incertain de la personne. Après un certain temps, quelles que soient nos convictions, nos croyances parfois qui ont pu cimenter une vie, nous découvrons que cette pénombre fait place à une certaine lumière, celle que l’on n’attendait plus. La pénombre s’est dissipée mais elle nous apparaît encore dans le souvenir de ce qu’elle a été dans ces moments de fragilité encore récents. Elle était une nécessité, une épreuve destinée à nous rendre plus lucides, plus forts peut-être. La pénombre était une sorte d’espace dont nous ne pouvions pas alors mesurer la dimension. Il faut parfois cette pénombre, cet espace pour la réflexion, pour l’intériorité, ou encore pour ce que d’aucuns pourraient appeler l’espace de la foi.

La personne avance donc parfois dans ces espaces incertains. Elle est seule. Elle ne semble pas pouvoir puiser dans son environnement un quelconque secours. C’est la réalité de l’épreuve personnelle. Mais il existe aussi un autre type de pénombre. Elle touche cette fois l’être social, l’être collectif. Une incertitude survient, les débats se multiplient, suscitent des passions, parfois des combats. Tous veulent pourtant le bien, le bonheur pour tous. Mais les consciences ont leurs revendications et, dans cette trop grande préoccupation peut-être à vouloir le bien pour tous, les combats font rage et on assiste à des déluges d’oppositions marquées par des passions souvent excessives, et même parfois à des violences qui nous laissent pantois. La société canadienne, dans sa soudaine frénésie de soulager la misère des plus fragiles, vient de se découvrir un nouveau créneau d’affrontement. C’est l’aide médicale à mourir. Pour le meilleur ou pour le pire, la société épouse un nouveau séducteur. Il n’épargne personne. Il séduit. Il est irrésistible.

Nul doute que cette question occupera dans la prochaine décennie un large espace médiatique. Et cet espace sera une pénombre tant et aussi longtemps que ces personnes fragilisées, visées par l’aide médicale à mourir, n’auront pas reçu un autre secours. Celui que réclame l’esprit. Le secours non pas seulement d’un déclic technique capable de provoquer une mort instantanée et sans douleur, mais le secours d’une éducation à mourir. Le secours d’un apprivoisement de la mort, d’un deuil que chacun doit pouvoir faire de sa propre vie, face à sa propre mort. Combien de ces personnes que l’on dit fragiles se sont confiées à nous ? À travers les récits de vies, les deuils avoués, les expériences douloureuses partagées sur notre plateforme « Le Passage », nous avons pu constater l’incommensurable ampleur d’un espace où la pénombre semble un vide absolu, un abîme qui peut durer pendant des décennies, pendant la presque totalité de ce qui peut rester d’une vie brisée. Ces personnes fragiles que notre projet collectif d’aide à mourir veut protéger, leur demanderons-nous le fond de leur pensée ? Les aiderons-nous à trouver le secours, la relation d’aide essentielle au moment de poser l’acte ultime qui est lui aussi la brisure d’une vie ? Les assisterons-nous dans le deuil de leur propre vie ? Si certaines des personnes dont nous avons entendu les récits ont mis des décennies à faire le deuil d’une épreuve qui a brisé leur vie à jamais (abus sexuels, violences psychologiques, physiques etc…), que peut être notre certitude face à une intervention qui est peut-être pour elles, un déchirement qui se continue. Auront-elles fait le deuil face à cette mort qui n’est peut-être qu’une illusion de lumière au bout d’un tunnel ?

Et voilà que revient la pénombre. Cette compagne de vie si souvent rappelée. Celle qui vient et qui s’efface pour créer une autre illusion. Celle de sa disparition, plus obsédante encore lorsqu’elle donne l’impression de s’être dissipée.

La prochaine décennie nous interpellera. Mais en attendant, ce sont ces prochains jours qui nous interpellent. Les jours de décision. Les jours de précipitation. Que tous ceux qui se sont confiés à nous ces dernières années se sentent aussi interpellés. Vous qui êtes passés à des aveux parfois douloureux, vous qui avez enfin choisi de crier ce qui vous étranglait, il sera encore temps d’intervenir. Vous que l’on décrit comme les plus fragiles, savez-vous la force que peut cacher votre courage lorsque vous intervenez enfin, envers et contre tous, envers et contre tout ce qui pourrait encore vous engloutir dans un silence qui vous a tant fait souffrir ?

Le débat qui viendra après des décisions qui nous semblent parfois très rapide se fera dans une certaine pénombre. Elle sera semblable à celle que nous avons déjà décrite. Et elle sera vécue par des êtres fragiles. Une sorte de loi de la compensation rend souvent très visibles des êtres qui souffraient en silence. C’est aussi cela la pénombre. Ces êtres les plus fragiles deviennent une sorte de conscience collective capable soudainement de se regarder et de percevoir sa propre fragilité face à l’incompréhension. Il était tellement plus confortable d’ignorer. Mais soudainement les plus fragiles parlent et nous croyons percevoir une certaine vérité mais qui ne nous sera jamais entièrement dévoilée. Elle est le mystère nécessaire pour avancer malgré tout.

Le mystère de la pénombre. Aussi opaque qu’elle puisse être, elle semble parfois cacher une lumière qui n’appartient qu’à elle seule.

 

Jean-Marc Flynn, Ph.D.

Professeur associé au DSHS, UQAC

Photo: depositphoto/ simple photo

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