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Volume 34 numéro 2-3 • automne-hiver 2006
Actualités du récit. Pratiques, théories, modèles.
Responsables: René Audet et Nicolas Xanthos

PRÉSENTATION • SOMMAIRE • RÉSUMÉS
Présentation / René Audet et Nicolas Xanthos 5
Stratégies narratives dans « Stan » d’Eminem :
le rôle de la voix et de la technologie dans l’articulation du récit phonographique / Serge Lacasse 11
Le récit en jeu. Narrativité et interactivité / Samuel Archibald et Bertrand Gervais 27
Présences réelles dans les mondes virtuels / Valérie Morignat 41
Actualités du récit dans le champ de la linguistique des discours oraux :
le cas des narrations en situation d’entretien / Françoise Revaz et Laurent Filliettaz 53
Une photographie vaut-elle mille films ? / Jan Baetens 67
Récits par la bande : enquête sur la narrativité paratextuelle / Richard Saint-Gelais 77
Modalités contemporaines du récit biographique :
Rimbaud le fils, de Pierre Michon / Robert Dion et Frances Fortier 91
Louis-Pierre Bougie. Le corps est la demeure du temps /
Une présentation de Michaël La Chance 105
Trauma, témoignage et récit : la déroute du sens / Anne Martine Parent 113
L’art d’enchaîner : la fluidité dans le récit contemporain / Marie-Pascale Huglo 127
L’autorité narrative dans le roman contemporain.
Exploitations et redéfinitions / Frances Fortier et Andrée Mercier 139
Les métamorphoses de la lecture narrative / Vincent Jouve 153
Passion et narration / Raphaël Baroni 163
Avoir le sens des valeurs : le difficile pluriel de la sémiotique narrative / Nicolas Xanthos 177
La fiction au péril du récit ?
Prolégomènes à une étude de la dialectique entre narrativité et fictionnalité / René Audet 193

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PRÉSENTATION
Actualités du récit. Pratiques, théories, modèles.
René Audet et Nicolas Xanthos
Il faut dire, pour mieux l’affirmer, l’apparent paradoxe d’un dossier comme « Actualités du récit. Pratiques, théories, modèles ». Presque par principe, l’ambition d’une théorie est de s’arracher à son temps et à son lieu, quand ce n’est pas plus spécifiquement encore à son auteur. Le propre de cet effort est de s’affranchir de son contexte d’élaboration pour revendiquer un statut idéel ou idéal. Sans pour autant tomber dans l’excès inverse qui consisterait à individualiser la théorie, notre point de départ, celui d’actualités du récit, veut bien différemment penser la théorie comme fille de son temps. Cette exigence est plus vive encore lorsque son objet est symbolique ou culturel.
Rien ici, toutefois, d’un tout-à-l’égout relativiste : recontextualiser le travail théorique est non pas une manière d’en nier l’utilité ou la pertinence, mais bien une façon d’en assurer une nécessité toujours neuve. Nécessité d’une part parce que tout effort théorique procède en partie d’un imaginaire scientifique dont l’épistémologie a suffisamment montré à la fois les vertus créatrices et les inlassables transformations; nécessité d’autre part parce que, dans le cas des objets symboliques, l’empreinte décisivement structurante de conditions de production par définition variables est aujourd’hui largement admise. En d’autres mots, l’épistémè dont procèdent tout à la fois théories et pratiques n’est ni permanente, ni dénuée de poids dans leurs destins.
Pas plus qu’une autre, la théorie du récit n’échappe à ce constat. On sait par exemple les répercussions qu’ont eues les exclusions méthodologiques de Saussure (parole et linguistique externe et diachronique) sur le développement de la pensée structuraliste du récit. On sait aussi, ensuite, toutes les remises en question qu’ont subies ces exclusions. L’idéal de scientificité à l’horizon duquel se déployait la linguistique saussurienne, et dans son sillage l’aventure structuraliste, a également été remplacé depuis par d’autres conceptions qui ont, notamment, cherché à dire une spécificité des sciences humaines. Ainsi, dans les études littéraires actuelles, ces déplacements se traduisent par une nouvelle prise en compte de l’histoire et des interactions entre le texte et le social – ainsi que par une méfiance peut-être un peu trop marquée envers la réflexion théorique.
Si le cadre de la réflexion sur le récit s’est transformé depuis, disons, cette borne symbolique qu’est devenu le numéro 8 de la revue Communications, paru il y quarante ans, il en va de même pour les pratiques narratives. Il est du reste significatif de s’interroger maintenant sur l’actualité du récit qu’il apparaît dans le discours sur les pratiques culturelles contemporaines comme un moteur du retour à la lisibilité, au plaisir de la lecture. Dans la sphère romanesque française, par exemple, on ne se lasse pas d’invoquer ce « retour au récit », lequel véhiculerait toute la charge positive d’un réinvestissement de la fabula par la prose actuelle. Retour au récit, qui appelle en fait un retour à l’imaginaire, à la force immersive de la fiction, à une construction réticulaire des mondes représentés ; retour au récit, à la façon d’un retour sur des lieux significatifs du passé, dialogue entre une perception d’un monde en fuite et un passé, une mémoire dont il faut témoigner, auxquels il faut se lier pour donner sens à notre réalité. S’il y a effectivement retour au récit, il faut bien ne pas se leurrer, comme le signale Viart : le récit ne s’exprime plus dans les mêmes termes, sous le même visage qu’autrefois. Le Nouveau Roman, le structuralisme, l’éclatement des trames textuelles ou médiatiques ont considérablement bouleversé nos repères de lecteurs : le récit contemporain possède un lourd héritage qui ne peut guère faire l’objet d’une amnésie (candide ou intentionnelle). Les pratiques actuelles ne se révèlent pas pour autant des incarnations poussives d’une conception tératologique du discours narratif : l’inventivité semble être la mouvance à l’honneur avec, pour résultat, une narrativité plus jubilatoire que paralysée par un quelconque devoir de mémoire. S’il y a bien retour au récit, celui-ci trouve à s’exprimer de façon renouvelée, sans commune mesure avec les conventions en cours jusqu’au milieu du xxe siècle.
Dans le cas de la théorie du récit, cette situation complexe est encore élevée au carré, compte tenu de la polysémie du terme même de « récit ». Ce dernier, on le sait, possède deux acceptions conceptuellement distinctes, renvoyant à deux disciplines. En sémiotique narrative, d’abord, le récit est ce signe par lequel on représente l’action ; et l’essentiel du travail mené dans ce paradigme a consisté à chercher les moyens de penser, presque philosophiquement, l’action comme en témoignent les séquences narratives de Greimas ou Bremond. Ce « récit » sémiotique s’oppose au dialogue, représentation de la parole, et à la description, représentation d’objet. La narratologie, de son côté, voit dans le récit non pas un élément représenté, mais la manière dont sont représentés événements et actions. Ici, l’accent est mis non plus sur l’équivalence de caractéristiques entre le signe et ce dont il est le signe, mais bien sur les écarts ou transformations entre les événements (fictifs ou réels) – ce que Genette nomme l’histoire – et leur représentation textuelle – le récit. Même si, aujourd’hui, c’est probablement la seconde acception qui s’est le plus largement imposée, la première ne cesse d’être présente et de travailler, mais en sourdine, la théorie narrative.
Autant de raisons, donc, liées à la théorie comme à ses objets, qui ont rendu bienvenu, selon nous, un espace de réflexion ouvert à une exploration contemporaine de la théorie narrative à l’aune d’enjeux ou de pratiques renouvelés. Un espace conscient des acquis et des traditions de recherche, revendiquant pour mieux en prendre la mesure les transformations des conditions culturelles d’exercice de la pensée, assumant aussi pleinement son ancrage dans un temps présent, dans une épistémè contemporaine qui, tout à la fois, fonde sa nécessité et fondera, tôt ou tard, celle de nouvelles « Actualités du récit ».
Sans volonté de compartimentation artificielle et avec le souci d’inviter à penser de façon productive la dialectique entre la théorie du récit et ses objets, nous proposons trois thèmes pour traiter de ces questions. Le dossier qui s’amorcera par l’étrangeté a priori de l’objet – l’étude des modalités d’usage et d’adaptation des théories du récit hors de la fiction littéraire – pour ensuite cerner la prise en compte théorique des transformations dans les pratiques narratives littéraires, ce qui ouvrira à une exploration de l’impensé des modèles.
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Innombrables sont les récits du monde, selon la célèbre formule de Barthes. Si c’est une diversité de paroles qu’il entendait pointer – à la différence de la recherche de la langue du récit en quoi consistait l’analyse struc-turale –, il n’en reste pas moins que sa formule indique aussi deux traits essentiels du récit : il manifeste apparemment peu de sensibilité à la distinction entre fiction et non-fiction ; il peut s’actualiser dans un nombre indéfini de codes et ne dépend pas exclusivement du code verbal. Or, dans leur grande majorité, les études sur le récit traitent de cas fictionnels et littéraires. Qu’en est-il véritablement, dès lors, du récit hors de ces territoires privilégiés ? Comment la question du récit se pose-t-elle dans le domaine de la musicologie ? De quelle façon parler de récit dans une photographie ou dans les arts visuels, a fortiori si les œuvres empruntent un support numérique ? En quoi les exigences propres à la sociolinguistique conduisent-elles à une réflexion spécifique sur le récit et l’intrigue ? Il ne s’agit pas de remettre en cause le statut d’« universel anthropologique » qu’on accorde souvent au récit, mais, tout au contraire, de prendre la pleine mesure de cette propriété ; ainsi, les premiers articles de ce dossier observent le récit à la fois hors du domaine fictionnel et littéraire et d’un point de vue qui ne soit pas strictement lié aux paradigmes des études littéraires.
Les recherches récentes dans les disciplines artistiques, préoccupées par la diversité des objets qu’elles couvrent, ont pour visée de rendre compte autant des pratiques jugées savantes que des pratiques dites populaires – lesquelles restent fréquemment sous-évaluées dans leur poétique. En interrogeant la narrativité intrinsèque des enregistrements de musique populaire, Serge Lacasse s’inscrit nettement dans cette tendance. Refusant de se restreindre à une lecture conventionnelle de la narrativité musicale, il examine comment le chanteur se révèle à la façon d’un protagoniste plongé dans un univers généré par l’environnement sonore. L’étude de la « mise en scène phonographique », dépassant la simple lecture du texte des chansons, transite par celle de la voix enregistrée, tant dans son exécution que dans sa médiation par la technologie de l’enregistrement, pour parvenir à une saisie multidimensionnelle du récit de la musique populaire.
La montée en force des nouvelles technologies, si elle influe sur les modes de production des œuvres artistiques, engage également une reconfiguration du rapport avec l’objet textuel ou artistique. L’informatique, dépassant sa stricte fonction utilitaire, a permis la mise en place de formes interactives (hypertextes de fiction et jeux vidéo, par exemple) qui, par leur usage du support numérique, transforment tant notre conception du récit que l’expérience de la lecture. En revisitant l’opposition que plusieurs ont tenté d’établir entre interactivité et narrativité, Samuel Archibald et Bertrand Gervais examinent les enjeux posés par cette notion d’interactivité et par celle de simulation. Ils en arrivent ainsi, à travers la question de la lecture, à une réconciliation de l’action représentée, de l’action simulée et de l’action interprétative, autrement détachées a priori par l’expérience des formes interactives.
En tant que formes accomplies de l’incarnation des mondes fictionnels, les arts numériques se distinguent des pratiques artistiques conventionnelles par la force de leur pouvoir immersif. Qu’en est-il alors de l’expérience du spectateur, qui assiste à une événementialité non pas détachée de sa lecture, mais qui l’implique de façon concrète par le truchement d’une interface ? Valérie Morignat, à partir de l’examen d’exemples de cinéma digital et de jeu vidéo, interroge le principe de la mise en intrigue au sein de mondes virtuels et des incidences sur le mode de saisie de l’univers représenté – l’interactivité étant plutôt une interactantialité, où le sujet, à travers son avatar, codétermine le monde qu’il explore. Le récit, en attente d’actualisation, y est perçu en fonction des potentialités offertes par les œuvres de fiction numérique.
Si le récit peut se développer en situation virtuelle, il se retrouve néanmoins le plus souvent incarné, en contrepoint, dans le discours oral quotidien, où il joue un rôle prédominant dans les interactions sociales. La linguistique du discours, développée dans les dernières décennies, permet de saisir les spécificités du récit oral, notamment à partir du modèle séminal de Labov. Françoise Revaz et Laurent Filliettaz revisitent, par l’examen d’entretiens réalisés en milieu de travail, certaines dimensions clés de ce modèle, à savoir le mode d’insertion des narrations dans le discours, la structuration temporelle des événements racontés et la dimension évaluative des narrations. S’inscrivant dans la continuité d’une approche narratologique structurale du récit, cette étude permet de bien saisir comment la sociolinguistique déplace une conception textuelle du récit vers une compréhension interactionnelle de la narration.
On le voit, le récit s’accommode de différents supports pour se réaliser – on pourrait dire, à la limite, qu’il appelle cette traversée médiatique pour témoigner in fine de sa polyvalence, trop souvent réduite à sa seule incarnation textuelle. Il apparaît d’autant plus intéressant de revenir à la charge narrative de supports non textualisés ; ne dit-on pas qu’« une image vaut mille mots » ? Jan Baetens propose de réexaminer le potentiel narratif de la photographie, qui souffre depuis des décennies de la comparaison avec le cinéma, celui-ci étant souvent perçu comme la mise en mouvement de l’image photographique. Ce parallèle est ici interrogé de nouveau à travers la notion de remédiation, proposée par Bolter et Grusin pour décrire la logique de l’évolution des médias. Si la capacité de cette notion à expliquer la narrativité de la photographie paraît limitée, c’est notamment en raison de la prise en charge problématique de l’acte de lecture.
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Tout effort de théorisation est nécessairement fonction des corpus qu’il se donne pour objet. Dans le cas des théories structuralistes du récit, on observe souvent une limitation à des textes appartenant à l’« âge d’or » de la prose narrative française : qu’on pense à Barthes et Balzac, Greimas ou Courtés et Maupassant, le Groupe d’Entrevernes et Daudet, Genette et Proust, etc. Or, force est de constater que, durant le xxe siècle, et plus spécifiquement peut-être dans sa seconde moitié, les œuvres fictionnelles ont déplacé, remis en question, transformé les modalités conventionnelles de représentation de l’action dont les conceptualisations structuralistes avaient par la force des choses hérité. Or, quoique bon nombre de ces pratiques du récit (aussi bien courantes que délibérément atypiques) débordent peu ou prou les balises théoriques élaborées par le structuralisme, la prise en compte théorique de ces débordements reste encore partielle. La question, dès lors, se pose : ces transformations dans les pratiques du récit doivent-elles nous amener à ajuster, voire repenser, les modèles du récit ? Si oui, dans quelle mesure ? Ce sont ces questions que l’on entend poser ici, dans ce deuxième temps du dossier : d’une part, celle de l’actualisation, et donc de l’historicisation, des théories et des pratiques narratives ; d’autre part, celle de la transformation des modèles par la transformation des objets.
Si le principe d’immanence textuelle cher aux structuralistes avait été partiellement ébranlé par la parution des réflexions de Genette dans Seuils, le paratexte est demeuré un objet de réflexion marginal, si l’on ose dire – peu fréquentable, peut-être, parce qu’on y sentait également la marque du destin économique de la littérature. Richard Saint-Gelais montre, sur la base d’exemples souvent surprenants, que ce lieu périphérique mérite le détour et l’analyse narrative, à la faveur des interactions ou interférences qui se manifestent entre le récit « proprement dit » et la narrativité paratextuelle. Les fonctions les plus marquantes de cette dernière peuvent se penser en termes typologiques d’amorce, de contrepoint et de saturation.
Dans Temps et Récit et dans Soi-même comme un autre, Ricœur montre bien, en ce centre névralgique de sa pensée qu’est l’identité narrative, le lien intime qui se noue entre la vie d’un individu et la narrativité : une vie n’est que d’être racontable et racontée en un récit qui lui donne sens et donne sens à l’individu. Le geste biographique semble dès lors s’inscrire au cœur de la narrativité. Or, c’est précisément un ébranlement de ce geste que constatent Robert Dion et Frances Fortier : au tournant du xxie siècle, la biographie d’écrivain semble subir diverses mutations. En analysant le cas de Rimbaud le fils de Pierre Michon, les deux auteurs montrent les transformations subies par le genre sur les plans du style, de l’énonciation et de la narration. Dans cette métamorphose contemporaine du genre, la fictionnalisation l’emporte sur le fait vécu.
Plusieurs modèles du récit insistent sur sa trajectoire, qui semble celle d’un retour à l’ordre, tant dans les événements narrés que dans le matériau narratif lui-même, la fin du récit coïncidant avec la synthèse de l’hétérogène en quoi consiste la narrativité. Que se passe-t-il, dès lors, lorsque doit être raconté un événement qui déborde celui qui le raconte ? C’est cette situation inhabituelle qu’analyse Anne Martine Parent, en centrant sa réflexion sur le cas du témoignage concentrationnaire, lorsque récit et trauma se rencontrent. Le trauma rend alors le récit tout à la fois nécessaire – puisque c’est de lui que dépend l’intégration du trauma – et impossible – puisque, par nature, il est ce qui ne peut être saisi par le sens narratif. C’est par cette double contrainte que se constitue la narrativité testimoniale.
Dès ses débuts, la narratologie a pris en compte la mise en scène de la parole en opposant récit de paroles et récit d’événements. Les diverses catégories mises en place pour rendre compte du récit de paroles se limitaient toutefois à la question de la distance narrative. Moyennant un parcours dans plusieurs romans contemporains, Marie-Pascale Huglo s’interroge sur un nouveau phénomène qu’elle définit comme la fluidité des enchaînements. Chez plusieurs romanciers, les voix semblent non plus strictement définies et délimitées, mais se déploient au contraire sous un régime nouveau où elles s’interpénètrent sans pour autant perdre leur identité. De cette fluidité qui traverse la production romanesque contemporaine, Marie-Pascale Huglo fait aussi le signe d’une intermédialité actuelle.
Après les années particulièrement exploratoires qu’a connues la littérature romanesque entre 1950 et 1980, de nouvelles poétiques se manifestent qui, tout en conservant de celles qui les ont précédées la conscience nette et ironique des conventions qui régissent l’espace romanesque, veulent dans le même temps renouer, à nouveaux frais, avec le pacte d’illusion consentie. Frances Fortier et Andrée Mercier explorent trois fictions qui, pour ce faire, redéfinissent l’autorité narrative en des postures qui vont de la toute-puissance jusqu’à l’incertitude affirmée. Il en résulte des textes qui, problématisant l’autorité narrative, réinventent le pacte romanesque et trouvent une façon de concilier envie du dit et conscience du dire.
Le fait littéraire est le lieu d’une constante interaction entre des structures narratives et des pratiques lecturales, les secondes se modifiant au gré des transformations des premières, auxquelles elles doivent sans relâche s’adapter. Vincent Jouve, dans une perspective d’abord d’histoire littéraire, montre en quoi le xxe siècle s’est fait vaste entreprise de remise en question de l’organisation narrative conventionnelle et de ses séductions. Conséquemment, il montre comment ces bouleversements narratifs ont induit de nouvelles formes de la lecture littéraire qui mettent l’accent sur l’histoire, l’écriture, le narrateur ou le lecteur lui-même.
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Comme toute réflexion théorique, celle qui concerne le récit produit un impensé en se sédimentant comme tradition de recherche. C’est donc une certaine conception de l’action, de sa mise en scène (ou en signe) et de son intellection qui s’est imposée au fil des contributions scientifiques, sans qu’elle soit nécessairement mise au jour ni interrogée. De plus, la nature sémiotique du récit implique que ce concept soit élaboré à la lumière d’une théorie des signes qui organise la réflexion sans pourtant occuper le devant de la scène. Il s’agit donc de revenir à ces arrière-plans conceptuels discrets, qui orientent et conditionnent la pensée, et d’en cerner les formes comme les limites. On cherche ici, dans les trois articles clôturant ce dossier, à déterminer la nature, l’ampleur ou les causes de cet impensé (ou de ces impensés), les avenues à explorer, les territoires à défricher.
Le premier impensé qui fait l’objet d’une exploration est celui du rôle des passions dans le récit. La narratologie structuraliste classique, construite sur une conception cognitive de la configuration des événements rapportés, négligerait la tension fondamentale qui pousse la narration vers sa fin. Réfléchissant à l’incidence de cette tension sur la structuration interne du discours autant que sur l’interaction entre l’énonciateur et le lecteur, Raphaël Baroni propose de qualifier les mouvements internes du récit à partir des notions de pronostic et de diagnostic, en arrivant ainsi à une relecture de la mise en intrigue telle que définie par Ricœur.
La question, axiologique ou éthique, des valeurs dans la narrativité est le deuxième impensé qu’on étudie ici. Dans ses efforts inauguraux, la sémiotique narrative a, en effet, pris soin de considérer comme appartenant au récit ce qui relevait de la seule intention de l’agent, bannissant d’un même élan les valeurs comme la psychologie. Or, un récit est toujours susceptible d’être mis en scène (et lu) pour manifester non pas l’intention actorielle, mais bien les valeurs qui l’animent. Nicolas Xanthos propose l’anamnèse de cette exclusion de fait de l’axiologique et tente tout à la fois de montrer l’existence de pratiques narratives axiologiques bien différentes des pratiques intentionnelles, d’en proposer certaines modalités de description et de définir les visées d’une sémiotique narrative axiologique.
Un dernier impensé exploré dans ce dossier concerne plus spécifiquement l’économie discursive interne des œuvres – pour ne pas parler de leur écologie, en particulier dans la production littéraire contemporaine. Cette économie convoque ici deux paramètres, celui du récit et celui, corollaire, de la fiction. Théorisés de façon autonome (justement parce qu’ils renvoient à des réalités distinctes), récit et fiction interagiraient plus qu’on ne le laisse croire dans les théories du récit et de la fiction. Telle est l’hypothèse défendue par René Audet, qui propose de façon complémentaire de distinguer récit et narrativité, celle-ci rendant plus précisément compte des usages du discours narratif que convoque la réinvention contemporaine du récit dans les œuvres littéraires.
RÉSUMÉS
Stratégies narratives dans « Stan » d’Eminem :
le rôle de la voix et de la technologie dans l’articulation du récit phonographique.
Serge Lacasse – page 11
Après avoir passé en revue une grande partie de la documentation scientifique portant sur la narrativité en musique et dans d’autres formes d’expression non littéraires, l’auteur observe que la chanson enregistrée n’a pas véritablement fait l’objet d’études sérieuses du point de vue narratologique. Afin de combler en partie cette lacune, l’article propose une analyse de la chanson « Stan » du rappeur états-unien Eminem, dans le but de dévoiler le fonctionnement narratif de la chanson. En se concentrant sur les aspects performanciels et technologiques, l’analyse rend compte de la richesse du récit phonographique à l’œuvre dans cet enregistrement, en considérant notamment les relations temporelles et spatiales, de même que les modes d’énonciation vocale.
Any survey of the work done on narrativity in music as well as in other non-literary forms of expression will show that the narratological study of recorded songs has been widely neglected. In an attempt to partially fill that gap, I propose an analysis of “Stan”, by US rapper Eminem, which reveals the song’s narrative functioning. By focussing on both performative and technological aspects of the song, I will try to account for the richness of the recording’s phonographic discourse, taking into consideration, among other things, temporal and spatial relationships, as well as vocal modes of enunciation.
Le récit en jeu. Narrativité et interactivité.
Samuel Archibald et Bertrand Gervais – page 27
Nous sommes confrontés aujourd’hui à l’apparition des formes interactives (jeux vidéo, hypertextes de fiction, œuvres combinatoires) qui participent d’une narrativité manifeste, mais remettent profondément en cause les horizons d’attente et les habitudes interprétatives généralement déployés face aux récits. Devant ce bouleversement, plusieurs théoriciens ont proposé d’opposer radicalement interactivité et narrativité, comme on opposerait l’expérience à sa représentation. Tout en reconnaissant le caractère opératoire d’une telle position, nous voulons articuler ici la distinction entre formes narratives et formes interactives en dépassant l’antagonisme simple. Depuis l’angle de la sémiotique du récit, nous reconsidérons la critique récente des nouveaux médias, réexaminons les notions d’interactivité, de simulation et de monde fictionnel et tentons de réunir action représentée, action simulée et action interprétative au sein d’une même pratique : la lecture.
Interactive forms are more and more present in our culture (video games, fictional hypertexts, combinatory literary works), and they call into question our usual assumptions and interpretative habits regarding narratives. Facing this situation, several theorists have opposed in a radical fashion interactivity and narrativity, as one would oppose the experience of action and its representation. While recognizing that such a position is operative, we want to envision the relationship between interactive and narrative forms beyond a simple antagonism. Using narrative semiotics as a cornerstone, we will reconsider recent new media criticism, reexamine concepts of interactivity, simulation and fictional world, and try to bring together, using the practice of reading as a critical perspective, represented action, simulated action and interpretative action.
Présences réelles dans les mondes virtuels.
Valérie Morignat – page 41
Les arts numériques interactifs élaborent des stratégies immersives qui impliquent le spectateur dans un parcours historique et incarné à l’intérieur de mondes virtuels peuplés d’agents intelligents. En proposant les concepts d’interactantialité et de mésonarrativité dans l’examen du Cinéma numérique et du Jeu vidéo, cet article aborde les spécificités d’une narrativité numérique écologiquement située par laquelle le sujet réel partage les caractéristiques ontologiques du personnage de fiction.
Interactive digital arts elaborate immersive strategies which involve the spectator in an historical and embodied journey inside virtual worlds inhabited by intelligent agents. By proposing the ideas of “interactantiality” and “meso-narrativity” within the context of Digital Cinema and Video Game, this paper approaches the specificities of the digital narrativity ecologically situated. In those new fictions, real persons share the ontological characteristics of fictional characters.
Actualités du récit dans le champ de la linguistique des discours oraux : le cas des narrations en situation d’entretien.
Françoise Revaz et Laurent Filliettaz – page 53
Cet article aborde la problématique de l’actualité du récit d’un point de vue disciplinaire distinct – la linguistique du discours – et à propos d’un objet particulièrement énigmatique et encore mal décrit – le récit oral. Pour ce faire, il rappelle sommairement quelques éléments du modèle labovien du récit avant d’examiner, à partir d’entretiens menés avec des opératrices d’une industrie pharmaceutique, trois directions dans lesquelles ce modèle a été discuté et développé au cours des trente dernières années : la problématique de l’insertion conversationnelle des narrations ; celle de leur structuration temporelle ; et enfin celle de leur dimension évaluative. L’article contribue ainsi à mieux comprendre la nature des rapports que les approches sociolinguistiques de la narration entretiennent avec le référentiel de la narratologie structurale.
This paper approaches the field of oral narratives from the specific perspective of discourse analysis. After recapitulating some basic concepts from Labov’s work on narratives, it aims at investigating three different directions in which this model has been discussed and developed in recent years : the problem of the integration of narratives within the sequential organization of conversations ; the issue of its temporal ordering ; and finally, the problem of evaluation and its linguistic resources. In doing so, the paper seeks to identify the original contributions of interactional linguistics to the field of narrative analysis and leads to a better understanding of its relations to structural narratology.
Une photographie vaut-elle mille films ?
Jan Baetens – page 67
Le présent article s’interroge sur les potentialités narratives d’un média que l’on a tendance à croire guère approprié au récit : la photographie. Peu apte en elle-même, du moins à première vue, à rendre le temps, la narration et surtout la fiction, la photographie souffre encore davantage de la comparaison avec le média nouveau qui l’a « remédié » (au sens de Bolter et Grusin) : le cinéma. L’analyse d’un exemple, une image photographique de Cartier-Bresson qui existe également sous forme cinématographique, montre cependant que, dans certains cas, le pouvoir narratif d’une image fixe peut dépasser celle d’une image mobile. Pour comprendre un tel écart paradoxal, il importe cependant de situer la narrativité sur le plan de la lecture de l’image, et non plus sur celui de ses formes.
This article aims at scrutinizing the narrative power of a medium which one considers unable to perform narrative tasks : photography. Not only has photography a problem when it wants to tackle issues of time, storytelling, and fiction ; the medium is suffering moreover from a negative comparison with the medium that has replaced it (“remediated” in the sense coined by Bolter and Grusin). Yet the analysis of an example, a picture by Cartier-Bresson which exists also in movie form, suggests that the power of a fixed image may exceed, under certain circumstances, that of a mobile image. In order to understand this paradox, one needs however to analyze narrativity not only in terms of media forms, but also in terms of media practices and to stress the role of the reader.
Récits par la bande :
enquête sur la narrativité paratextuelle.
Richard Saint-Gelais – page 77
Cet article examine un secteur assez méconnu de la narrativité, celui du paratexte (titres, illustrations, prière d’insérer, notes de bas de pages, etc.), en distinguant les éléments paratextuels à fonction couramment narrative de ceux où la narrativité, plus exceptionnelle, est d’autant plus saillante. Une typologie sommaire est proposée, qui distingue trois cas de figure : annonce, contrepoint et saturation.
This paper examines a domain whose narrativity is largely ignored, that of the paratext (titles, illustrations, cover, footnotes, etc.). A distinction is proposed between those elements that frequently have a narrative function, and those where narrativity is more exceptional, and thus more noteworthy. Three types of relationship between paratext and text are examined: forecast, counterpoint and saturation.
Modalités contemporaines du récit biographique : Rimbaud le fils, de Pierre Michon.
Robert Dion et Frances Fortier – page 91
À travers l’essai biographique que Pierre Michon a consacré à Rimbaud, il s’agit ici de voir comment l’entreprise de raconter une vie d’écrivain se transforme à la fin du xxe et au début du xxie siècle. L’exemple de Rimbaud le fils nous paraît en effet symptomatique des recatégorisations que subit le récit biographique, après son entrée dans l’« ère du soupçon », sur le triple plan du style, de l’énonciation et de la narration. On verra que la biographie, chez Michon, dévie de sa trajectoire, et qu’il y est davantage question de l’impression – au sens propre comme au sens photographique – qu’a laissée Rimbaud sur des générations d’adulateurs et de lecteurs que des circonstances avérées de son existence. Cet ébranlement de l’événementiel, étonnant dans une biographie aussi brève (qui n’est, en ce sens, aucunement économique), fait le lit d’une fictionnalisation notable du propos biographique : des scènes imaginaires voisinent avec des conjectures étonnantes, et l’archive, pourtant rarissime – Michon se contente de répéter ce que tout le monde sait –, sert de fondement à l’invention, quand elle n’est pas elle-même inventée.
Using Pierre Michon’s biographical essay on Rimbaud, this study seeks to examine how the enterprise of recounting a writer’s life story is transformed in the late 20th and early 21st century. Indeed, the example of Rimbaud le fils appears to be symptomatic of the re-categorizations of the biography in terms of style, statement and narration, after it entered the “age of suspicion”. The biography, as seen by Michon, is clearly more about the impression (in its literal and photographic sense) left by Rimbaud on generations of admirers and readers, rather than circumstances stemming from his own life. The shattering of the event-based narrative, rather unexpected from such a short biography (that is however not economical in any sense), paves the way for the fictionalisation of the biographical discourse : imaginary scenes are envisioned along with unexpected hypotheses, while archived material, although extremely rare – Michon merely reiterates what is common knowledge – serves as a founding basis for creation, in instances where the archive itself has not been created.
Trauma, témoignage et récit : la déroute du sens.
Anne Martine Parent – page 113
Le présent article explore la manière dont le trauma ruine la possibilité même d’un récit tout en le rendant nécessaire à la fois. Tout d’abord, un survol de l’histoire de la notion de trauma et des théories du trauma montre que c’est l’incompréhensibilité d’un événement pour un sujet qui fait de cet événement un trauma. Cette incompréhensibilité met le sujet aux prises avec une double contrainte (double bind) : d’une part, l’incompréhensibilité de l’événement traumatique pousse le sujet à tenter de l’intégrer dans son histoire psychique par sa mise en récit, tandis que, d’autre part, cette incompréhensibilité constitue cela même qui empêche la mise en récit de l’événement. Le témoignage semble être le seul genre de récit qui puisse se faire à partir de cette double contrainte, comme le révèle l’analyse de témoignages de camps de concentration nazis (notamment ceux de Charlotte Delbo et de Jorge Semprun) dans la dernière partie de l’article.
This paper seeks to explore the way in which trauma undermines the very possibility of a narrative while it makes it necessary. First, a review of the history of the concept of trauma and of trauma theories shows that it is the incomprehensibility of an event for a subject that makes it a trauma. This incomprehensibility is precisely what puts the traumatized subject in a double bind; for, on the one hand, it forces the subject to try to interiorize the event by integrating it into a narrative, while, on the other hand, it prevents the integration of the very event into a narrative. Testimony seems thus to be the kind of narrative able to deal with this double bind as an analysis of concentration camp testimonies (mainly those of Jorge Semprun and Charlotte Delbo) shows in the last part of the article.
L’art d’enchaîner :
la fluidité dans le récit contemporain.
Marie-Pascale Huglo – page 127
Cet article examine de façon exploratoire les modes d’enchaînement dans quelques récits contemporains, afin de repérer un « geste » distinctif parmi la diversité des styles et des pratiques narratives actuelles. C’est donc en un parcours indicatif, dans lequel Renaud Camus côtoie Nancy Huston, Annie Ernaux, Chloé Delaume, Michel Houellebecq et Jean-Philippe Toussaint, que je tente de circonscrire une façon typiquement contemporaine d’enchaîner. Au terme de ce parcours, l’enchaînement fluide d’éléments hétérogènes se démarque comme un mode spécifiquement contemporain qui joue avec les codes syntaxique et romanesque établis et les déplace sensiblement. Cette fluidité des enchaînements n’a rien d’illisible et s’inscrit dans le contexte contemporain du retour à la littérature « transitive ». Sur un plan plus formel, on peut la relier au milieu médiatique dans lequel nous baignons, où la fluidité et l’hétérogénéité des enchaînements sont, globalement, la règle. Les modes d’enchaînements ressortent comme l’un des lieux où l’intermédialité à l’œuvre dans la littérature se manifeste, cette dernière nous permettant de mieux saisir les transformations du récit contemporain.
This paper focuses on the linking modes in a few contemporary narratives in order to identify a “manner” typical of nowadays literature. A glance at a few French writers (Renaud Camus, Nancy Huston, Annie Ernaux, Chloé Delaume, Michel Houellebecq, Jean-Philippe Toussaint) enables me to identify a linking mode representative of many contemporary narratives. Indeed, the fluid linkage of heterogeneous elements emerges as a contemporary feature which contributes to the transformation of syntaxic and novelistic codes. Far from being abstract or difficult to understand, such a fluidity takes part to the renewed interest into narrative representation of reality. One can associate this feature with our mediatic milieu where fluidity and heterogeneity overall prevail. The linking mode thus emerges as a narrative force which is basically intermedial. Such a force enables us to better understand one significant transformation of the contemporary narrative.
L’autorité narrative dans le roman contemporain. Exploitations et redéfinitions.
Frances Fortier et Andrée Mercier – page 139
Le présent article vise à dégager les procédés, dans des textes à la visée narrative explicite, qui problématisent expressément et redéfinissent l’autorité narrative, sans pour autant sacrifier la captatio illusionis, c’est-à-dire l’adhésion du lecteur à la fiction. Les trois textes retenus, à dominante événementielle mais savants – Un an de Jean Echenoz (1997), L’Histoire de Pi de Yann Martel (2002), Lauve le pur de Richard Millet (2000) –, s’inscrivent dans la mouvance du retour au récit ; cette narrativité, revue à la lumière des acquis de la modernité, présente divers degrés et positionnements de l’autorité narrative et attire ainsi l’attention sur les modalités d’adhésion et les enjeux de crédibilité du discours fictionnel. Nous estimons que cette réflexion caractérise précisément tout un pan du roman contemporain.
This paper seeks to bring out, in texts of explicitly narrative orientation, the different devices that problematize and redefine narrative authority, without sacrificing the captatio illusionis, that is to say, the reader’s engagement with the fiction. The three texts constituting the focus of our study, Jean Echenoz’s Un an (1997), Yann Martel’s Life of Pi (2002), Richard Millet’s Lauve de pur (2000) are part of the current return to narrative. This narrativity, seen in the light of modernity, presents various degrees of narrative authority and draws attention to the terms of engagement as well as to the question of plausibility at stake in the fictional discourse. We believe that this reflection constitutes a dominant feature of contemporary novel.
Les métamorphoses de la lecture narrative.
Vincent Jouve – page 153
Dans le champ narratif, le XXe siècle fut, sans conteste, celui des innovations techniques. Les différents courants du récit contemporain restent marqués par cet héritage. Dans la mesure où on ne raconte plus comme on racontait, on ne lit plus comme on lisait. L’enjeu de cet article est de décrypter les nouvelles modalités de notre relation au récit. On commence par rappeler ce qui faisait la séduction du récit traditionnel et les raisons qui ont conduit à sa remise en cause. Après avoir relevé les traits les plus marquants des romans actuels, on examine la façon dont ils modifient l’expérience de lecture. On se demande, pour finir, quelles sont, aujourd’hui, les différentes façons de lire un récit.
In twentieth century fiction, the way of telling stories has unquestionably been renewed. And the influence of this heritage is still strong in today’s fictional writing. My purpose in this paper is to try to explain how changing the way of telling has led to a change in the way of reading. I will first recall how traditional narratives used to captivate readers, and the reasons why they were questioned. Secondly, I will bring to light the main features of recent novels in order to analyse how they can modify the experience of reading. Finally, I will examine four current ways of reading narratives.
Passion et narration.
Raphaël Baroni – page 163
Cet article vise à décrire un aspect de la narrativité qui constitue un impensé de la théorie narratologique « classique » en France durant la période structuraliste. L’accent est mis sur les liens existant entre passion et narration. Il s’agit de mettre en évidence la dimension passive, aussi bien de l’action narrée que de la narration elle-même (dans sa forme dialogique). Le versant cognitif de l’interprétation ne devrait jamais être considéré séparément des questions relatives à la tension narrative, à la curiosité et au suspense, qui représentent les traits passifs de l’actualisation de l’intrigue, mettant en évidence l’incertitude caractérisant le processus d’anticipation du récit. À travers l’exploration de cet aspect de la narrativité, la compréhension de sa fonction anthropologique peut être réévaluée et approfondie, et la conception que nous nous faisons de la « mise en intrigue » peut être discutée après sa résurgence dans la critique narratologique sous l’impulsion des travaux de Paul Ricœur.
This paper aims to describe an aspect of narrativity that has been largely ignored in the “classical” French narratology during the structuralist period. It focuses on the bond between passion and narration and shows that the passive dimension of both narrated action and the narration itself (in its dialogical form) is essential for the definition of what a story is. The cognitive aspect of interpretation shouldn’t be discussed apart from the affects (tension, suspense, curiosity, surprise, fear and pity), which illustrate the passive dimension of the actualization of the plot, uncovering the uncertainty of the process of anticipation of the story. In exploring this aspect of narratives, the comprehension of their anthropological function can be revaluated and deepened, and the general conception of “plot” discussed after its resurgence in the narratological theories under the influence of Paul Ricœur’s works.
Avoir le sens des valeurs :
le difficile pluriel de la sémiotique narrative.
Nicolas Xanthos – page 177
Le présent article tente d’ouvrir la sémiotique narrative à la question, délaissée jusqu’ici pour des raisons presque idéologiques, des valeurs exprimées par l’action. Il veut montrer que, bien que l’action soit définie par l’intention, le récit, c’est-à-dire la représentation d’action, n’est pas une pratique discursive unique, fondée sur la seule mise en évidence de l’intention de l’agent ; tout différemment, il existe d’autres types de récits – dont les récits axiologiques. L’argument consiste à montrer, sur pièce, l’existence de récits axiologiques dans la fiction littéraire, à décrire des sémiotiques narratives qui ont développé un appareillage conceptuel très puissant et opératoire pour l’analyse du récit intentionnel, mais qui ne parviennent pas à saisir le récit axiologique, et à faire quelques propositions pour cette nécessaire sémiotique narrative axiologique.
This paper is an attempt to open narrative semiotics to the question (overlooked so far for ideological reasons) of values expressed through action. I want to suggest that while action is defined by intention, the narrative, that is to say, the representation of the action is scarcely a unique discursive practice, based on the foregrounding of the agent’s intention. Actually, there exist different types of narrative, including axiological narratives. The main argument of the paper consists of revealing the existence of axiological narratives in literary fiction, of describing certain narrative semiotics which has developed a strong conceptual apparatus fitting for the analysis of intentional narrative, but has not been able to grasp the axiological one, and of proposing a way towards an axiological narrative semiotics.
La fiction au péril du récit ?
Prolégomènes à une étude de la dialectique
entre narrativité et fictionnalité.
René Audet – page 193
Partant du constat d’un emploi difficile du terme « récit » pour décrire les œuvres contemporaines, cet article examine l’usage de ce terme et en interroge le bien-fondé, notamment dans son rapport avec l’autre paramètre déterminant des textes littéraires, la fictionnalité. Ces deux notions, souvent étudiées conjointement, ne sont pas considérées dans leur dynamique ; cette aporie est dépassée grâce à la perspective pragmatique de R. Walsh, qui permet de penser les usages du discours narratif. Depuis un effort de spécialisation des notions de récit (qui correspond au modèle structuraliste canonique) et de narrativité (fondée sur l’événement) est proposée une exploration de certaines modalités de l’instrumentalisation du narratif, une des fonctions qui lui sont communément associées en littérature contemporaine.
On the basis of a difficult use of the term “récit” to describe contemporary literature, this essay examines the use of this term and its relevance, in particular in its relationship with another parameter of the literary text, fictionality. These two concepts are generally not considered in their common dynamics. This problem can be addressed with the help of R. Walsh’s works : its pragmatic view makes it possible to think the uses of the narrative discourse. With the distinction between “récit” and “narrativité”, an exploration of the instrumentalization of narrative is proposed.
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