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Planifier sa mort ou « Je vais mourir le 29 mars! »

Peut-on prévoir ou planifier sa mort ? Encore aujourd’hui et malgré ce que nous avons vécu je me demande si cela n’est pas le fruit du hasard. Quelques semaines voire même quelques mois avant sa mort mon père avait planifié et décrété qu’il mourrait la journée du  29 mars. Il faut savoir que cette journée n’était pas pour lui une date quelconque. C’était la date où son fils s’était suicidé vingt ans plus tôt. Il a été profondément blessé par ce départ.  Longtemps il a rêvé à son retour. Pendant de longues semaines, il n’osait plus sortir de la maison pour aller chez son coiffeur, à l’épicerie. Il avait honte, il se sentait coupable.

La veille même du drame, qui allait leur ravir à tout jamais ce troisième fils dont on ne retrouverait jamais le corps, mes parents étaient à Québec et gardaient les enfants de mon frère aîné. Vers minuit, le téléphone a sonné plusieurs fois,  mais mon père n’étant pas accoutumé à la maison et il est arrivé  trop tard. Quand  il a décroché le récepteur il n’y avait plus personne. Aux dires des amis qui ont passé une partie de la soirée avec mon frère cela coïncide avec le moment où ils l’ont quitté pensant qu’il se portait bien. Mon père s’est toujours senti coupable de ne pas être arrivé à temps. « Si je lui avais parlé, peut être que rien ne serait arrivé, je lui aurais dit de venir nous rejoindre… » En désirant  mourir la même journée que son fils, c’est comme s’il ne voulait pas cette fois manquer l’appel. « De l’autre bord c’est lui que je veux voir en premier, on a bien des choses à se dire ».

Par ailleurs, de notre côté, nous étions de plus en plus sceptiques devant le choix de la date. En effet, la maladie ne semblait pas évoluer assez rapidement pour qu’il soit au bout de sa vie . D’ailleurs au  souper du 28 mars, il a  mangé du poulet et même des sucreries avec les enfants. Ma cousine qui est  infirmière et qui avait pris l’habitude de le visiter tous les soirs, nous dit avant de partir : « Voyons, il ne mourra pas demain. » Mon père qui avait tout entendu s’est empressé de répliquer : « C’est moi qui décide. Tu vas voir c’est demain que ça va se passer. » Il faut dire que la journée avait été spéciale.  Dès le matin, il avait demandé s’il avait les pieds froids. J’ai répondu par l’affirmative et il m’a dit : « tu sais on meurt d’abord par les extrémités». Son corps, squelettique, était pour lui comme ce thermomètre qui allait lui permettre de déchiffrer l’avancée de la mort. Plus tard dans la journée, vers 15hrs le froid était jusqu’aux genoux et il m’a dit « ça arrive ». Il faut dire que mon père, dans sa jeune vingtaine faisait un drôle de bénévolat. Les gens à cette époque mouraient majoritairement à la maison. L’agonie était souvent longue et les familles, principalement la nuit, avait besoin de personnes pour prendre le relais. Mon père a accompagné ainsi plusieurs malades en fin de vie et il a appris à détecter certains signaux associés à l’irruption de la mort.  Tellement convaincu de son propre diagnostic, il a demandé à la voisine de rester dormir à la maison avec ma mère, pour qu’elle soit là lorsque le moment arriverait. Il souhaitait qu’elle lui ferme les yeux et lui croise les mains. Il doutait que mon frère et ma mère soient capables de poser ces gestes. Peu rassurés et remplis de doute, nous nous sommes rassis à nos places respectives. Que va-t-il se passer si demain il n’a pas raison, sera-t-il déçu? Comment gérer les événements ? Ce soir-là , j’ai quitté la maison  vers 22 hrs30. Je l’ai embrassé comme  tous les soirs, et je suis retournée passer la nuit chez moi. Il faut dire que j’étais au bout du rouleau. Tout était si intense voire irréel.  J’avais l’impression d’appartenir à un autre monde.  Vers minuit,  il est entré en détresse respiratoire. Mon frère a appelé les  urgences et en quelques minutes à peine l’infirmière arrivait. Elle lui a donné un analgésique, il s’est endormi et nous a quittés le 29 mars, vers 2h du matin. Tel qui l’avait souhaité,  la voisine lui a fermé les yeux, croisé les mains. Une heure plus tard nous étions, ses enfants et ma mère autour de lui. Nous nous sommes demandés s’il fallait tout de suite appeler les ambulanciers pour venir le chercher. L’un d’entre nous s’est exclamé : « Maintenant plus rien ne presse, nous allons attendre le lever du soleil dans quelques heures. Pourquoi ne pas appeler ceux et celles qui nous ont soutenu et nous ont aidé à réaliser son souhait de mourir à la maison? » Quelques minutes plus tard, nous nous sommes retrouvés autour de lui environ une 10e de personnes. Il était là, exposé devant nous dans toute sa dignité et son courage qu’on pouvait lire sur son visage et que la mort n’avait pas effacée encore. Nous avons assisté à un magnifique lever de soleil de fin d’hiver, son corps baigné et purifié par la lumière naissante. La Baie était libérée de ses glaces, le bleu était d’une grande pureté. Il était temps d’appeler les ambulanciers, tout avait été accompli et il pouvait enfin larguer les amarres, ouvrir grandes les voiles et partir.


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