Les yeux et la mort… promenade d’automne

En marchant ce matin dans un épais brouillard qui m’enveloppait sur le pont Dubuc, pont qui relie la rive sud à la rive nord de Chicoutimi, j’ai eu l’impression d’entrer dans un autre monde tant la beauté enveloppante du fjord était magnifique. Plongée physiquement dans cette enveloppe matricielle, suspendue entre ciel et terre des images sont remontées à ma conscience. Me sont apparus, sous forme de flash, les regards des proches que j’ai accompagnés en fin de vie. Pourquoi une telle association entre le brouillard et le regard des personnes en fin de vie? Vous aurez deviné que j’ai pris le reste de ma promenade à essayer de réfléchir à cette association un peu bizarre. Je me permets ce matin de vous faire part des quelques réflexions qui ont émergé de cette expérience « brumale »….

J’ai souvent trouvé que les yeux des personnes souffrantes sont comme un émetteur de leur état émotionnel. D’abord il y a le non regard, ces moments où le malade ferme les yeux en faisant semblant de dormir lorsqu’une visite est moins désirée. Façon socialement acceptable de nous dire de lui laisser la paix, de baisser le ton ou de partir. Mon père avait développé cette drôle d’habitude et lui qui dormait très peu tombait subitement dans un sommeil profond lorsque des personnes qu’il ne souhaitait pas voir s’incrustait dans la pièce. Et bizarrement à chaque fois que la porte se refermait derrière cette personne il s’éveillait brusquement et reprenait la conversation là où il avait laissé.

Il y a les yeux qui se remplissent de larmes et qui dévoilent un regard lustré, vitreux, que l’on souhaiterait ne pas voir et qui transperce le cœur des proches. Il arrive des moments où la pression autour du lit du mourant est tellement forte que l’on doit baisser la garde, permettre et accueillir les larmes de l’autre. Rien n’est plus triste que cette fausse retenue autour de la personne souffrante qui nous rigidifie au plan relationnel. Les digues se brisent, les barrières de protection tombent et laissent passer certains pans de vie trop longtemps enfermés. Des larmes telles des eaux mortes qui dévoilent la peur et l’anxiété du départ. Des larmes qui ruissellent qui coulent comme rivière et la débâcle qui peut être salutaire. Doit-on résister aux larmes de l’autre ? J’ai appris au fil du temps que ces larmes peuvent être libératrices, qu’il ne faut pas assécher trop vite le ruissellement qui trace le sillon fragile d’un apaisement possible.

Puis au bout de la vie, là où la route s’achève, les yeux du mourant se recouvrent d’ un voile infiniment fin, si discret qu’il faut être très attentif pour le voir se tisser peu à peu autour de la pupille du malade. Ce voile permet peu à peu à la personne mourante de construire un mur entre ce monde qu’elle quitte et le prochain qu’elle peut entrevoir ou non. Un mur comme un souffle ténu, le voile d’une jeune mariée qui prépare le départ, la nécessaire séparation, l’ailleurs.   Un voile qui leur permet de s’absenter et qui, tel un linceul enveloppe pour rendre possible le moment ultime où le regard s’éteint et la lumière disparait définitivement. C’est par les yeux et non le souffle que l’on réalise qu’une personne est décédée. C’est par le geste de fermer ses paupières que l’on sait qu’elle ne reviendra plus jamais Geste sacré qui dit l’adieu à l’autre aimé que l’on ne reconnait déjà plus.

J’aime l’automne du plus loin que remonte mes souvenirs. Je suis toujours sans mot devant cette générosité de la nature et la féérie des couleurs qui avant de se détacher de l’arbre se présente sur leur plus beau atour. Chaque feuille rivalisant de beauté mais une beauté qui annonce sa propre fin. Quelquefois je me dis que la vie humaine pourrait prendre exemple sur la nature. Quand nous pensons à la mort nous pensons d’abord à l’hiver au corps décharné par la maladie, au dépouillement dans lequel nous plonge la souffrance et à la fragilité humaine. Tout cela est bien réel certes mais tout cela ne dit pas tout. Quand je pense à la mort remonte aussi des images qui s’apparentent à la beauté de l’automne à la beauté immense du regard humain qui comme le disait Levinas « assigne à la responsabilité ».

Bonne promenade automnale !

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