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Paris: un deuil de guerre

 Cette phrase étonnante de François Hollande au début du premier Point de Presse, qui précédait les tragiques événements, de vendredi dernier : «  C’est un acte de guerre! » m’a aidé à penser cet impensable que nous vivons. En effet, ces événements ont très peu à voir avec nos deuils personnels, même les plus tragiques que nous vivons. Nous peinons déjà en Occident à vivre nos deuils individuels, ayant délaissé un à un les mots et les gestes qui nous permettaient de séparer le monde des vivants et des morts. Pouvons-nous imaginer le coefficient de difficultés d’avoir à nommer ce que nous sommes en train de vivre? Plus encore, nos travaux sur le deuil et la mort sont insuffisants pour parler de ce qui se passe actuellement. Mais alors vers où aller pour penser l’impensable ? Et la phrase du Président de la République a guidé ma réflexion en organisant mon questionnement autour de la question suivante : comment vivre un deuil en temps de guerre? Un deuil que des experts[1] au sortir des deux Grandes Guerres  ont qualifié de compliqué, de pathologique, d’inguérissable. Peut-on faire le lien avec ces deuils et ce que nous vivons actuellement? Qu’il nous suffise de nommer quelques caractéristiques de ces deuils de guerre.

La guerre met en scène des jeunes qui laissent leur vie sur le champ de bataille. Ces morts prématurées  brisent le cycle des générations. Pour des parents la mort d’un enfant est une blessure irréparable que seule leur propre mort souvent pourra apaiser. Un vide immense dans l’arbre généalogique : une vie qui se termine sur des points de suspension, sur des : « Que serait-il ou serait-elle devenue aujourd’hui? », « Nous ne connaîtrons jamais la joie d’être  grands-parents! » Mais dans ces deuils impossibles il y a plus que la brisure de la filliation. Nous parlons d’une mort violence, sanglante dont on ignore tout. Combien de temps a-t-il souffert? Quelqu’un lui a t-il tenu la main? Et que  de ces  images qui nous réveillent la nuit,  cauchemars en boucle où l’on voit  l’être aimé souffrant, gisant seul sur une terrasse de restaurants…trou béant pour la culpabilité des proches: » Moi à ce moment-là j’étais en train de lire bien au chaud de mon salon  et  ma fille et son conjoint agonisaient dans une salle de spectacle! »

Et puis il y a le choc du rapport au corps meurtri, brisé de l’être aimé… la recherche éperdue de celui qui n’arrive pas et ne rentrera plus jamais. Le traumatisme de la nouvelle, la confirmation qu’il fait partie des victimes, sans compter la démarche liée à l’identification judiciaire. Un visage éclaté, un corps déchiqueté. Une vision d’horreur que l’on ne pourra jamais oublier et ce, même avec toute la délicatesse du personnel qui tente d’alléger la souffrance en maquillant et lavant le drame . Et comme si cela n’était pas suffisant , ces deuils souvent ne sont pas uniques. Des amis dînaient au restaurant, deux soeurs fêtaient un anniversaire…La douleur s’accumule , s’additionne, incommensurable.

Et que dire des caméras. Des journalistes à la recherche du  témoignage des familles, des proches . Le cliché qui nous donnera notre seconde de gloire et qui veut percer l’angoisse dans le regard, l’émotion en direct, la plaie ouverte à fleur de peau. Je n’ai rien contre le traitement de l’information, le travail des journalistes peut être aidant et source de réconfort. Mais jamais ce tourbillon des entrevues ne doit abuser de personnes sous le choc. Noyer le deuil en donnant des entrevues ne fait souvent qu’aggraver la souffrance , diluer les larmes dans un océan des mots tout fait, du faire semblant. L’éthique journalistique est donc de mise .

J’éprouve également le même sentiment partagé devant les lieux de commémoration qui ont été improvisés sur les lieux du drame. Les gens qui viennent déposer des gerbes de fleurs aux portes du Bataclan, allumer des bougies près de la terrasse du Carillon, des marches en solidarité avec le peuple français. Il y a certes là, une manière de dire notre solidarité et de dire non à la peur. Mais en même temps, ces démonstrations doivent aussi faire place à la vie rapidement sinon elles peuvent devenir une façon d’incruster ou d’inscrire nos deuils personnels mal vécus dans un immense deuil collectif. Nous pleurons ainsi plus sur nous et notre condition que sur les victimes et leurs proches. Ces derniers méritent mieux et plus grand que notre propre désarroi face à une mort devenue trop silencieuse en Occident. Ces personnes n’ont pas besoin que leurs enfants soient des héros ou des martyrs ils ont besoin de silence et de paix. Écoutons une mère qui a perdu son fils lors de la première guerre et qui a refusé de participer au défilé commémoratif :

« Je le sais mon petit enfant. Tu es un de ces soldats bleus qui étonneront et raviront l’avenir. Mais tu es mort. Tu es l’éternelle beauté. Mais Toi tu es mort. Je le sais. Ils disent tous que demain sous l’Arc de Triomphe, les mort seront ressuscités . Pour tous, tu seras ressuscité, excepté pour moi. « [2]


 

photo: Depositphotos.com/ havanaman/

 


 

 

[1] Pour plus de détails sur cette problématique spécifique, voir: Stépane Audoin-Rousseau, Qu’est-ce qu’un deuil de guerre? Revue historique des armées. Dossier sur La mort. vol.. 259 .2010 pp,1-12.Cet article a largement inspiré notre propos.

[2] Ibid, p 7.