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Protée volume 34 numéro 1 printemps 2006 Fortune et actualité de Du sens Responsable: Andrée Mercier
————————————————— Fortune et actualité de Du sens Andrée Mercier Si j’étais jeune, je referais la sémiotique. Algirdas Julien Greimas 1
Dédiée depuis maintenant plus de vingt ans aux diverses théories et pratiques sémiotiques, la revue Protée s’est donné le projet de revoir les ouvrages qui ont marqué le développement de son champ disciplinaire. Le présent dossier propose, plus précisément, de mesurer la fortune et l’actualité sémiotiques du livre Du sens d’Algirdas Julien Greimas, paru aux Éditions du Seuil en 1970. Trois principaux axes de réflexion ont été soumis aux collaborateurs. Quelle place occupe Du sens dans l’histoire de la sémiotique ? Quels usages fait-on encore aujourd’hui de cet ouvrage ? À quelle lecture ou relecture donne-t-il lieu plus de trente ans après sa parution ? Le premier axe vise à rappeler le contexte dans lequel est né Du sens et à mesurer son rôle dans le domaine de la sémiotique au moment de sa publication ou peu après. Le deuxième axe cherche à montrer la présence de Du sens dans les travaux sémiotiques actuels et son utilisation. Enfin, le troisième axe propose de relire Du sens à la lumière de l’état et des préoccupations du champ sémiotique contemporain. Regroupant quinze textes (incluant l’introduction), qui pour la plupart avaient déjà paru antérieurement dans différents périodiques 2, Du sens (dont on trouvera la table des matières à la suite de cette présentation) occupe une place particulière dans le parcours de Greimas. Bien que Sémantique structurale (1966) le précède de quelques années et contienne, selon Anne Hénault, « toute la base axiomatique et l’ensemble des hypothèses qui devaient être exploitées par Greimas » 3, Du sens s’inscrit quant à lui franchement dans le champ de la sémiotique. En effet, la question posée n’est plus celle de la légitimité et du développement de la sémantique, « parente pauvre » et « dernière-née » des disciplines linguistiques 4. Elle est devenue celle du sens, de ses conditions d’existence, de ses différents modes de manifestation et, surtout, celle des possibilités de description et d’analyse de la signification. La réflexion ne se limite donc plus à un seul objet aussi considérable soit-il, les langues naturelles, mais s’étend potentiellement à tous les ensembles signifiants. Il y sera question, entre autres, du mythe, de la poésie, du récit, des mots croisés, mais aussi du monde naturel, de la gestualité et du sens commun. Du sens constitue, par ailleurs, un ouvrage éminemment prospectif qui se présente comme un vaste chantier. Il précède la synthèse méthodologique qu’offrira le Maupassant (1976) et celle du métalangage proposée par le Dictionnaire (1979). Il contraste également sur ce point avec Du sens II (1983), autre recueil d’articles parmi les plus connus et cités de Greimas, qui en introduction portait déjà un regard rétrospectif, bien que provisoire, sur l’état des travaux et allait entre autres confirmer l’engagement de la sémiotique dans l’étude des passions. Du sens n’en est pas encore là. On n’y évalue pas les avancées d’un parcours, mais tout au plus l’ambition un peu excessive d’un projet, « tempéré[e] par le désir explicite de déceler les immenses lacunes de notre savoir et d’explorer les possibilités de les combler » 5. S’y voient toutefois posés des principes et des orientations qui connaîtront une fortune immédiate auprès d’une large communauté de chercheurs (le carré sémiotique, le modèle actantiel, la théorie des modalités, le schéma narratif, le parcours génératif 6) et susciteront des débats aussi bien que des discussions. C’est, par exemple, à partir de Du sens, et plus particulièrement des articles « Éléments d’une grammaire narrative » et « Les jeux des contraintes sémiotiques », que naît un long échange entre Ricœur et Greimas autour de la narrativité, développé et nourri au fil de leurs publications respectives. Au nombre des points soumis à la discussion par Ricoeur, se trouvera principalement la question de l’atemporalité d’une grammaire narrative fondamentale, l’auteur de la somme Temps et Récit s’inquiétant « d’une réduction du narratif au logique » 7. Jacques Geninasca, un des nombreux autres interlocuteurs de Greimas, élaborera aussi une critique franche et souvent sévère de l’édifice sémiotique à partir du « moment pivotal » que constitue Du sens, plus particulièrement l’« article-programme » « Éléments d’une grammaire narrative », où sont mis en place les principaux invariants de la théorie, dont certains, devenus de véritables emblèmes, ont échappé, de l’avis de Geninasca, à une réévaluation sérieuse 8. Ce travail de lecture et d’évaluation de Du sens, les collaborateurs de ce dossier de Protée ont généreusement accepté de le mener. Un premier ensemble d’articles privilégie l’examen épistémologique des fondements et des enjeux théoriques de Du sens. L’article initial de Denis Bertrand contextualise et aborde dans sa globalité l’entreprise théorique de l’ouvrage, mais aussi l’écriture particulière et le questionnement continu qui animent, et ébranlent parfois, une telle entreprise. Se voit dégagée une double orientation théorique générale qui agit comme une tension au sein de Du sens et anticipe le développement des recherches ultérieures en sémiotique : aussi bien, parmi d’autres avenues et tendances, la revendication du principe de réalité, que « l’intensification progressive de la référence phénoménologique ». L’article suivant, de Jacques Fontanille et Gian Maria Tore, s’arrête quant à lui de façon plus précise à la théorie des modalités, considérée comme « la vraie innovation de la théorie de Greimas » et envisagée sous le mode d’une rupture entre Du sens et Du sens II. Le déplacement conceptuel opéré et les horizons alors ouverts (ceux de l’esthésie et des passions) retiennent ici les auteurs, dont l’objectif est épistémologique, mais aussi résolument pragmatique : voir « ce que l’on peut faire avec les œuvres de Greimas ». L’article de Cécilia W. Francis offre un point de vue différent sur Du sens et les travaux qui l’ont suivi, en relativisant l’image de rupture entre deux visages de la sémiotique, celle du discontinu et celle du continu. Ce sont ainsi les zones de filiation entre les dispositifs théoriques « à visée fortement structuraliste » de Du sens et les fondements épistémologiques de la sémiotique des passions qui se voient ici recherchées : un regard sur « un en-deçà du sens », « sur le rôle primordial du corps et de la perception dans l’émergence de la signification » serait déjà présent dans Du sens, de même qu’une conception dynamique de la signification que les développements ultérieurs viendront approfondir et articuler. Gianfranco Marrone, dans le quatrième article du dossier, aborde plutôt une zone d’ombre de Du sens, c’est-à-dire l’un des textes et l’une des voies de cet ouvrage prospectif restés à peu près inexplorés : l’étude du langage gestuel telle qu’appelée dans « Conditions d’une sémiotique du monde naturel ». Interrogeant l’importance accordée par Greimas à la nécessité d’une notation symbolique pour l’appréhension du langage gestuel, l’auteur situe et renoue les fils d’une argumentation et d’un travail de définition qui intéressent l’histoire de la sémiotique 9. Toutefois, c’est plus encore la mise en garde qu’une telle réflexion oppose aux orientations naturalistes de certaines recherches (où subjectivité et corporalité semblent liées par une adhérence absolue) qui, selon Marrone, rend utile et actuelle la lecture de cet article majeur de Du sens. Avec l’étude de Jean-Yves Thériault, le dossier aborde des objets ou des champs d’étude plus spécifiques qui ont mis à l’épreuve certains éléments théoriques et méthodologiques de Du sens et ont dès lors appelé des transformations. L’article de Thériault retrace plus particulièrement la rencontre de deux pratiques, celles de l’exégèse biblique et de la sémiotique greimassienne. Ouvrir la lecture de la Bible aux perspectives offertes par les sciences du langage et des systèmes signifiants n’ira pas sans difficultés et résistance, rappelle l’auteur, puisqu’il aura fallu soumettre un « document historique source de révélation » à une nouvelle manière de concevoir le texte et le sens, et parce que les récits de miracle, les paraboles et les textes apocalyptiques ont vite résisté « aux schémas narratifs simples » et à « la stricte modélisation en structures fondamentales » proposés par Du sens. La lecture de la Bible aura ainsi conduit la sémiotique à développer et à revoir la saisie théorique et méthodologique de la relation fiduciaire, de la figurativité et de l’énonciation. Si les schémas narratifs de l’action, à la mise en forme desquels plusieurs articles de Du sens ont participé, figurent au nombre des instruments d’analyse les plus connus et utilisés de la sémiotique greimassienne, ils se sont pourtant rapidement heurtés aux récits comportant « un déficit en action ». Dans son article, Denise Cliche montre le travail de schématisation de l’action à l’œuvre dans Du sens et la révision des schémas narratifs canoniques de l’épreuve et de la quête amenée par la perspective du discours en acte développée principalement par Jacques Fontanille. L’analyse des pièces L’Homme gris de Marie Laberge et La Répétition de Dominic Champagne permet de voir de façon plus précise comment ces schémas de l’intersubjectivité ouvrent sur d’autres modes de relation des actants et sur d’autres logiques de transformation. Thomas Broden s’intéresse également à l’intersubjectivité, plus précisément aux relations contractuelles entre deux sujets dans Les Yeux bleus, cheveux noirs de Marguerite Duras. S’il tient à s’inscrire dans la lignée de Du sens qui déjà, grâce aux modalités, cherchait à rendre compte de la circulation des valeurs et de la relation contractuelle entre deux sujets, il offre cependant une analyse de la dynamique intersubjective particulièrement enrichie, notamment par les travaux de Jean-Claude Coquet. C’est une réflexion à partir du jeu vidéo qui vient clore le dossier. L’article de Shawn Huffman rappelle ainsi la diversité des objets que la théorie sémiotique en voie d’élaboration dans Du sens cherchait à appréhender et montre surtout le défi que représentent pour cet essai fondateur « l’évolution et la sophistication grandissante de ces jeux » qui « poussent à leurs limites les idées de structure annoncées par Greimas ». À travers trois générations de jeu, l’étude dégage les questions théoriques et méthodologiques qu’entraîne la complexification croissante des suites performancielles, des agencements spatiaux et de la relation entre le joueur et son avatar. Ces lectures rétrospectives mais aussi prospectives de Du sens permettent de renouer avec un ouvrage fondateur de la sémiotique, et peut-être même de découvrir ce que les « acquis » et une utilisation rigide de certains instruments d’analyse ont pu cacher. Poser la question de la fortune et de l’actualité de Du sens, c’est également se rappeler que la sémiotique est une praxis historique, qu’elle est appelée à se transformer et à être jugée : « L’histoire jugera de l’efficacité de ces procédures », écrivait d’ailleurs Greimas dans l’introduction de son ouvrage, déjà prêt à soumettre ses questionnements et ses avancées à ceux qui, comme lui, entendaient parler du sens.
Notes 1. Propos de Greimas rapportés par J. Geninasca (1993 : 31). 2. Les articles datés s’échelonnent de 1960 à 1969 et ont été publiés majoritairement (dix sur quinze) dans des revues de sciences humaines européennes et américaines : Langages, Rassegna Italiana di Sociologia, Temps modernes, L’Homme, Yale French Studies, Communications, Word, Revue internationale des sciences sociales et Cahiers de lexicologie. Deux textes avaient plutôt fait l’objet de communications, alors qu’un autre avait paru dans un ouvrage collectif. Seules l’introduction et l’étude intitulée « La quête de la peur. Réflexions sur un groupe de contes populaires » étaient encore inédites. 3. A. Hénault, 1992 : 103. 4. Je reprends ici des expressions utilisées par Greimas dans Sémantique structurale (1986 : 6). 5. A. J. Greimas, 1970 : 38. 6. Je reprends ici la liste de D. Bertrand dont l’article figure dans ce dossier. 7. P. Ricœur, 1980 : 12. 8. J. Geninasca, 1997. Geninasca cible plus précisément le carré sémiotique et le parcours génératif. 9. En effet, revenir aux « conditions d’une sémiotique du monde naturel » permet de rétablir un moment fondamental – celui de la sémio-linguistique structurale – dans le parcours épistémologique de la sémiotique générale. Références bibliographiques Geninasca, J. [1993] : « Les acquis et les projets », Nouveaux Actes Sémiotiques, no 25 (« Hommages à A. J. Greimas »), 25-33 ;
Greimas, A. J. [(1966) 1986] : Sémantique structurale. Recherche de méthode, Paris, PUF, coll. « Formes sémiotiques » ;
Greimas, A. J. et J. Courtés [1979] : Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, tome I, Paris, Hachette. Hénault, A. [1992] : Histoire de la sémiotique, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », no 2691. Ricœur, P. [1980] : « La grammaire narrative de Greimas », Documents de recherche, ÉHÉSS, Groupe de recherches sémio-linguistiques, no 15.
Le sens dans Du Sens entre « écran de fumée » et « morsure sur le réel ». Denis Bertrand – page 11 “ Smoke screen ” and “ biting reality ” : those two figurative utterances define Greimas’ conception of meaning in Du sens and express the tension between their contradictory terms. They anticipate current researches in the greimassian semiotic field (competition between immanent and reality principles, intensification of phenomenological reference, development of subjectal, presential and situational semiotics). The article successively analyses greimassian writing features, stakes in disciplinary syncretism which Du sens brings into play, fundamental conception of meaning as “ appearing ” and its implications regarding metalanguage and models construction. Eventually, the author argues about the central position of Du sens in semiotic thinking history and suggests ways for current and actual reading of this work. De la modalisation à l’esthésie. Considérations (in)actuelles sur le passage de Du sens à Du sens II. An essential moment of A.J. Greimas’ semiotics is the formation of modal theory. It is a complex theory, which, in the stages of its development, involves the evolution of the thoughts and the epistemology of the author of Du Sens. This short essay attempts to illustrate the stakes, for general semiotics and for the philosophy of language, of this theoretic construction. We propose a study of modal theory at the intersection of two perspectives. The first is that of the historic passage from Du sens to Du sens II : by analysing numerous extracts from both texts, we will demonstrate how this passage constitutes the true turning point in the greimassien intellectual adventure. With the study of modalities of being, Greimas finally conceived a sense that was not “ communicational ” and general, but rather “ transformational ” and local. The second perspective, which follows, is that of the actual interest generated by this complexification of modal theory : this approach has opened up the possibility of studying æsthesia and experienced meaning. After a re-reading of these foundational Greimas essays, we can here define, both in an operational manner and within the context of their epistemological scopes, some key concepts of semiotics, such as, among others, tensivity, æsthesia, event, imperfection, value, and configuration. Du sens : prolongements théoriques autour de la perception et de la modalisation. Cécilia W. Francis – page 33 The above article establishes the prophetic nature of A. J. Greimas’ seminal work, Du sens. The author examines key concepts of meaning generation with regards to discourse and conditions implied in the production of texts, as developed in the 1970 opus, with the aim to demonstrate how they resurface in a refined and supplemented version within the semiotics of passion. Two principal spheres of theorization anchored in Du sens are the focus of attention, the first being the role played by perception in the apparition and design of meaning, the second pertaining to correlative syntactic components of perception as portrayed by modalities and processes of modalization and aspectualization, which bear the imprint of proprioception on the level of discourse. In highlighting contributions of Greimas’ fundamental work to contemporary questions that preoccupy semiotics, the study seeks to dispel the notion of separation that tends to persist between discontinuous and continuous European semiotics. Le monde naturel, entre corps et cultures. Gianfranco Marrone – page 47 Within the context of a research program concerning gesture (almost abandoned by structural semiotics in the following years), in Du sens Greimas has elaborated the concept of “natural world”, in parallel to the linguistic concept of “ natural language ”. The relationship between words and things is not one referential (representation of the world by the language), but, rather, inter-semiotic (translation of world into language, and vice versa). Such idea lays down the theoretic basis of a semiotic according to which sense is intended as virtual possibility of transcodification, and signification as concrete realization of such transcodification. Reading Greimas’ pages dedicated to such matters raises certain doubts in respect of all the hypothesis of naturalization of sense and body. Quand la Bible s’ouvre à la lecture sémiotique. Jean-Yves Thériault – page 67 It is when the work Du sens was published that the biblical exegesis and Greimas’ semiotic came together. Beyond an initial shock and after having overcome difficulties stemmed from a radical change of epistemology, those disciplines learned to gain from each other. In the seventies, the biblical studies reached a turning point : they shifted towards synchronic approaches. They profited particularly from the Greimas’ semiotic. On the other hand, perusing of the Bible contributed to the semiotic : a refining of the analysis of relations between the subjects and a development of the theory of the figurativity. Schémas et programmes narratifs : de Greimas à Fontanille. L’Homme gris de M. Laberge et La Répétition de D. Champagne. This article first presents narrative theory as it has been developed in Greimas’ Du Sens, precisely in “ Éléments d’une grammaire narrative ”. The second part of this article focuses on Jacques Fontanille’s rewriting of Greimas propositions on the dimension pragmatic of discourse. The narrative scheme drawn up in Du Sens and its revision proposed by Fontanille in Semiotique du discours will be tested in an action analysis of two Quebec dramas, Marie Laberge’s L’Homme gris (1980) and Dominic Champagne’s La Répétition (1990). L’interaction de deux pratiques sémiotiques : un deuil à deux dans Les Yeux bleus cheveux noirs de Marguerite Duras. This study of Blue Eyes Black Hair by Marguerite Duras analyzes the development of a fiduciary contract, exploring its constitutive intersubjective matrices and proposing a schema that identifies tendencies toward mutuality and autonomy, respectively. The article examines the organization of a narrative of dispossession, identifying contrasts with narratives of the recuperation and of the institution of values. Returning to the problematic of the “ interaction ” of different “ semiotic systems ” entering into a text that A. J. Greimas discusses in On Meaning, the essay strives above all to observe how the two semiotic practices in play, the elaboration of the contract and the response to loss, combine and act one on the other in Duras’s work. Conditions d’une sémiotique du monde virtuel : signification et narrativité dans Pacman, King’s Quest et Myst. This article examines an emerging narrative form – the computer game – through the theory presented in Du sens. This reading pushes the ideas of structure elaborated by Greimas to their limits and precipitates a critical return to his general narrative framework, including works later developed, more particularly Du sens II and Sémiotique des passions. |
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