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LECTURE, TRADUCTION, CULTURE

Présentation

Sommaire

Résumé

 

 

SOMMAIRE

Présentation / Rachel Bouvet 5
UNE LECTURE SANS TRADITION: lire à la limite de ses habitudes / Bertrand Gervais 7
L’INTERPRÉTATION SAVANTE D’UNE POÉSIE PRÉTENDUMENT «NAÏVE» : à la recherche de Swann, de Carol Shields / Robert Dion 21
TRADUCTION ET «PLAISIR DU TEXTE» / Christine Klein-Lataud 31
«THE BULLY » / «LA BRUTE» : le régional et le mythique ou tous les chemins mènent à Rome / Nicole Côté 39

LE SEMBLANT QUI ÉMEUT / Colin Chabot 52

LE TOPIQUE ET SES ÎLES : culture, philosophie, traduction / Pascal Gin 61
TRANSLITTÉRATION ET LECTURE: Le Livre des jours de Taha Hussein / Rachel Bouvet 71

Hors dossier
L’EXPÉRIENCE DU BLANC dans Les Saisons en cause de Jean Tortel / Marc André Brouillette 86
TEMPS DU SIGNE ET USURE DU SENS. Arsène Lupin et « Le signe de l’ombre » / Vittorio Frigerio 95

Une présentation de Rachel Bouvet

Lire, traduire : deux activités sémiotiques différentes, possédant chacune ses propres caractéristiques, auxquelles correspondent des domaines de spécialisation distincts. Les liens que l’on peut tisser entre elles sont pourtant fort nombreux. Que peut-il résulter d’une confrontation entre ces deux objets d’étude? Ce dossier montre que le fait de les placer sous un même éclairage permet d’enrichir la réflexion, d’explorer les frontières entre des régions différentes du savoir.

Si le rapport à la culture s’impose d’emblée dans le cas de la traduction, il n’en va pas de même pour la lecture. Faire passer un texte d’une langue à une autre, c’est le transposer dans une autre culture, lui faire franchir une distance interculturelle : un passage qui implique nécessairement un choix de la part du traducteur, des stratégies visant à réduire ou à maintenir la distance. La lecture, quant à elle, est d’abord envisagée comme une interaction entre un lecteur et un texte, un processus qui amène à construire une signification, à ressentir des émotions, à parcourir des espaces imaginaires. Il apparaît plus urgent d’étudier ces aspects de l’acte de lecture que de s’interroger sur sa dimension culturelle. Et pourtant, les habitudes de lecture ne sont-elles pas gouvernées par la culture à laquelle on appartient ? La lecture n’est-elle pas enracinée dans un contexte culturel précis? Possède-t-on toujours les savoirs culturels adéquats pour comprendre ou interpréter les textes ?

Les deux premiers articles de ce dossier examinent ces rapports entre lecture et culture. Bertrand Gervais décrit différents contextes culturels et interroge deux situations bouleversant les habitudes de lecture, l’une liée à la présence d’une langue étrangère, l’autre à un nouveau médium, l’ordinateur et son écran, support des hypertextes fictionnels. Robert Dion s’intéresse, par le biais de l’analyse d’un roman de Carol Shields dans lequel la représentation de l’activité interprétative se trouve au premier plan, aux conflits entre culture savante et culture populaire qui surgissent lors de la saisie d’un texte.

Les rapports entre lecture et culture s’avèrent particulièrement complexes lorsqu’on s’interroge sur la traduction. Comme le souligne Christine Klein-Lataud, le traducteur est d’abord et avant tout un lecteur, un lecteur qui doit chercher à prolonger le plaisir du texte, à préserver, lors de son entreprise de re-création, la visée significative de celui-ci. Autrement dit, un travail d’interprétation précède le travail de traduction proprement dit. C’est ce que montre Nicole Côté, qui fait le tour des difficultés contenues dans une nouvelle de James Reaney, difficultés liées à l’oscillation constante entre le régional et le mythique, au fait que la traduction doit s’attacher à restituer les différentes couches de sens.

L’article de Pascal Gin propose, non pas de retracer l’amorce du processus de traduction, mais de saisir ses présupposés culturels, d’adopter un point de vue provenant d’un autre lieu, celui de la philosophie. La traduction française d’un texte de J. L. Austin y est soumise à une lecture critique, qui cherche à déterminer l’impact des replis fréquents vers l’anglais, la signification culturelle de ce «non-travail» ainsi que son rapport au projet d’Austin, fondé sur l’action.

Enfin, le dernier article, le mien, porte sur la lecture des traductions, l’exemple choisi étant celui de l’autobiographie de Taha Hussein traduite en français. Il s’agit donc d’une réflexion située en aval de l’acte de traduire. La translittération, qui ne véhicule que l’impression sonore des mots, y est envisagée comme un procédé créateur d’effet d’étrangeté, comme un élément déjouant les automatismes perceptuels du lecteur.

Ce dossier met en place un parcours, qui va de la littérature américaine à la littérature égyptienne en passant par la littérature canadienne-anglaise et la philosophie, un parcours traversant différentes cultures, ponctué de nombreuses traductions, et n’attendant plus, dans le fond, que des lectures.

Rachel Bouvet

RÉSUMÉS

Une lecture sans tradition : lire à la limite de ses habitudes
Bertrand Gervais - page 7

Le passage à un contexte de surextensivité culturelle (a context of cultural surextension) entraîne une transformation importante de nos habitudes de lecture. Pour décrire ce contexte, l’auteur exploite deux situations de lecture : l’une, mise en place par la lecture d’un roman qui joue sur les frontières territoriales et culturelles, The Crossing, de Cormac McCarthy ; l’autre, par la lecture/navigation d’un hypertexte fictionnel, Afternoon, a Story, de Michael Joyce. Ces situations illustrent, l’une, les rapports à la périphérie dans la sémiosphère, l’autre, une transition entre deux médiasphères ; et, ensemble, la portée de l’adaption qu’auront à subir nos pratiques de lecture.

ln a context of cultural surextension, our reading practices undergo important transformations. To help define such a context, the author describes two distinct reading situations. The first one is brought about by Cormac McCarthy’s The Crossing, a novel which plays with frontiers, both on a geographical and a cultural level ; the second, by Michael Joyce’s Afternoon, a Story, a fictional hypertext. These situations illustrate, on the one hand, the drive towards periphery in a semiosphere, and on the other hand, transitions between two mediaspheres. Together, they indicate the extent to which our reading practices may have to adapt.

L’interprétation savante d’une poésie prétendument « naïve » : à la recherche de Swann, de Carol Shields
Robert Dion - page 21

Le présent article vise à analyser la mise en fiction de l’activité herméneutique de lecteurs savants attachés à l’interprétation de poèmes « naïfs » dans le roman de Carol Shields, Swann. Faisant appel au discours savant de la théorie littéraire aussi bien qu’à celui de la pure fiction, ce roman illustre de façon exemplaire les croisements culturels entre métadiscours et discours, genres légitimes et genres délégitimés ; il indique le rôle du référent culturel dans la lecture en montrant à quel point les stratégies de lecture élues par tel ou tel interprète témoignent de conflits de culture au même titre que le choix des objets de lecture.

This article intends to analyse the way Carol Shields’ Swann blends into fiction the hermeneutical activity performed by scholarly readers as they interpret «naïve» poems. Resorting to the scholarly discourse of literary theory as well as to pure fiction, Shields’ novel masterfully exemplifies the cultural crossings between metadiscourse and discourse, legitimate genres and illegitimate ones ; it points to the part the cultural referent plays in the reading process by showing how the reading strategies chosen by any interpreter reveals as much cultural conflicts as does the choice of reading matters itself.

Traduction et « plaisir du texte »
Christine Klein-Lataud - page 31

La traduction est transformation d’une lecture en écriture. S’agissant de textes littéraires, selon quelles modalités s’opère celle-ci ? Après une mise en perspective des concepts de texte d’auteur et de lecteur, l’article analyse la démarche du sujet traduisant dans sa double activité de lecture et d’écriture et la façon dont il se situe par rapport à l’auteur. À partir d’exemples variés, on tentera de montrer comment le traducteur ou la traductrice fait entendre à travers l’épaisseur des langues cette « parole singulière » (pour reprendre le titre de Laurent Jenny) dont il prolonge le plaisir en la faisant entendre à un nouveau lectorat.

To translate is to transform a reading into writing. In the case of literary translation, what procedures come into play in the transformation process ? After providing a framework for concepts of text, author and reader, the article analyzes the processes used by the translating subject in the dual activity of reading and writing and the manner in which he positions himself with regard to the author. Through use of a variety of examples, we will attempt to demonstrate how the translator makes the author’s « unique voice » (cf. Laurent Jenny’s title) heard through the thickness of languages, prolonging the pleasure of the text (to quote Roland Barthes) by making it heard by a new readership.

« The Bully » / « La Brute ».
Le régional et le mythique ou tous les chemins mènent à Rome
Nicole Côté - page 39

Une lecture attentive de la nouvelle « The BuIly »/ « La Brute » révèle que tout en reflétant avec réalisme le sud-ouest de l’Ontario rural des années quarante, le récit se double d’un monde onirique et mythique. Il en résulte un emploi métaphorique de nombreuses expressions, dont la traduction fait d’autant plus problème que certains de ces termes, qui ont été choisis pour leur pouvoir d’évocation, demandent une traduction où se chevauchent sens propre et sens figuré. Cette double inscription du sens n’est pas toujours possible, particulièrement dans le cas de termes régionaux. La traductrice examine ici les choix faits et leurs conséquences sur la cohésion du texte français.

A close reading of the short story « The Bully »/ « La Brute » shows that while reflecting with realism rural southwestern Ontario in the forties, the narrative is also suffused with a dreamlike mythical world. Thus, numerous expressions are used metaphorically ; their translation is tricky, insofar as having been chosen for their evocative power, they ask for a translation where literaI and figurative meanings overlap. Ascribing a double meaning to theses expressions in French is not always possible, especially when one is dealing with regional expressions. The translator examines the choices made and their consequences on the cohesion of the text in French.

Le topique et ses îles : culture, philosophie, traduction
Pascal Gin - page 61

Cette étude se propose d’examiner l’incidence culturelle d’une traduction philosophique s’inscrivant explicitement dans le topos fidélisant du traduire. Elle cherche en cela à déplacer une problématisation culturelle de la traduction, qui privilégie trop souvent la production littéraire et l’« engagement » culturel. Portant sur la toute première traduction française (Aubert et Hacker [1994]) de l’article « Pretending » de J. L Austin [1979], l’analyse cherche à mettre en évidence le mécanisme par lequel une traduction topique opère un certain type de manipulation culturelle.

This paper looks into the cultural processing of texts intrinsic to the dynamics of translational activity. It offers a comparative analysis of an article drawn from J. L. Austin’s Philosophical Papers (« Pretending », 1979) and its first French translation (Aubert et Hacker, 1994), which openly seeks inclusion within, but culturally performs an exclusion from, traditional boundaries of non-involvement. By focusing away from both the literary genre and strategies of assertive intervention, the paper further aims to position cultural processing beyond certain limits customary within translation studies.

Translittération et lecture : Le Livre des jours de Taha Hussein
Rachel Bouvet - page 71

Cet article présente une réflexion sur le processus de lecture des translittérations. Il tente de cerner les principaux aspects de la translittération et de la distinguer de la traduction proprement dite. Certaines théories de la traduction sont examinées, plus particulièrement celles qui permettent d’envisager la translittération comme un procédé créateur d’effet d’étrangeté. Il propose également une analyse du récit autobiographique de l’auteur égyptien Taha Hussein, intitulé Le Livre des jours et traduit en français par Jean Lecerf. L’étude des translittérations permet de mettre en évidence certaines caractéristiques du processus perceptuel de la lecture et de montrer qu’une inversion totale se produit entre le protagoniste (qui est aveugle) et le lecteur de la traduction française, en ce qui concerne, d’une part, le rapport aux sens et, d’autre part, le rapport à la lecture.

This article explores the reading process of transliterations. It tries to define the main aspects of transliteration and distinguishes it from translation. Some translation theories are examined, especially those which consider it as a process creating an effect of strangeness. It also analyses the autobiographic narrative from the Egyptian author Taha Hussein, entitled Le Livre des jours and translated into French by Jean Lecerf. The study of transliterations bring to the fore some characteristics of the perceptual reading process. It also shows that a complete inversion occurs between the protagonist (who is blind) and the reader of the translation in french, with regard to senses and reading.


L’expérience du blanc dans Les Saisons en cause de Jean Tortel
Marc André Brouillette - page 86

La poésie moderne a bouleversé notre rapport au langage en accordant une attention particulière au déploiement spatial du texte sur la page. Le blanc est l’un des éléments typographiques qui ont été employés pour faire éclater la structure linéaire du langage. Dans cet article, nous étudions l’interaction entre les fonctions visuelle, rythmique et syntaxique de cet élément graphique. La répartition spatiale du texte, l’accentuation et les rapports syntaxiques entre les mots subissent, par la présence des blancs, diverses tensions qui pluralisent le sens. Nous prendrons pour exemple un poème de Jean Tortel qui s’est beaucoup penché sur cette question tout au long de son œuvre.

Modern poetry has changed our relation to language by giving special attention to the arrangement of the text on the page. The blank space is one of the typographical elements used to break up the linear structure of language. In this article, I analyse the interaction between the visual, rhythmic and syntactic functions of this graphic element. The presence of blanks produces tensions between the spatial presentation, the accentuation and the syntactic relationships, tensions which pluralize meaning. A poem by Jean Tortel, who focused on this question throughout his works, is the basis of this analysis.

Temps du signe et usure du sens.
Arsène Lupin et « Le signe de l’ombre »
Vittorio Frigerio - page 95

Cet article examine les fonctions de la représentation du temps et de l’espace dans une nouvelle de Maurice Leblanc mettant en scène le célèbre gentleman-cambrioleur Arsène Lupin. À travers une analyse détaillée de la structure de la nouvelle, il est établi que temps et espace sont des éléments complémentaires dont la particularité est de véhiculer des informations, de les mettre en évidence ou de les dissimuler selon les cas et selon la tactique adoptée pour les interpréter. L’analyse conclut que le rôle spécifique du héros est justement de servir d’interprète de ces deux fonctions, de les dépouiller du mystère qui sert de prétexte à la narration et de montrer la nature réelle des relations logiques cause-effet qui les déterminent.

This article deals with the representation of time and space and their functions in a short story by Maurice Leblanc, featuring his famous character Arsène Lupin. A detailed analysis of the structure of the short story shows that time and space are used by the author as complementary elements, designed primarily to carry information. This information is highlighted or hidden depending on the specific narrative situation and on the technique that is being used to interpret it. The article concludes that the distinctive role of the hero is to be the interpreter of these functions, to free them from the mystery from which the narration orginates, and to show the true nature of the logical cause-and-effect relations that determine them.