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L’ARCHIVAGE NUMÉRIQUE:
Présentation : L’héritage
et l’archive / Sémir Badir et Jan Baetens 5 JEAN-PIERRE SÉGUIN – Portraits-émergents sur détails-objets / Michaël La Chance 33 QUELLES PRATIQUES POUR QUELS ENJEUX ? / Jan
Baetens 59 Hors dossier Une présentation de Sémir Badir et Jan Baetens L’Histoire, tout comme la Loi ou la Raison, nous sert d’Idée régulatrice. Elle établit, selon les valeurs canoniques, des échelles entre le grand et le médiocre, le retentissant et l’anecdotique, le fulgurant et l’ alenti. Les oeuvres culturelles se présentent devant elle comme les âmes humaines devant Dieu le jour du Jugement dernier : afin que se réalise l’avenir d’une illusion collective. C’est ainsi que des écrivains, célébrés de leur vivant, tombent parfois rapidement de leur piédestal après leur mort, tandis que d’autres, peintres, ayant vécu dans la misère, font post mortem un retour en grâce d’autant plus éclatant qu’il semble mérité ; et des compositions jamais exécutées du temps de leur auteur sont montées au pinacle de l’écriture musicale, pendant que des monuments s’écroulent sans que personne ne songe à en prévenir la ruine. Toutefois, devant l’Histoire, les oeuvres n’arrivent pas telles quelles. Elles sont indissociables d’une forme matérielle (le média singulier de leur réalisation et de leur transmission), d’un lieu de conservation (noble comme une bibliothèque ou bien roturier comme un marché aux puces) et surtout d’une série de jugements et de valeurs qui se confondent vite avec leur devenir historique. Car toute oeuvre participe d’un pluriel de discours – esthétiques, éthiques, sociaux, politiques –, tous recueillis en dernière instance par le discours de l’histoire, désignée cette fois avec la minuscule, car il en faut bien une aussi pour accomplir ce que la majuscule idéalise. De ces discours, une sémiotique de la culture, appelée naguère de leurs voeux par Lotman et Uspensky, récemment invoquée à nouveau par Rastier, cherche à inventorier les unités, à décrire les énoncés normatifs, à envisager les croisements et les boucles dynamiques, à spécifier enfin les rhétoriques pour chaque série d’objets considérés. Il s’en faut beaucoup, cependant, pour que le programme d’une sémiotique de la culture soit en voie d’achèvement. Sur les médias et sur les institutions de mémoire, la sémiotique a négligé de porter son attention. Quand même elle a fini par mettre un peu de substance dans son vin formel, la sémiotique a longtemps maintenu les limites d’analyse de son modèle linguistique. Des mots, elle a dédaigné de savoir qu’ils composent des textes dont la matérialité fait signe (ceci, il est vrai, est en train de s’arranger), mais aussi que ces textes sont façonnés en livres et que ces livres sont rangés en bibliothèques et répertoriés en catalogues. Les matières, on ne le constate que trop, représentent le grand refoulé de la sémiotique. Et, avec les matières, ce sont les pratiques sociales et politiques des objets culturels, en particulier des textes, qui ont été par elle négligées. Malgré la différence des corpus qu’elles traitent, les contributions d’Yves Jeanneret (sur l’émergence d’une culture hypertextuelle) et d’Anne-Marie Christin (sur certaines formes dites « primitives », en l’occurrence idéographiques, de l’écriture) posent chacune très clairement ce problème de l’articulation complexe du substrat matériel de l’écriture et des pratiques herméneutiques et mémorielles qui l’entourent. En même temps, ces deux auteurs nous mettent également en garde contre un trop facile oubli des leçons du passé au nom d’un avenir hypertextuel qui continue à relever autant du « textuel » que de l’« hyper». La tâche d’une sémiotique de la culture est pourtant urgente. Car, avec l’avènement des nouveaux médias, quelque chose est en train de modifier profondément, et sans doute radicalement, le rapport de la sémiotique à ses objets. Ne cherchons pas à reprendre ici le débat sur les médias traditionnels et les nouveaux médias, dont l’opposition est bien moins nette qu’on a pu le penser. Mais prenons la peine d’observer ce qui se passe lorsque des objets culturels sont pris en charge par une infrastructure numérique. Ceux-ci ne sont pas seulement « traduits » par la numérisation – transformés aussitôt que dédoublés, adaptés en même temps que le numérique se conforme à leur saisie. Ce qui change notablement, ce sont également les conditions et les modalités de leur mise en disponibilité et, partant, de leur usage. L’article de Dominique Ducard, qui propose une microlecture des transformations que subit la forme (mais aussi le savoir !) encyclopédique lors de sa conversion en numérique, illustre très clairement les enjeux de ce changement. Un objet culturel traditionnel est un objet dont on sait à quoi il ressemble, où il se trouve, et souvent ce qu’il convient d’en penser. Certes, cela ne dit pas encore ce qu’on fait en pratique de l’objet en question. Après quelque période éventuelle d’oubli et de perte, les remémorations et les réappropriations constituent les processus réguliers par lesquels les objets culturels circulent dans le temps historique : ainsi, notamment, des descriptions savantes et des interprétations philologiques, qui constituent les processus spécifiques par lesquels les intellectuels se remémorent et s’approprient des objets culturels. Tout se passe comme si l’Histoire, tel un grand sujet collectif, léguait devant notaire (l’institution) et dans les formes réglementaires (le média) un patrimoine que la société reçoit en héritage. En retour de cet héritage culturel, les intellectuels établissent le catalogue (autre média) et en évaluent la valeur (nouvelle disposition dans le lieu de mémoire), contribuant ainsi eux-mêmes à la succession historique dont ils n’ont en somme reçu le patrimoine, comme tout un chacun, qu’en viager. Or, la numérisation ne s’apparente nullement ni à une remémoration ni à une réappropriation. À tout le moins, assimiler son action aux processus traditionnels de réception historique des biens culturels bouleverserait considérablement la nature même de ce qui constitue un héritage culturel. Dans le cas de la numérisation, il n’est pratiquement pas possible de dissocier le média et le lieu de conservation. Pour pasticher McLuhan, il faudrait dire que le média EST le lieu de conservation des objets culturels numérisés. La numérisation fournit pour l’objet à la fois, et presque en même temps, une forme nouvelle et une procédure d’accès. De ce fait, la numérisation n’est pas tant liée à un héritage qu’à une archive. L’archive est en effet le mode selon lequel les objets culturels sont produits par la numérisation : elle est matière, mais une matière préformée et formatrice, capable de recouvrir l’ensemble des biens qu’elle absorbe, au point d’escamoter bientôt tout autre trace de ces biens. La numérisation représente ainsi la forme même du dicible à archiver. Si l’héritage et l’archive constituent,
l’un et l’autre, des modes de transmission des objets culturels
dans l’espace social, tout, en théorie comme en pratique,
les oppose. Tantôt l’Histoire y est prise à sa fin,
c’est-à-dire à la fois comme une finalité et
comme un achèvement, tantôt au contraire elle est à
l’origine des choses dans le temps. Un héritage nous lie
au passé : il pointe un avant qui est transmis et qui demande à
être reçu (senti, connu, décrit, interprété).
L’archive, en revanche, est tournée vers le futur : c’est
l’intervention par laquelle des objets jugés nécessaires
aujourd’hui sont regardés aussi comme indispensables à
demain. Bien que tout héritage se fasse en fonction d’une
archive et que toute archive remodèle à son tour un héritage,
leur distinction théorique n’a jamais cessé d’être
soutenue par la répartition effective de leurs fonctions respectives
dans l’espace social. Or, c’est cette répartition que
la numérisation vient fragiliser. Depuis le passé, rien
ne se conserve par la numérisation qui ne soit directement et impérativement
décisif pour le futur. L’exposé de Herman Parret,
qui brosse un tableau historique et philosophique, de Platon à
Foucault, des théories de la mémoire et de l’archive,
s’inquiète justement, à la fin de son argumentation,
des effets pervers, tant pour l’archive que pour la mémoire
ellemême, du «tout-numérique», qui menace plus
qu’il n’étaye l’acte créateur de l’oubli
et de la mémoire confondus. Reposant de manière aiguë la question de l’inscription des traces mémorielles, la numérisation des objets culturels, qu’analysent la plupart des contributions à ce dossier, a tout de suite suscité, et continue du reste à produire, des interprétations fort divergentes, les unes optimistes et utopiques, les autres sceptiques, pessimistes, voire apocalyptiques. Ou bien, en effet, on considère que la numérisation, en court-circuitant les agencements traditionnels, annonce une accélération du temps historique qui profite à la société de communication de notre village global ; ou bien, au contraire, on s’inquiète de voir que l’héritage culturel subit aujourd’hui des oublis et des pertes irrémédiables, parce que les chemins de remémorations et de réappropriations n’existent plus, le média numérique se révélant être un mauvais lieu de mémoire. Toutefois, ces divergences ne doivent pas faire écran à une transformation autrement plus importante et sans doute plus difficile à interpréter. La numérisation semble être douée d’une force à la fois technique et sociale, qui est en train de modifier non seulement le mode d’accès aux objets du savoir, mais également la position des sujets qui cherchent à les étudier. Ces transformations font naître inévitablement des questions relatives à des sujets aussi divers que le «canon» culturel ou les techniques de conservation. Un peu partout dans le monde, des discussions s’entament sur le contenu de ce qu’il convient d’archiver et sur les meilleures formes de le faire. Pour une société, le choix de ce qu’on juge utile, pertinent ou nécessaire de conserver, de transmettre, de reprendre, à la limite de transformer, est d’une portée capitale sur l’autodéfinition d’une culture. De la même façon, le fait d’opter pour telle technologie, plutôt que pour telle(s) autre(s), a des conséquences qui dépassent le seul niveau technologique. La durée de vie des plates-formes informatiques, leur compatibilité avec d’autres systèmes, à commencer par celle avec les versions sans cesse renouvelées et remaniées de leur propre système, ou encore les possibilités inégales des systèmes respectifs pour la distribution et l’utilisation par l’usager spécialisé et non spécialisé, se voient au coeur de bien des controverses, pour l’instant plus développées et plus vives en Amérique du Nord qu’en Europe (mais pas pour autant absentes du vieux continent). Le présent dossier a préféré aborder la question sous un angle légèrement différent. En effet, il n’importe pas seulement d’interpréter la numérisation, mais bien de savoir quelle position adopter à son endroit (l’article de Jan Baetens, qui porte lui aussi sur les tensions entre l’ancien et le nouveau dans les rapports intermédiatiques, donne plusieurs exemples de ces querelles d’interprétation). Et comme ceci se passe dans une réelle urgence, l’intellectuel ne peut y demeurer indifférent. Si, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’intellectuel est, à l’égard des objets culturels, surtout en charge de connaissances spéculatives – descriptives, analytiques, critiques –, l’intellectuel de l’ère de la numérisation doit être aussi, et peut-être avant tout, un gestionnaire de ces mêmes objets, intervenant simultanément sur le plan technique et sur le plan politique (social, économique, législatif). La tâche qu’il se donne est désormais celle de construire le présent et le futur. À moyen terme, il y va de sa propre survie. Pour le sémioticien, plus que pour tout autre, ce
qui se joue dans la numérisation est primordial. Et cela pour deux
raisons. La première tient évidemment aux objets. Jusqu’à
quel point le sémioticien peut-il décrire et interpréter
les objets numérisés ? Ceux-ci émergent à
peine, à grand-peine, de leur archive. Suffit-il d’anticiper
la conversion de cette archive en héritage pour maintenir et qualifier
une posture analytique a posteriori? N’y a-t-il pas lieu, au contraire,
que le sémioticien se fasse l’instigateur même de l’héritage
culturel, en intervenant dans les choix qui procèdent à
la conformation numérique et à la transmission des objets
culturels ? Le cas échéant, le discours sémiotique
est appelé à devenir un faire, soucieux d’applications
techniques et pragmatiques. Dans cette perspective, une sémiotique
de la culture doit porter sur la numérisation un regard prospectif
: évaluer les qualités sémiotiques du média,
prévoir des dynamiques d’intermédialité, inventer
de nouvelles possibilités d’accès aux objets, proposer
des remédiations, etc. On aura compris, espérons-nous, l’intention qui anime ce dossier de Protée, qui se penche moins sur les aspects techniques de l’archivage numérique que sur ses conditions sémiotiques, ses enjeux sociaux et ses effets sur les objets culturels. En transformant tant l’objet que le sujet, c’est-à-dire le regard porté sur l’objet, la numérisation vise en effet des transformations épistémiques dans l’ordre des connaissances, en même temps qu’elle répond à des demandes sociales à l’égard de ces connaissances et qu’elle modifie des pratiques intellectuelles et artistiques. Il faut attendre du regard critique, qui est porté sur la numérisation dans le présent dossier, qu’il permette de renouer le dialogue entre sémiotique et politique, entre analyse herméneutique, faire technologique et action sociale. Ce dialogue ne peut pas aller dans un sens seulement : sans la dimension politique, économique, sociale, la sémiotique glisse dangereusement sur la pente d’une spéculation sans épreuve ni enjeu ; à défaut de la dimension herméneutique qu’apporte la sémiotique, la démarche actuelle de l’intellectuel engagé risque de se muer en celle d’un aveugle technocrate. RÉSUMÉS Le procès de numérisation
de la culture. Un défi pour la pensée du texte. By planning to digitalize our heritage, technical projects
modify the conditions of perpetuity of cultural objects. What about the
conservation of the forms in which those objects can be perpetuated ?
Can the text, as we know it, survive as a prevalent way of conserving
and legitimizing a culture that is supposed to turn digital ? Beyond the
seductive formula of “ Hypertext ” (both contrary and superlative
of text) the point is the nature of informatic textuality and, in fact,
the definition we adopt for the text itself. Espace et mémoire : les
leçons de l’idéogramme. One of the specific features of digital media is their
possibility to combine text and image within the same space of inscription.
Since this feature is also the basic characteristic of the so-called “
ideographic ” writing systems, this article would like to suggest
that one has to study the cultures that have invented these writing systems
in order to define the type of cultural memory proposed by the new media.
The study of these ideographic societies that the memory system developed
their writing was not to archive data, but to foster creation. A comparison
with the sections on memory in the rhetorical systems of alphabetical
culture confirms this hypothesis. Les avatars numériques de
l’encyclopédisme. Any encyclopedic project is an intellectual and editorial
project aiming at storing, organizing and passing on knowledge ordered
in spheres of learning. As a didactic type of discourse, the “ book
of books ” that is an encyclopedia indicates a particular idea of
culture, with its figures of authority and its representations of the
reader. Mediology (R. Debray) underlines the interdependency between the
circulation of ideas and their impact and modalities of presentation and
diffusion : merchandizing ideas via a material medium. This paper refers
to modes of documentary research, to reading and writing with electronic
encyclopedias ( Encyclopædia Universalis). We particularly question
some effects of digitalization that we reduce to four significant characteristics
: abstraction, fragmentation, homogenization, juxtaposition. Vestige, archive et trace. Présences
du temps passé. This text offers a philosophical preface to the technical
and local problems that concern the digitalization of cultural heritage.
Some philosophical inquiries are presented : Can digitalization take into
account and implement, psychologically and phenomenologically, the corporeal
immanence of memory, the variety of mnesic modes and, above all, the living
forces of the act of forgetting in the constitution of memory? Semiotically,
can digitalization safeguard, or even cultivate, the trace and the archive,
that which lies between the possible (scheme, deduction, algorithm) and
the real time (the empirical, the positive, History and discourse) ?
Quelles pratiques pour quels enjeux
? This article tries to analyze the digitization of cultural
heritage from the viewpoint of Lotmanian cutlural semiotics, in which
the notion of non-hereditary memory plays a crucial role. It tackles mainly
three questions : what is the relationship between old and new media,
what is the relationship between a medium and its content, and what is
the relationship between the private and the public sphere in media ?
In all cases, the article challenges the still often dominant vision of
technological determinism. Instead it stresses the necessity to take into
account the social and political aspects of the relationships between
media or between media and their users. Les défaillances du numérique
comme matière artistique. The digitalization of images as well as the use of digital
systems for their creation open new possibilities, not only for the storage
of cultural heritage, but also for production and visual distribution,
in interaction with other media. These technological means impose their
own constraints without covering all the possibilities offered by the
more traditional means. Instead of considering these aspects as limitations,
certain artists wonder about the specificity of the new tools trying to
use the constraints themselves as a subject for their experiments. By
referring to both renowned and less known works, this essay proposes a
reflection on the innovative contribution of digital images and their
relationship to the visual heritage on which they draw. Crénelage, capiton et métadiscours
(où l’image numérique résiste à la ressemblance). The author attempts to point out several uses of the aliasing
in images. It appears that aliasing is not a technical failure but must
be considered as a metalanguage showing the modernity of the image. Used
as a mask to protect identity, aliasing outlines an intricate crisis of
modalities. Hors dossier Dermatologie du sensible au XIXe
siècle. The dermatological iconography of the XIXe century does
not have a purely cognitive or educational aim, it also relates to the
senses and to “ perception esthesics ”. These drawings and
photographs, not only do they illustrate the medical thought of their
times, but they reveal the intentions of their authors or their sponsors.
Our aim is to study, in this essay, the dermatological iconography of
the XIXe century, from the point of view of the senses, from a cognitive
and intellective standpoint, as well as from the perspective of a semiotics
of cultures. Clamence et l’interlocuteur
: pragmatique de la manipulation et de l’identification dans le
discours de La Chute de Camus. The interplay between being and seeming, as well as the
double game of Clamence, the judge-penitent, are the motivating forces
behind the reader’s identification to the addressee. Clamence addresses
a kind of global receiver, viz. Mankind and, by the same token, the reader.
The pragmatics of discourse in Camus’ The Fall depends on four agents:
the sender-addresser and the addressee-receiver. The two pairs are in
fact only one and in such a way that the sender and the receiver become
one and the same for the reader. The Fall is built around a series of
discursive mirror games allowing Clamence both to blame himself and to
judge mankind as though he were a demiurge. The indictment ends on a darker
note, turning the whole situation into a farce whose discursive process
is essentially ironic. |
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