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LA PERCEPTION
Expressions et Interprétations

Présentation

Sommaire

Résumé

 

 

SOMMAIRE

PRÉSENTATION DU DOSSIER / Hervé Bouchard 5

LE CORPS DES ŒUVRES. Palmiéri, Wolfe, Morelli, Guerrera / Jocelyne Lupien 6

L’IMAGE MUE. Vision et motion dans le langage poétique / Pierre Ouellet 11
LA VOIX, LA VUE ET LES POSTURES / Hervé Bouchard 20
(D’)ÉCRIRE LA PHOTOGRAPHIE : l’ operator Claude Simon / Bernard Andrès 30
POUR UN ÉPISTÉMÈ DU FLASH-BACK / Jean Châteauvert 37
LA PERCEPTION PROJETÉE / Denis Bellemare 45
LA NÉGATION DE RESTRICTION. Perception, réduction et focalisation / Larry R. Marks 54
PERCEPTION, CONCEPTUALISATION ET MOT-ÉCRAN / Adel G. El Zaïm 63
ARTS VISUELS ET ESPACES SENSORIELS / Jocelyne Lupien 72

HORS DOSSIER
L’ORDRE QUI DÉCOIFFE / Ghislain Bourque 84
MÉTAPHORE – «INTERPHORE» Spéculer de l’intérieur et l’écriture poétique / Eberhard Gruber 93

Une présentation de Hervé Bouchard

La perception est le lieu d’une intense et riche réflexion. Elle est le nom du fil sibyllin et nourricier qui nous attache au monde, et auquel – tendu qu’il est, si rarement lâche – nous fixons nos pensées, qui flottent et pourtant vont comme autant de questions. Elle est un corps étendu de ramifications, voyant souffreteux qui entend s’expliquer, se dire, se donner à lire la place qu’il occupe et l’espace qu’il embrasse : la perception, en somme, se prête volontiers aux métaphores (certaines d’entre elles, on le voit, semblent plutôt farfelues).

Au-delà de nos façons de voir le monde et de le représenter, la problématique qui réunit sous son titre les articles de ce dossier se construit par l’examen et la critique des discours qui tantôt modèlent notre perception, la décrivent et donc la transforment, tantôt la sollicitent en la mettant en jeu, tantôt la questionnent en lui conférant d’inhabituelles propriétés, mettant au jour la part interprétative inhérente au simple acte, par exemple, de regarder.

Ces discours, qui sont autant d’expressions et d’interprétations de l’activité perceptive, et les études dont ils font ici l’objet, témoignent de la diversité des champs touchés, de l’actualité de la préoccupation et de l’importance de la question posée par la représentation de la perception : car elle est le lieu où nos façons de voir et d’être, de lire, de conter et de comprendre sont elles-même données à voir, abîmées peut-être (sans pouvoir éviter le jeu de mot, quand on y songe, pas si vilain), mais dans la lumière d’une révélation, d’une remise à jour ou d’une nouvelle proposition.

Ce dossier entend donc être l’amorce d’une approche multidisciplinaire de la perception telle qu’elle s’exprime à travers différents matériaux énonciatifs, qu’il s’agisse de poésie moderne (avec Pierre Ouellet), de cinéma (avec Denis Bellemare et Jean Châteauvert), d’histoire de l’art (avec Jocelyne Lupien), de linguistique (avec Adel G. El Zaïm), du texte en prose moderne (avec Bernard Andrès et Hervé Bouchard) ou de l’époque romantique (avec Larry R. Marks). L’éventail est largement ouvert. Et tel est l’un des soucis majeurs à l’origine du dossier : faire état d’une préoccupation commune à des théories de personnes d’horizons variés.

Hervé Bouchard

RÉSUMÉS

L’image mue: Vision et motion dans le langage poétique
Pierre Ouellet – page 11

L’analyse de la poésie contemporaine montre que l’« image » poétique n’a pas pour corollaire un acte de perception statique, identifiable à un point de vue stable sur le monde représenté, mais qu’elle relève d’une modalité particulière de la vision où la motion joue un rôle déterminant, tant en ce qui concerne la motilité propre au sujet percevant qu’en ce qui touche à la mobilité même des états de choses perçus. L’étude des représentations du mouvement lié à la vision permet de mieux comprendre la distance que l’ esthésie contemporaine prend par rapport à la mimésis classique en privilégiant les processus d’exploitation ou de découverte, qui impliquent une mise en procès du regard à travers l’imperceptible, plutôt que la saisie panoptique d’un visible déjà donné.

Analysis of contemporary poetry has shown that the corollary of the poetic “image” is not a static act of perception which can be identified with a fixed view of the world being represented. It is instead a view based on a particular mode of the poet’s vision in which motion plays a determining role, shaping the “motility” of the perceiver as concerns the mobility of the states of that which is perceived. The study of representations of movement in poetic vision allows for a better understanding of how contemporary aesthetics distances itself from classical
mimetics, by focusing on processes of development or discovery which attempt to look through the imperceptible, rather than by relying on a single panoptic vision of that which can be readily observed.

La voix, la vue et les postures
Hervé Bouchard – page 20

L’un des principaux moteurs de la fiction beckettienne est sans conteste le corps dans ce qu’il a de lourd et d’usé, d’encombrant, de préoccupant. Ses postures sont autant de stades vers le moindre, qu’une voix décrit, qu’un œil rejoint. Cet article amorce l’étude des relations inusitées, entre la voix et la vue, qui naissent d’un corps empêché de voir et de bouger, mais qui en empruntent certaines propriétés.

One of the main motors of Beckett’s fiction is without any doubt the body: heavy, worn out, cumbersome and worrisome. Its various postures are stages of decline, described by a voice and captured by a watchful eye. This article will study the uncommon relationships between voice and sight, relationships which are born of a body prevented from seeing and moving, but which nonetheless borrow certain properties from both sight and movement.

(D’)écrire la photographie : l’operator Claude Simon
Bernard Andrès – page 30

Considérant l’œuvre romanesque et photographique de Claude Simon, Bernard Andrès examine les rapports entre l’image perçue et l’image construite par la fiction. Dans l’optique du Nouveau roman, où personnage et référence ne vont pas de soi, que produit chez le lecteur la révélation de sources photographiques ? Quel rôle joue l’auteur dans cette série d’opérations (photographier, écrire, décrire, masquer, révéler le modèle) ? Et comment expliquer ce(s) jeu(x) dans la perspective d’une carrière sanctionnée par le Prix Nobel ? Convoquant principalement l’album Photographies (1992) et les biographèmes qui s’y exposent, l’auteur s’interroge sur le tournant pris par l’œuvre simonienne dans les années quatre-vingt.

Studying the novels and photographs of Claude Simon, Bernard Andrès examines the relationships that exist between the image that is perceived and the image that is constructed by fiction. Considering the « nouveau roman », in which characters and references cannot be taken for granted, what effect does the revelation of photographic sources have on the reader ? What is the role played by the author in this series of operations (taking pictures, writing, describing, hiding, and revealing the model) ? How does one explain this or these little games when they are played by the winner of a Nobel Prize for literature ? Relying mainly on the album Photographies (1992) and of the biographical elements contained therein, the author studies a turning point in Simon’s work in the eighties.

Pour un épistémè du flash-back
Jean Châteauvert – page 37

La narratologie cinématographique circonscrit l’analyse du récit au fait de dire qu’un épisode correspond à un flash-back ou à un flashforward dans un film. L’examen du passage d’un récit premier à un récit second permet de faire ressortir la multiplicité des procédés rhétoriques établissant l’attribution d’un segment du récit à un personnage et la nécessité d’amender le vocabulaire narratologique pour rendre compte non seulement des épisodes présents ou futurs mais aussi des rêves, des fantasmes, des récits de fiction, etc. De là, on interroge la fonction du personnage dont le discours ou l’attitude crée l’articulation entre les épisodes, un segment étant passé en face du personnage présent : le personnage tient lieu de pivot qui permet au spectateur de se repérer au sein de la structure du récit. Dans un second temps, on fait ressortir la focalisation inhérente à tout processus d’attribution, le récit enchâssé correspondant aux rêves, fantasmes ou souvenirs d’un personnage. L’effet-sujet qui en découle se traduit par une limite épistémique qui positionne le récit enchâssé comme une version plus ou moins subjective des faits.

Cinematographic narratology circumscribes narrative analysis by indicating whether an episode in a film corresponds to a flashblack or to a flash forward. By studying the passage from a first account of an event to a second account, it is possible to call attention both to the multiplicity of rhetorical devices used to attribute a segment of the narrative to a character, and to the need to alter the narratological vocabulary to account for not only present and future episodes, but also for dreams, fantasizing, fictional accounts, etc. Following this analysis, we look at the function of a character whose discourse or attitude can provide the link between episodes because a segment of action has taken place in his presence. This character becomes a pivot, allowing the spectator to keep his bearings within the narrative structure. We then turn our attention to the act of focusing, inherent to any attributional process; the embedded narrative is associated with the dreams, fantasizing or memories of a character. The resulting subject-effect takes the form of an epistemic limit which situates the embedded narrative as a more or less sujective version of the facts.

La perception projetée
Denis Bellemare – page 45

Cet article cherche à mettre en relief le processus dynamique de la perception et de la projection qui est à la genèse de toute représentation, et à dire ainsi la représentation comme acte duel, comme construction dialectique. Ce texte recherche dans le cinéma ce qu’il peut nous apprendre de la perception : cette scission étrange qui existe entre ce qu’on voit et ce qu’on perçoit.

This article attempts to focus on the dynamic process of perception and projection which is the root of all representation, and which defines it as a dual act, a dialectic construction. Our analysis tries to establish what cinema can teach us about perception and about the strange gap which exists between that which is seen and that which is perceived.

La négation de restriction: Perception, réduction et focalisation
Larry R. Marks – page 54

Cet article propose la notion d’ Esthésie Restrictive, définie comme l’encadrement d’un événement de perception par la double particule ne…que. En étudiant le fonctionnement de la négation de restriction dans la sémantique des actes perceptifs, on distingue trois principales formes (adversative, singularisante, uniformisante) qui sont autant de styles perceptifs et qui jouent un rôle important dans l’esthétique globale d’un auteur. Eu égard à son incidence sur l’axiologie et la perspective, il est démontré comment cette forme de négation est apte à exprimer l’ambivalence d’un sujet percevant vis-à-vis du monde phénoménal.

The article proposes the notion of Esthésie Restrictive, which is defined as the inclusion of a perceptual event within the double particle ne…que. By studying the semantic effects of the negation of restriction on linguistically represented perceptual activity, the author distinguishes three major forms (adversative, singularising, uniformising) which appear as “ perceptual styles ” and which contribute to define an author’s overall aesthetic. With respect to perspective and axiology, it is shown how this form of negation can be used to depict a perceiving subject’s ambivalence vis-à-vis the phenomenal world.

Perception, conceptualisation et mot-écran
Adel G. El Zaïm – page 63

Le rôle de l’activité perceptive et conceptuelle du sujet parlant ne saurait plus être occulté dans une étude de l’énonciation. L’acte langagier ouvert aux dimensions cognitive et communicationnelle du langage permet de voir les opérations de perception et de conceptualisation à l’oeuvre dans une situation d’énonciation réelle. Quelques exemples de fautes d’orthographe causées par un mot-écran sont analysés afin de démontrer l’importance de cette perspective dans l’analyse du discours.

The role of a speaker’s perceptual and conceptual activity is never more obscured than in a study of enunciation. The language act, open to the cognitive and communicational dimensions of language, allows for insight into the operations of perception and conceptualization in a situation of real enunciation. Several examples of spelling errors caused by «screening» words are analyzed in order to demonstrate the importance of this perspective in discourse analysis.

Arts visuels et espaces sensoriels
Jocelyne Lupien – page 72

Les œuvres plastiques constituent des agrégats de stimuli polysensoriels susceptibles, selon leur nature, leur intensité et leur aspectualisation de déclencher des effets de sens et des affects variés. Les diverses théories de la perception-cognition peuvent « informer » la sémiotique visuelle sur les mécanismes de l’appréhension de la signification, mais cet article tente de faire valoir que les discours plastiques eux-mêmes peuvent contraindre la théorie ou, à tout le moins, en déterminer grandement la validité. Selon leur nature, les signifiants perceptuels (visuels, tactiles, kinesthésiques, gustatifs, olfactifs, sonores, posturaux, algiques, thermiques, etc.) possèdent un coefficient affectif qui confère à l’œuvre plastique un potentiel thymique plus ou moins intense. Après avoir dégagé les spécificités physiologiques et affectives propres à chacun des modules sensoriels, il est proposé ici d’observer comment ceux-ci modalisent tout particulièrement les discours plastiques.

Works of art are aggregates of polysensorial stimuli which can, according to their nature, their intensity and their aspectualization, provoke a wide variety of expressive effects. The various theories of perception and cognition can «inform» visual semiotics about meaning apprehension mechanisms, but this article attempts to call attention to the fact that the various discourses in visual arts can actually limit theory or, at the very least, determine theoretical validity. According to their nature, the various perceptual signifiers (be they visual, tactile, kinesthetic, gustative, olfactory, sonorous, postural, algetic, thermic, etc.) possess an affective coefficient which endows the work with a more or less intense thymic potential. This study tries first to identify the physiological and affective specificities of the sensorial modules, and then to determine how each of these modules modalizes the discourses in art.

L’ordre qui décoiffe
Ghislain Bourque – page 84

Sous couvert de détection, la présente étude s’applique à désigner les deux essentielles stratégies de la lecture par lesquelles la compréhension d’un poème de Mallarmé advient. Élaborée à des fins de « conversion », une première stratégie, de nature « paraphrastique », rend « La chevelure... » saisissable sur la base d’un repli paramétrique, confrontant ainsi une lecture de substitution sémantique. Construite, par ailleurs, dans le but de faire « diversion », un seconde stratégie, de nature cette fois « transphrastique », fait verser « La chevelure... » dans un déploiement paramétrique, donnant ainsi préséance à une lecture d’articulation à la fois syntaxique, phonique, syntagmatique et topique.

Under the cover of detection, this study attempts to pinpoint the two essential reading strategies by means of which the comprehension of a Mallarmé poem becomes possible. Developed for purposes of « conversion », the first strategy, a « paraphrastic » approach, makes « La chevelure...» comprehensible through parametric folding which puts the reader face to face with a semantic substitution. The second strategy, « transphrastic » in nature, is developed in order to serve as a diversion. It consists in examining « La chevelure... » using a parametical unfolding which gives precedence to an articulated reading taking into account syntactic, phonic, syntagmatic and topical aspects.

Métaphore – « Interphore ». Spéculer de l’intérieur et l’écriture poétique
Eberhard Gruber – page 93

Cet article tente de reprendre la question de la métaphore telle qu’elle se trouve figée depuis le différend Ricœur/Derrida. L’apport de la présente approche consite à re-tracer une différencité interne à ce que l’on nomme en bloc « la » métaphore et qui est déjouée par la multiplicité intrinsèque qui lui est propre. Deux métaphores sont ainsi distinguées : d’une part, « l’interphore » ou métaphore de l’apparition, figurant son statut local (être entre deux sens propres) ainsi que ce que celui-ci implique (deux supports coprésents). D’autre part, la métaphore dite « du désastre » recueillant, au sens figuré, la disparition de ce qui est tout autre que l’Entre, d’une Unité au sens strict du terme. La seconde métaphore exhibe par rapport à la première la condition de son apparaître. Cela permet d’aller à l’encontre de la pensée spéculative (Ricœur) qui tente d’imposer sa primauté sur les moyens philosophico-littéraires et leur incidence (Derrida).

This article takes up the question of metaphor, in the wake of the Ricœur/Derrida differend. The present approach is one of dis-covering an internal differentiality of metaphor as overplayed by its « own » intrinsic multiplicity. Two metaphors are to be distinguished : on the one hand, « interphor », or metaphor of appearance embodying its literal meaning, established by its local position (to be Inbetween two literal meanings) and its consequences (two supports that appear simultaneously) ; on the other hand, the metaphor « of disaster » gathering, as a metaphorical meaning, the disappearance of what is the very opposite of the In-between, the All-One. The second metaphor shows in relation to the first the condition of its appearance. Thus, in insisting upon the importance of philosophicoliterary means (Derrida), it becomes possible to counterbalance a priority claimed by speculative thought (Ricœur)