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Avortement : un deuil tabou

J’ai vécu un avortement il y a quelques semaines . J’ai toujours pensé que cela arrivait aux autres, à celles qui avaient négligé de prendre leur contraceptif, ou qui aimaient jouer avec le feu. Comment ai-je pu commettre un tel oubli et me retrouver enceinte à un si mauvais moment? Cela fait seulement huit mois que nous vivons ensemble. Notre couple va bien, nous sommes amoureux, mais pas encore prêts à avoir un enfant.

Mon conjoint et moi avons discuté très longtemps. Nous avons envisagé toutes sortes de scénarios, peser le pour et le contre.  Nous arrivons à la conclusion à savoir que nous ne pouvons pas garder l’enfant et que l’avortement est la seule solution.  Sachant l’importance et les conséquences de ce choix sur nos vies, nous avons pris rendez-vous avec une professionnelle du CLSC. Son intervention nous a beaucoup aidés et cette démarche a confirmé notre choix.  Quelques jours plus tard, nous avons pris  rendez-vous avec l’infirmière pour planifier l’intervention que j’ai  subi le mois dernier. Depuis, rien ne va plus pour moi.

Mon conjoint assume mieux notre décision. Il dit que nous avons bien le temps d’avoir d’autres enfants et que c’est partie remise. C’est un mauvais coup du sort, une malchance quoi. Mais moi, cet enfant je ne pourrai jamais le remplacer.  J’avais déjà  des signes de sa présence en moi  et je ressens durement son absence.  Je me sens vide.

Il y a des jours où Je me surprends à regarder le calendrier et à compter les mois avant l’accouchement. J’aurais accouché en mai. C’est bien d’avoir un bébé au début de l’été. On peut aller dehors, il fait chaud et c’est agréable. L’autre jour, je suis passée devant une boutique de vêtements pour bébés et les larmes ont coulé.  Je me suis vue en train de bercer un poupon. Un magnifique  petit garçon et j’étais heureuse. Depuis quelques jours, je rêve à cet enfant. Toujours le même rêve. Il est là avec ses grands yeux . Je n’ai que son visage devant moi. Au début, il me sourit mais ensuite sa bouche devient menaçante comme s’il avait peur de moi, peur que je lui fasse mal, comme s’il s’apprêtait à crier au secours , à demander de l’aide pour qu’on le protège . Je me suis réveillée en sueur et mon cœur voulait sortir de ma poitrine.

Je porte un trop lourd secret qui pèse sur ma vie. Dimanche soir, nous étions chez mes parents. Mon père a dit qu’il avait hâte d’être grand père et qu’il trouvait qu’on prenait un peu trop notre temps. Il y a eu un long silence et mon conjoint est venu à mon secours  en faisant dévier la conversation en ayant recours à une blague un peu grivoise. Si jamais mes parents savaient, je perdrais leur estime et leur respect pour toujours. Je connais bien leur position  à l’égard de l’avortement.

Voyant que mon état ne s’améliorait pas, j’ai pris un rendez-vous avec l’infirmière, elle a une longue expérience dans l’accompagnement et le soutien. Peut-être pourra-t-elle m’aider? Au point où j’en suis de toute façon… La rencontre a duré une heure et m’a fait beaucoup de bien. Elle m’a rassurée en me disant que plusieurs femmes  après un avortement éprouvaient des symptômes de dépression après l’intervention. Elle m’a dit que ces symptômes sont liés aux valeurs et aux croyances que l’on porte. Elle m’a demandé de dessiner un utérus d’une femme enceinte.  » À 14 semaines comment te représentais-tu l’embryon que tu portais? J’ai trouvé ça amusant et je me suis prise au jeu des couleurs, des formes. J’ai dessiné un œuf un bébé dedans avec tous ses morceaux. J’ai   parlé de ma peine et de ma souffrance et elle a pris le temps de m’écouter. Elle m’a expliqué que des études démontraient que les femmes qui, après  quelques semaines de grossesse, se représentent déjà l’embryon comme un bébé traversaient plus difficilement l’expérience de l’avortement . En fait, pour ces femmes l’avortement est une expérience de deuil  très difficile à traverser. Je faisais partie de cette catégorie. De comprendre ce qui m’arrivait m’a fait beaucoup de bien. Je crois que cela marque le premier pas dans  ma guérison. Mais ce n’est pas suffisant, j’en suis consciente, la blessure est trop profonde. L’infirmière m’a donné un rendez-vous dans un mois avec un devoir à faire: écrire une lettre à cet enfant qui ne naîtrait jamais. Elle m’a dit : « tu écris ce que tu ressens , spontanément et sans filtre ».
Dès mon retour à la maison, j’ai bondi sur l’ordinateur et j’ai commencé à écrire. J’ai passé des heures à écrire cette lettre. A chaque jour, je revenais sur la version antérieure. J’ajoutais des précisions, je retranchais des éléments afin de bien traduire ce que cette expérience a fait surgir en moi. Je trouve important de vous la livrer.

Thierry,
Je t’ai donné un nom, je t’ai donné un sexe. Au plus profond de moi, je sentais que tu étais un  garçon. Nous avons vécu quelques semaines ensemble et j’ai dû t’arracher à moi, à nous.  Je ne pensais pas que cette terrible décision me ferait aussi mal. L’autre nuit, j’ai rêvé à toi. Au début mon rêve était agréable. Tu étais tout blond avec des grands yeux bleus et tu me souriais. Mais plus je m’approchais de toi, plus tes yeux devenaient tristes et ta bouche s’ouvraient comme pour me dévorer. Peut-être voulais-tu m’avaler à l’instar de moi qui t’ai rejeté. J’ai dessiné ce rêve, ce cauchemar et j’ai compris que ce n’était pas une bouche qui a faim mais qui cherche à  crier pour se libérer et demander du secours. Crier que tu aurais voulu venir au monde, crier que tu n’avais pas demandé à être là, crier que la chaleur de mon ventre te plaisait bien et que je n’avais pas le droit de t’en déloger.  Ce cri m’a traversé le corps et le cœur et j’ai eu très mal. Aujourd’hui, j’accueille ce cri comme j’aurais accueilli ton cri le jour de ta naissance. J’assume ce cri qui est aussi le cri de mon impuissance, de mon désarroi, de ma douleur et de ton absence. Le silence est tellement plus lourd que le cri qui libère. Car c’est ce silence qui me contamine depuis des mois. Le silence de se sentir coupable, d’être jugée  par ma famille, la société. Ces mots que je t’écris ici sont le premier pas vers ma guérison, je le sais.
On ne saurait revenir en arrière. Ton père et moi avons pris la décision que nous croyons la plus juste. Nous n’étions pas prêts à t’accueillir. Notre amour est trop fragile, trop jeune pour assumer la lourde tâche d’être parents. Tu es arrivé trop tôt dans notre vie. Mais sache que grâce et par toi nous savons qu’être parents est une aventure formidable et qu’il n’est pas très loin le moment où nous pourrons enfin réaliser ce rêve. Je sais maintenant que je serai une meilleure maman et que ton père un meilleur papa grâce à toi. Nous ne t’oublierons pas.

Maman XX


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