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Présentation / Marie Auclair et Simon Harel 5 Une présentation de Marie Auclair et de Simon Harel « Le silence est impossible mais c'est de lui que l'écriture trouve sa nécessité»1, impossible, mais bel et bien là, écrit, inscrit pour qui sait lire dans les rets et arrêts du langage. Impossible, mais d’une importance extraordinaire en tant que nécessité, le silence l’est assurément de plus en plus pour la théorie et la critique contemporaines, du moins dans le champ du littéraire. Comme le faisait remarquer Pierre van den Heuvel : S’il y a en littérature un domaine qui manque d’étude sérieuse, c’est bien celui du silence qui apparaît de plus en plus comme un problème fondamental dont l’importance est reconnue par tous. […] La recherche littéraire a négligé le silence.2 Cela peut s’expliquer d’abord par la primauté du verbe dans l’élaboration de la pensée sémiotique, mais peut-être plus encore par la difficulté intrinsèque des rapports parole/silence et écriture/silence, rapports sinon ambigus, du moins difficultueux. Parce que le silence n’est que l’envers de la parole, parce que le silence s’écrit aussi… Partant de la problématique du silence comme modalité de représentation donnant fond au langage et en supportant les diverses organisations systémiques, nous souhaitons donc soulever quelques indéterminés existant au cœur de la théorisation des actes d'énonciation et de réception du silence dans divers champs. Le silence, c'est tout entendu, constitue un fait de sens : non inscrit, mais signalé et signifiant. Partant, il se donne à écrire, à lire, à voir et à entendre comme tel. Il forme donc un signifiant à la texture et à la contexture propres, rythmant l'horizon littéraire et culturel dans sa globalité. Frontière hypothétique et mythique du système sémiotique, il est soit pureté signifiante absolue, soit surdétermination limite de signifiants. Souvent volontairement ignoré comme fait de représentation, il impose au créateur et au récepteur un questionnement sur la nature même de l’acte de représentation qui est en train de se faire devant lui. Alors qu'il saisit le sujet, celui qui émet autant que celui qui reçoit, c'est donc à un rapport nouveau au temps et à l'espace qu'il l'expose. La question se pose alors : comment, sur le plan de l'énonciation, peut se représenter le silence, et comment, sur celui de l'interprétation, peut-on en rendre compte, en l'écrivant, toujours ? Le silence serait-il donc bien ce substrat faisant «fond» à la forme du signifiant, sa part secrète ? Imposerait-il une forme d'écriture préalable, de palimpseste où l'écriture antécédente n'exposerait sa « matérialité » signifiante que comme négativité ? Serait-il, en somme, du côté d’un signifié insu et hypothétique ? Si tel est le cas, quels en sont alors les modes de préhension? Et comment, partant, en rendre compte, dans les espaces de la création, de la critique et de la théorisation sans en trahir le principe même? En ouverture, Michel Poizat s’est donc intéressé au rapport qu’entretiennent le silence et la voix chez et pour le sourd dit muet, ainsi que chez et pour l’entendant. Une question importante est soulevée: comment l’entendant peut-il bénéficier de la «connaissance» du silence et du corps qui est propre au sourd, de manière à y saisir la part pulsionnelle du silence et de la voix, entre autres grâce à la musique ? L’écriture autobiographique de Michel Leiris devient par la suite le lieu privilégié d’exploration de ces problématiques associées que sont silence et voix, dans l’article de Simon Harel. Le silence est-il un objet sémiotisable? L’auteur propose une lecture de l’œuvre tardive de Leiris en situant les apports du silence dans l’élaboration d’un système de représentation qui déplace ses motifs du spéculaire vers l’oralité. Patrice Pavis, quant à lui, s’intéresse au silence non pas comme pur thème dramatique mais comme élément structurel de l’écriture du théâtre contemporain. C’est le silence sous un angle technique qui y est ici étudié, dans son rapport au temps et à l’espace. À l’aide du schéma de la coopération textuelle du lecteur d’Umberto Eco, l’auteur propose un parcours du théâtre de quelques dramaturges. Dans son article « Deux Bouchées de silence: une lecture de Paul Celan », Alexis Nouss se penche sur l’œuvre du poète Paul Celan, tentant d’y saisir le rôle du silence, d’abord comme thème puis comme motif énonciatif dans ce projet scripturaire. Par le travail de l’absence, du deuil, du vide, encore une fois pulsionnel, le silence « serait la manifestation d'un indicible, la positivité de cette impossibilité» (Nouss, p. 35). Impossibilité qui interpelle par ailleurs Lucie Roy, mais dans le champ du cinéma cette fois, à travers une réflexion sur la mémoire et le mémorable en tant que portés par un silence cinétique ou phénoménologique. C’est l’écriture filmique qui est ici convoquée, pour être pensée à partir d’autres écritures, et partant d’autres modes de lisibilité. Emmanuelle Ravel reprend à son compte ce choc des écritures pour lire ensemble Carré blanc sur fond blanc de Kasimir Malevitch et L’Espace littéraire de Maurice Blanchot. Ces deux œuvres propulsent le silence dans le champ des limites de la représentation par le biais d’un art pictural de l’abstraction et d’une écriture qui pose, pour mieux s’y confronter, la mort du sens. Finalement, « Ultima verba ou les silences du tropisme» propose une lecture de la dernière œuvre de Nathalie Sarraute, Ouvrez. Là où des mots parlent entre eux sur une scène pensée comme théâtrale, le silence s’impose en tant qu’élément constitutif de l’«action » dramatique, puisqu’il établit une relation dialectique entre sensation tropismique et forme signifiante. Le silence forme donc ici le substrat et la fin de l’œuvre. Le présent dossier de Protée a pour visée de voir si le silence fait appel à un type particulier de transmission, non objectale cette fois, transmission sémiosique dirions-nous, non pas du dit mais du dire. Il ouvrirait ainsi à un mode de perception où se donne à lire l’acte de création même, menant peut-être à la transgression de la loi du signe. Alors, peut-on lire le silence autrement que comme défaillance du système des signes ? C’est là tout le défi… qui reste à relever, à force de lectures attentives ! ____________________ RÉSUMÉS Le silence sourd Silence is systematically associated with the situation of the deaf
((those born deaf, the so-called deaf-mutes) for good and bad reasons.
Bad, because the reality of the deaf is far from being “silent”.
Good, because the deaf make a certain kind of silence resonate in the
ear of the non-deaf, especially the relationship between the body and
the signifiant, exploiting silence as a pulsional presence of the body
in the enunciation of language and thus a pulsional presentification of
the voice. Paradoxically, it is the relationship between music and silence
that is thereby clarified. La voix chantée du silence A lot of work has been done on the place of autobiography in the work
of Michel Leiris. Most of this research emphasizes the association between
the written code and the corporal referent, the latter being regarded
as the containing matrix of the creative process. This article proposes
a reflection on the semiotics of orality and silence in Leiris’
later works, Opérratiques and À cor et à cri. In
a very significant fashion, these works take up again a fundamental poetic
preoccupation abandoned by Leiris in 1925. What does this transfer from
voice to silence mean here ? How is one to understand the gradual abandoning
of the representation of the world of the theatre and the bullring, associated
in Leiris’ work with autobiographical space, in favour of the time
of the voice, which becomes the living and silent form of the “récit
de soi” ? Du silence dans les structures : sur quelques
écritures dramatiques contemporaines Silence is not studied as a topic of contemporary dramatic writing,
but as a material, necessary for the constitution of the dramatic text.
This can be confirmed by examples from different contemporary authors.
To see silence is not an easy thing, particularily in the kingdom of the
blind and deaf, but it is surely the price to be paid, if one wants to
approach the unclear and absent structure of contemporary texts. « Deux bouchées de silence »
: une lecture de Paul Celan “ Two mouthsfull of silence ” : the expression concludes
the poem “ Language Mesh ” (in M. Hamburger’s translation).
Paul Celan as the poet of the impossibility of language, Hölderlin’s
heir for darker times ? A certain critical trend likes to present his
work as such. One has to be more demanding. Celan comes out of silence,
he doesn’t go toward it, as H. Meschonnic states. His endeavour
aims to keep its trace, not to be absorbed by it. Studying Celan’s
poetics allows one to see how silence evolves from a thematic meaning,
born out of the historicity of his writing, to an integration in the very
process of writing. Morphological, syntaxical, textual dislocations are
the most obvious manifestations of such a distortion of language which
creates a gap in enunciation equivalent to the one made in history by
the Nazi genocide. A language of mourning to mourn language. Yet silence
is not the end of it ; it is rather its internal driving force, as expressed
in “ das erschwiegene Wort ”, “ the silenced word ”
from the poem “ Argumentum e silencio ” (from Threshold to
Threshold) dedicated to René Char. Le sens (l')issu(e) du silence Within the framework of this article, the author will examine silence
not in but rather for the cinema. She does it almost a contrario, first
by supposing that there are practically no silences in film, then by applying
the principle elsewhere, in a letter, in a poem, on a canvas. The cinematic
character – in fact phenomenological – emphasized by silence
in other types of writings helps in approaching, for cinema, a kind of
reading related to writing for film, a kind of readability related to
the visibility of film. The author assumes that, because they are silent
and accessible to reading, these intervals and what surrounds the images
constitute a type of structure for cinematic writing. They encourage the
recognition of an intentionality, and, when accentuated, invite imaginative
variations, readings of a written memory, in other words, a borrowing
from a reflection on what is enunciable and memorable. Kasimir Malevitch, Maurice Blanchot. Le silence
de l’œuvre Maurice Blanchot’s work can be best described as suprematist with
the recurring theme amongst all his publications of imposing the following
common challenge : to render absolute the limits of representation. In
any of his works, the abstraction of language paradoxically becomes the
supreme genre of its concrete quality, in painting as well as literature,
of its praxis. At this point, the issues arise from the crisis that affects
the Avant-garde, which can no longer uphold its signs of continuous renewal
from the form of its creation. Between the years of 1910 and 1913, the
apory of modernity drives rapidly towards the idea of considering the
introduction of the death of art, and after World War II, with the introduction
of Blanchot’s Espace littéraire, to engage literature in
the experience of limits. Hence, this article proposes to evaluate, by
the bias of the presence of silence, the degree of aridity that affects
representation, that of the senses in particular, and the limits of such
adventures. Ultima verba ou les silences du tropisme In Nathalie Sarraute’s writing, particularly in Ouvrez, silence
appears as the very foundation of tropism drama, if we understand tropism
as the microscopic sensation which supports the circulation of the signifiant.
This article dwells on the dialectic of silence versus form, insofar as
silence is the principal actor in a scene in which coming of the word
is seen as an annihilation of silence. Silence organizes the monstration
of the verb as performance and enunciation, silence being understood as
both abutment and relaunching of the system of significance. HORS DOSSIER De l’influence de la fréquence
itérative sur l’accroissement de la profondeur de la perspective A linguistical analysis of iterative frequency (vs singulative frequency)
increases the quantity of information from the actorial point of view,
and limits the amount of information from the narratorial point of view
(which is not necessarily omniscient). With iterative frequency, different
temporalities are compacted and favour an increase in knowledge on the
part of the speaker, be he narrator or actor. |
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