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Volume 37 numéro 3 • hiver 2009-2010

REGARDS SUR LES IMAGES SCIENTIFIQUES

Responsable: Catherine Allamel-Raffin

PRÉSENTATION SOMMAIRE RÉSUMÉS

 

PRÉSENTATION / Catherine Allamel-Raffin 5

• Première partie. Images, pratiques scientifiques et construction du sens

Analyse des images scientifiques par le concept d’observation / Vincent Israël-Jost 9

L’apport d’une perspective génétique
à l’analyse des images scientifiques
/ Catherine Allamel-Raffin 19

La stratification temporelle dans l’image scientifique / Maria Giulia Dondero 33

Les Fonctions sémiotique et heuristique des symboles chimiques
ou de l’icône au symbole et retour
/ Francis Edeline 45

La photographie aérienne, l’échelle, le point de vue / Anne Beyaert-Geslin 57

À quoi servent les schémas ? Tabularité et dynamisme linéaire / Jean-Marie Klinkenberg 65

la science de Guy Blackburn
Une présentation de Christine Martel 75

• Deuxième partie. Images et situations de communication

L’image comme outil de la communication scientifique : diversité et spécificités / Luc Desnoyers 81

L’imagerie composite dans la communication scientifique / Martina Merz 93

Le rôle des visuels dans un article de revue scientifique.
La formation d’un montage-type
/ Jacques Fontanille 105

HORS DOSSIER
Chassés-croisés à propos du film Dancing
(P. M. Bernard, X. Brillat et P. Trividic – France, 2003) / Marie-Françoise Grange 119

 

 

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PRÉSENTATION

REGARDS CROISÉS SUR LES IMAGES SCIENTIFIQUES

CATHERINE ALLAMEL-RAFFIN

Les images, au sens le plus courant du terme, sont omniprésentes dans l’activité scientifique, tant lors des phases de production des données expérimentales que lors des phases de présentation des résultats, sous forme de communications dans des colloques ou de publications destinées à des profanes ou à des spécialistes du domaine de recherche concerné.
Lorsqu’on inventorie les différents types de métadiscours auxquels les images scientifiques ont donné lieu depuis quelques décennies, on trouve avant tout de nombreux travaux d’historiens ou de socio-historiens et des travaux de sociologues. Ces travaux se révèlent précieux, mais ils n’intègrent que très rarement une réflexion à caractère sémiotique dans leur analyse des visuels en science. Parallèlement, les sémioticiens eux-mêmes se sont assez peu penchés sur ces constructions signifiantes créées et manipulées par les scientifiques, à quelques exceptions près.
Ainsi, les images scientifiques et les processus de signification dont elles sont les véhicules constituent un domaine d’investigation encore largement inexploré dans le champ des études sémiotiques, qui ont privilégié d’autres types d’objets, parmi lesquels on peut compter les œuvres d’art picturales et les illustrations diffusées au sein de ce qu’il est parfois convenu d’appeler l’industrie culturelle de masse. Parmi les raisons de cette désaffection de la part des sémioticiens, on compte le fait que l’interprétation des images scientifiques ne peut être dissociée des dispositifs techniques permettant de les produire. Il est en effet difficilement envisageable de déconnecter ces signes de leurs processus de production et d’utilisation, sous peine de perdre ce qui constitue la spécificité de la relation aux différents aspects du réel qu’ils sont censés représenter ou modéliser. Pour rendre compte de ces images, c’est-à-dire, entre autres, pour saisir quel est leur statut dans le cadre d’une recherche scientifique et dans la diffusion des résultats de cette dernière, il faut également comprendre comment et pourquoi elles ont été produites. Or, les principes et les modalités du fonctionnement des dispositifs techniques, mobilisés au sein de chaque domaine de recherche – qu’il s’agisse de la physique, de la biologie, de la géographie, etc. –, sont souvent d’une redoutable complexité aux yeux du non-initié. Cela doit-il décourager toute entreprise d’analyse sémiotique des images scientifiques ? En aucune manière. En tant que signes permettant un accès au réel, ces images relèvent bien de plein droit du champ sémiotique. Il convient seulement d’être conscient des deux enjeux suivants, que l’on peut formuler de manière interrogative : d’un part, comment contourner l’obstacle qui vient d’être évoqué ? Ne faut-il pas trouver des moyens de cerner ce qu’il en est de cette intime solidarité entre image, instrumentation et expérimentation, notamment en demandant au sémioticien lui-même de franchir la porte des laboratoires ? D’autre part, ne doit-on pas se demander si les outils développés par la sémiotique visuelle sont réellement appropriés quand il s’agit de se pencher sur les images dans les sciences ? Ne faut-il pas envisager plutôt de réviser leur portée et d’en créer de nouveaux, plus adaptés à cet objet d’étude particulier ?
L’ambition qui sous-tend l’ensemble des articles de ce dossier  est la suivante : poser les jalons correspondant à une première étape de réflexion sur les images scientifiques dans le champ sémiotique. Cela passe par la présentation de quelques pistes d’analyse, appartenant notamment, mais pas exclusivement, à plusieurs courants sémiotiques distincts (Groupe µ, École greimassienne), et prenant pour point d’appui des occurrences ou des types d’images déterminés, issus des recherches menées au sein de diverses sciences de la nature contemporaines.

Les axes structurant la problématique sont au nombre de trois :

• Il s’agira, en premier lieu, de souligner, par le choix des objets d’étude retenus, la variété des « images scientifiques ». En effet, cette expression recouvre un large spectre incluant dessins d’objets lithiques, diagrammes logiques, histogrammes, courbes, micrographies de nanotubes de carbone, images de simulation de galaxies, schémas de montage d’un appareillage, etc. Toutes ces images scientifiques ne peuvent être réduites au statut de données brutes des expériences ou de simples fictions. Elles permettent un type de médiation particulier avec le réel. Cette médiation, la science contemporaine l’a tout particulièrement perfectionnée en multipliant les modes de création et de traitement des images. Il s’agira de prendre en compte cette diversité et de s’interroger explicitement sur les ressources analytiques que pourraient offrir les différentes approches, sémiotiques ou non, présentées en vue de permettre de réduire cette diversité à une unité. Soulignons au passage que la volonté de réduire cette diversité s’est heurtée, de par le passé, à de multiples difficultés, notamment lorsqu’il s’est agi de bâtir une définition en compréhension du concept d’image scientifique. Une telle entreprise définitoire a posé problème aussi bien aux sémioticiens qu’aux philosophes, aux historiens et aux sociologues des sciences. Comme point de départ pour ce dossier, on pourra néanmoins s’accorder sur la définition suivante : « Image scientifique : tout ce qui est non textuel dans un document scientifique ». Cette définition est susceptible de constituer une base minimale sur laquelle pourraient s’accorder aussi bien sémioticiens, philosophes, historiens et sociologues des sciences, que les producteurs de ces images, qu’ils soient mathématiciens, physiciens, chimistes ou biologistes.
• En référence aux lignes qui précèdent, il conviendra d’assumer d’emblée le fait d’une pluralité d’approches possibles à propos de l’objet d’étude général constitué par les images scientifiques. Le pari étant que chaque approche permette de comprendre, sous un angle donné, les processus de signification à l’œuvre dans la production et l’utilisation de ces images.
• Enfin, il s’avérera fécond de prendre en compte, dans le cadre des études de cas, les divers moments durant lesquels les images scientifiques sont produites et utilisées. Pour reprendre l’expression-phare de l’anthropologie des sciences de ces dernières décennies et en la détournant quelque peu de sa visée initiale, il s’agira d’analyser les images aussi bien dans le cadre de la science en train de se faire (activités au sein du laboratoire) que dans le cadre de la science faite (publications, activités de vulgarisation).

Dans une première partie du dossier, l’accent sera mis avant tout sur les pratiques de production des images scientifiques et sur la nature des processus de constitution du sens qui sont à l’œuvre au cours de cette phase du travail des chercheurs.
Si l'activité d'observation semble être l'un des fondements de l'activité scientifique, ne faut-il, pas comme nous y invite Vincent Israël-Jost, nous pencher sur ce que signifie le mot « observation », et ce, plus spécialement depuis l'apparition de nouvelles techniques de visualisation ? Ainsi, l'utilisation des techniques d'imagerie a récemment soulevé chez les philosophes des sciences un débat concernant le statut des images produites, posant la question de savoir si l'on peut « voir » avec un microscope, un appareil d’IRM (imagerie par résonance magnétique) ou un détecteur de neutrinos. Que peut-on, dès lors, encore légitimement appeler « observation » ? Vincent Israël-Jost se propose de réfléchir sur les rapports qui s'établissent entre ces nouvelles images et le réel à travers deux exemples tirés des domaines médical et biomédical. Mais une réflexion sémiotique ne se doit-elle pas d'inclure aussi une perspective génétique ? Catherine Allamel-Raffin nous invite donc à étudier le rapport entre la constitution du sens des images et leur genèse au sein des laboratoires. La base de l'analyse de Catherine Allamel-Raffin est constituée par des études ethnographiques qu'elle a elle-même menées dans des laboratoires appartenant à deux disciplines des sciences de la nature, la physique des matériaux et la pharmacologie. L'auteur aboutit ainsi à l'élaboration d'une classification provisoire des images produites dans ces domaines de recherche en les envisageant sous l'angle de leur production.
La suite de cette partie du dossier se concentre sur des pratiques particulières recourant à des images scientifiques en essayant de comprendre comment et pourquoi certains dispositifs de visualisation s’imposent dans un domaine donné. Ainsi, Maria Giulia Dondero développe dans son article une analyse des différentes méthodes et stratégies de la représentation visuelle de la stratification temporelle dans deux disciplines, l’astrophysique et l’archéologie. L’analyse porte sur la comparaison entre les dispositifs de datation des astres et les dispositifs employés par l’archéologie dans l’étude des installations enfouies (visualisation des stratifications des sols à travers la prospection aérienne et la prospection géophysique). Comment et pourquoi ces deux disciplines, qui travaillent sur une mise en image des stratifications temporelles, ne recourent-elles pas aux mêmes stratégies de mise en images ?
Après avoir abordé dans cette partie la physique des matériaux, la pharmacologie, les sciences biomédicales, l’astrophysique et l’archéologie, notre intérêt s’oriente vers une discipline qui a su, plus que d’autres, créer son propre système de signes : la chimie. Francis Edeline nous convie à réfléchir sur l’émergence des systèmes de signes en chimie depuis l’époque de l’alchimie jusqu’à la période contemporaine. L’auteur soutient que les systèmes de signes déployés en chimie ont, comme tous les systèmes humains de notation graphique, suivi une évolution afin de mieux s’adapter aux contenus à transmettre. Et c’est cette évolution que dépeint Francis Edeline : à l’époque de l’alchimie, les signes sont basés sur un iconisme pur et simple. Cet iconisme sera remplacé sous l’influence de Lavoisier et de Berzelius par l’adoption de signes alphabétiques conventionnels, pour en arriver, dans la période contemporaine, à un système hybride tout à fait original et opérationnel combinant iconisme et symbolisme.
Le dernier domaine d’études envisagé est celui des photographies aériennes. Anne Beyaert-Geslin nous propose de nous pencher sur les photographies aériennes si étranges et pourtant si familières. En étudiant les questions du point de vue et d’échelle, l’auteur montre comment les photographies aériennes établissent une nouvelle semiosis et construisent au bout du compte un nouvel objet.
Enfin, la réflexion sur les pratiques de production des images scientifiques et sur la nature des processus de constitution du sens, qui sont à l’œuvre au cours de cette phase du travail des chercheurs, s’achève par la prise en compte des modalités de lecture d’un type d’images que l’on retrouve dans beaucoup de disciplines scientifiques et qui sont à ce titre très importantes : les tableaux et les graphiques. Jean-Marie Klinkenberg examine la tabularité de la lecture des images, graphiques, tableaux, qui permettent une aperception simultanée, instantanée, des données et des variables qui, présentées verbalement, devraient être rangées le long d’un axe linéaire.

S’il est intéressant d’étudier les modalités de production des images scientifiques au sein des laboratoires et les constructions signifiantes auxquelles elles peuvent donner lieu, il est également indispensable de se pencher sur leur diffusion : les images sont également produites afin de constituer des médiateurs entre les chercheurs et un public de spécialistes ou de profanes. Les images scientifiques sont, tout autant que le texte, des outils de communication et il est bon de s’interroger sur les procédures d’utilisation des images scientifiques à des fins de communication. La deuxième partie du dossier privilégie cet aspect.
Luc Desnoyers souligne que les images scientifiques sont des outils de communication qui ont pris une place grandissante, aussi bien dans les textes publiés que dans les communications orales des scientifiques. Il nous invite à étudier leur diversité, leur spécificité, leur usage concret, leur utilité et leur adéquation à la tâche donnée.
En complément du vaste panorama des images utilisées en situation de communication présenté par Luc Desnoyers, il nous a paru utile d’entrer dans l’intimité d’articles scientifiques particuliers afin d’essayer de cerner les processus de sémiose qui se jouent autour des images dans l’argumentation d’un article : deux études différentes appartenant à la physique des matériaux sont ainsi proposées.
Martina Merz souligne le fait que, dans les articles scientifiques, une image apparaît rarement seule. En se référant à un article déterminé, elle explore l’interaction entre les éléments visuels et les rôles et fonctions qu’assument ces compositions dans l’ensemble d’un article.
L’étude de Jacques Fontanille porte sur un seul article scientifique et a une visée essentiellement exploratoire : il s’agit de repérer les questions pertinentes, touchant à l’usage des modalités sémiotiques visuelles dans le discours scientifique. L’étude des visuels conduit à proposer une typologie des modes sémiotiques de l’expression, et des rôles stratégiques de chacun d’eux. Elle s’étend ensuite plus longuement sur les associations entre ces modes sémiotiques, à l’intérieur de chaque figure, et entre les figures, pour dégager quelques principes syntagmatiques, et constituer une séquence canonique caractéristique de la stratégie argumentative de l’article.


 

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RÉSUMÉS

Analyse des images scientifiques par le concept d’observation.
Vincent Israël-Jost – page 9

Une partie importante des images scientifiques sont produites dans le but d’observer des entités ou des phénomènes, c’est-à-dire d’obtenir à leur sujet une connaissance sûre, acquise par des moyens aussi directs que possible. Ce rôle des images et des instruments qui les produisent a été évalué par les philosophes, en particulier depuis le début des années 1980, pour tenter de comprendre si l’emploi du terme « observer » est justifié dans le cas où une chaîne complexe d’instrumentation est mise en place pour produire des images. Dans ce cas, en effet, on peut craindre une contamination des images à la fois par des artefacts, en cas de défaut du dispositif expérimental, et par les théories sur lesquelles repose ce même dispositif. Sans se prononcer sur la validité des instruments pour l’observation dans le présent travail, nous décrivons en quoi les analyses philosophiques relatives à cette question sont insuffisantes pour rendre compte de l’utilisation réelle qui est faite des images par les scientifiques. Nous tirons deux éléments importants de cette analyse : d’une part, la nécessité de considérer une image à la lumière d’un contexte scientifique spécifique qui donne l’objectif de la démarche expérimentale et précise ce que l’on tente d’observer et, d’autre part, le fait que des phénomènes de la plus grande variété peuvent être représentés sur une image. Ce deuxième aspect s’oppose à l’idée très généralement partagée par les philosophes que seules les propriétés spatiales des entités pourraient être explorées par l’image. Pour importants que soient ces aspects de forme, d’échelle et de localisation, il faut les compléter d’abord par la possibilité d’explorer des propriétés physiques détectables, telles que la luminosité, la radioactivité, etc., et ensuite, en introduisant la notion de propriétés de haut niveau, propres à chaque domaine des sciences. Nous ouvrons ainsi la question de savoir si l’on peut observer des phénomènes aussi divers que la perfusion cardiaque, la production d’énergie dans le noyau solaire, la région des émotions sur des images cérébrales de résonance magnétique fonctionnelle, etc.

Many of the scientific images are produced in order to observe entities or phenomena, that is, to obtain a reliable knowledge about them, acquired by the most direct means. This use of images – and of instruments that produce them – has been discussed by philosophers, especially since the early 1980s, in order to understand whether the term “observe” is appropriate when a complex chain of instruments is put together to produce images. Indeed, in this case, images can be contaminated both by artifacts, when some part of the instrument does not work as expected, and by the theories that are used to explain the functioning of the imaging device. I do not bring a conclusion in this work regarding the validity of instruments for observation but I describe instead what makes the philosophical analyses on this question unsatisfactory to give an account of the actual use of images by scientists. Specifically, I make two points in the course of my analysis: first, that it is required to consider an image within a precise scientific context that gives the goal of the experimental setting and, second, that phenomena of the greatest diversity can be represented on an image. This second aspect contradicts the idea largely shared by philosophers, that only spatial properties of entities can be explored through images. Although I acknowledge the importance of such aspects as shape, scale and position, one must also consider other properties, starting with detectable physical properties such as luminosity, radioactivity etc. and pursuing with properties that are specific to the different scientific disciplines, that we call high-level properties. I thus open the question of whether or not we can observe such phenomena as cardiac perfusion, energy production in the solar core, the region of emotions in a cerebral MRI, etc.

L’apport d’une perspective génétique à l’analyse des images scientifiques.
Catherine Allamel-Raffin – page 19

À partir d’études ethnographiques menées dans des laboratoires appartenant à deux disciplines des sciences de la nature, la physique des matériaux et la pharmacologie, Catherine Allamel-Raffin élabore une classification des images produites dans ces domaines de recherche en les envisageant sous l’angle de leur production, c’est-à-dire en adoptant une perspective génétique. Cette démarche conduit notamment au constat suivant : certaines images massivement pré­sentes en pharmacologie (histogrammes), et peu présentes en physique des matériaux, soulèvent des problèmes sémiotiques particuliers qu’il est possible d’analyser à l’aide des travaux de E. Tufte. Le recours à une perspective génétique, dans un second temps, permet de relever les similitudes, mais également d’établir les distinctions qui s’imposent quant aux processus de réalisation de ces images : la présence potentielle d’artefacts, ceux-ci étant situés à des moments différents du cours de l’expérimentation, la non-existence d’une flexibilité interprétative dans le cas des images produites en pharmacologie à l’opposé de ce que l’on rencontre en physique des matériaux, l’évolution du statut épistémique de certaines images au cours de la recherche grâce au recours, couronné de succès, à des stra­tégies expérimentales déterminées.

Catherine Allamel-Raffin proposes a classification of scientific images produced in two different fields of the natural sciences (pharmacology and surface sciences). This classification relies upon ethnographic studies. The point of view adopted here is a genetic one, in other words, these ethnographic studies especially focus on the processes which lead to the production of images in two different laboratories. In the first part of my contribution, I will show that certain types of images particularly well represented in pharmacology (but not in surface sciences) like histograms, generate some specific semiotic problems. These semiotic problems will be approached by referring to the E. Tufte’s work. In the second part of my contribution, I will show that this genetic point of view leads us to underline the similarities but also the differences which take place all along the production’s processes of the images: the possible existence of artifacts which are not situated, in the two laboratories, at the same levels of the experiment; the fact that there is no interpretative flexibility in pharmacology contrasting with the interpretative flexibility one can observe in surface sciences; the evolution of the epistemic status of some images based on the successful use of determined experimental strategies.

La stratification temporelle dans l’image scientifique.
Maria Giulia Dondero – page 33

Notre article développe une analyse des méthodes et stratégies de représentation visuelle de la stratification de couches temporelles dans deux disciplines qui visent la datation de phénomènes et d’objets : l’astrophysique et l’archéologie. Cette analyse vise à un inventaire des différents statuts des images mis en jeu par ces deux disciplines dans le but commun de représenter la stratification temporelle. Il s’agit en effet de montrer comment ce même objectif peut impliquer des techniques et des résultats iconographiques très différents dans les deux cas et de voir comment ces différentes solutions peuvent être comparables. Plus spécifiquement, l’analyse sémiotique porte sur la comparaison entre les images produites en astrophysique par l’analyse spectrale (du domaine radio au domaine gamma) et les images produites dans le domaine de l’archéologie, à savoir les images des stratifications des sols et des installations enfouies obtenues à travers des méthodes non invasives, telles la prospection aérienne et les prospections géophysiques. On part de l’hypothèse que les méthodes de fabrication d’images de ces disciplines sont comparables parce que toutes deux relèvent de visualisations qui reconstruisent les données en laboratoire (imagerie), mais on étudie aussi les différents niveaux d’« allographisation » (Nelson Goodman) de ces données requis par les deux disciplines (très élevé dans le cas de l’astrophysique, moins élevé dans le cas de l’archéologie) en faisant l’hypothèse que ces niveaux d’allographisation sont liés et justifiés par des sous-objectifs concernant la représentation de la succession temporelle. En effet, les images en archéologie ont pour but de mettre en évidence les différentes couches temporelles du passé cachées à notre perception directe, tandis que les images en astrophysique visent à construire une mosaïque temporelle du passé, du présent et du futur des astres. La visée principale de l’analyse des corpus consiste enfin à comprendre comment les images incarnent les différents sous-objectifs des deux disciplines : compacter ce qui est diffusé dans l’univers dans un cas, exfolier ce qui est stratifié dans le sous-sol dans l’autre.

My article develops an analysis of methods and strategies of visual representation of temporal layers in two disciplines, which aim at the dating of phenomena and objects: astrophysics and archaeology. This analysis aims to establish an inventory of the different status of images brought into play by these two disciplines, in the common objective of representing temporal stratification. It involves showing how this same objective can involve very different techniques and iconographic results in the two cases, and to see how these different solutions can be comparable. More specifically, semiotic analysis is about the comparison between images produced in astrophysics by spectral analysis (from the domain of radio to the domain of gamma), and the images produced in the domain of archaeology, that is to say the images of soil stratifications and buried installations obtained by non-invasive methods such as aerial prospecting and geophysical prospecting. We begin with the hypothesis that the methods of image fabrication of these two disciplines are comparable, because both come from visualisations which reconstruct data in the laboratory (imaging), but the different levels of “allographing” (Nelson Goodman) of this data required by the two disciplines (very high in the case of astrophysics, less so in the case of archaeology), are studied by hypothesising that these levels of allographing are linked, and justified by sub-objectives concerning the representation of temporal succession: indeed, the images in archaeology aim to show the different temporal layers of the past that are hidden from our direct perception, while the images in astrophysics aim to construct a temporal cartography of the past, present and future of stars. The principal aim of the analysis of corpora involves finally understanding how images are the incarnation of the different sub-objectives of the two disciplines: compacting what is in the universe in one case, exfoliating what is stratified underground in the other.

Les fonctions sémiotique et heuristique des symboles chimiques ou de l’icône au symbole et retour.
Francis Edeline – page 45

L’histoire des signes employés par les (al) chimistes révèle qu’il a surtout été fait appel à deux modes d’association d’un signifiant à son signifié : l’iconisme et la convention. Leur évolution peut se diviser en trois périodes : l’alchimie, la révolution berzélienne et la chimie contemporaine. Les alchimistes ont créé des signes gra­phiques basés sur des analogies symboliques (pour les substances chimiques, non représentables iconiquement à l’échelle macroscopique), ou sur un iconisme pur et simple (pour les appareils et les opérations). Ils n’ont toutefois jamais élaboré un système entièrement cohérent. Lavoisier et Berzelius ont tourné le dos à ce type de signes pour adopter des signes alphabétiques conventionnels. Cependant le développement moderne de la chimie a rendu nécessaire un re­tour à l’iconisme (représentation spatiale des molécules). Ceci a été obtenu en ajoutant au sys­tème de Berzelius des éléments graphiques en relation d’iconisme avec le modèle supputé des molécules (qui demeurent invisibles). Il en est résulté un système hybride tout à fait original et opérationnel.

The history of the signs used by (al)chemists reveals that two main modes were employed to associate a signifier to its signified: iconism and convention. Their evolution can be divided in three periods: alchemy, the berzelian revolution, and contemporary chemistry. The alchemists created graphic signs based on symbolic analogies (because chemical substances are impossible to represent iconically at the macroscopic level), or on a straightforward iconism (for equipment and operations). Nevertheless they never achieved a completely coherent system. Lavoisier and Berzelius rejected this type of signs, prefering the use of conventional alphabetic signs. However, the development of modern chemistry prompted a return to iconism, for the spatial representation of molecules. This was obtained by adding to the berzelian system graphic elements that were iconically related to the assumed model of the molecules (which remain invisible). The result was a highly original and operational hybrid system.

La photographie aérienne, l’échelle, le point de vue.
Anne Beyaert-Geslin – page 57

L’article observe en quoi les notions de point de vue et d’échelle déterminent la signification de la photographie aérienne. Il montre comment un pays prend forme, sa présence iconique (la constitution d’une forme) s’alliant nécessairement à une présence référentielle (la localisation de cette forme sur terre).

The article considers how point of view and scale determine the signification of aerial photography. It shows how a country takes shape, its iconic presence (its shape) being necessarily connected to a referential presence (where this shape takes place on earth).

À quoi servent les schémas ? Tabularité et dynamisme linéaire.
Jean-Marie Klinkenberg – page 65

Cet article s’interroge sur la source de l’efficacité des schémas dans les exposés scientifiques. Il part du constat que la plupart des schémas utilisés en science associent des données orientées linéairement et une représentation spatiale ; cette conjonction du linéaire et du spatial peut être appelée « tabularité ». L’article démontre que la puissance explicative de ces schémas provient du fait qu’ils associent, dans une perception globale (voire immédiate) qu’il doit à sa tabularité, le général du paradigme avec la totalité des particuliers exprimée par sa structure syntagmatique.

This papers examines the origin of the effectiveness of diagrams in scientific presentations. It recognizes that most diagrams used in science combine linearly oriented data and spatial representation ; this combination of linearity and spatiality can be called “tabularity”. The paper demonstrates that the explanatory power of these diagrams lies in the fact that they combine, in a global (even immediate) perception which they owe to their tabularity, the generality of the paradigm with all individuals expressed by their syntagmatic structure.

L’image comme outil de la communication scientifique : diversité et spécificités.
Luc Desnoyers – page 81

Dans leurs activités de communication, les scientifiques ont recours à un nombre important d’images d’une remarquable diversité. Leur étude est rendue difficile du fait, entre autres, de la confusion causée par la polysémie des dénominations, à laquelle on peut remédier en développant une véritable taxonomie, fondée sur les principes établis par Linné, qui se complète par une nomenclature systématique. Cette opération permet de faire ressortir les affordances spécifiques de chaque catégorie d’images. L’utilisation de cette taxonomie dans l’étude de l’utilisation des types d’images, dans des genres d’articles scientifiques définis fonctionnellement, montre la spécificité effective de chaque type d’image.

In the course of their communication activities, scientists use an important number of greatly diversified visuals. Analysing these visuals is difficult partly due to the confusion caused by a considerable polysemy in denominations. This can be overcome by developing a truly Linnean taxonomy followed by a systematic nomenclature. This operation in turn allows one to specify the affordances of all categories of visuals. The use of this taxonomy, in a study of visuals offered in functionally defined genres of scientific articles, reveals the effective specificity of each type of visual.

L’imagerie composite dans la communication scientifique.
Martina Merz – page 93

Cette étude porte sur les images dans la communication scientifique. Elle analyse, plus spécifiquement, le rôle des images microscopiques à l’échelle atomique dans les articles scientifiques avec, comme point de départ, le constat qu’une image n’apparaît que rarement seule – elle est souvent accompagnée d’autres représentations visuelles, le tout formant une composition de construction hétérogène et complexe : une figure composite. Il sera donc question de l’inter­action entre les éléments (visuels) d’une telle figure composite et des rôles et fonctions qu’assument ces figures dans l’ensemble d’un article. Nous considérerons, comme cas de figure, la recherche en nanotechnologie dans la perspective d’une sociologie des sciences.

This article features images in scientific communication. It analyzes, more specifically, the role of probe microscopy images in scientific publications based on the observation that an image rarely comes alone. Typically, an image is accompanied by other visual representations, which together constitute a heterogeneous and complex composition: a composite visual display. The paper investigates the interaction of the visual elements within such a composite figure, and the roles and functions that the figure assumes in the context of a research article. Based on a case study of nanotechnology research, this investigation is conducted from a science studies perspective.

Le rôle des visuels dans un article de revue scientifique. La formation d’un montage-type.
Jacques Fontanille – page 105

Cette étude portant sur un seul article scientifique s’efforce de repérer les questions pertinentes, touchant à l’usage des modalités sémiotiques visuelles dans le discours scientifique. Elle s’intéresse aux types sémiotiques utilisés, à leurs agencements syntagmatiques et aux rôles argumentatifs de ceux-ci, de type narratif ou rhétorique. Elle établit ainsi une séquence canonique des visuels (un montage-type), caractéristique de la stratégie persuasive de l’article et du positionnement éditorial de la revue.

This study, which focuses on only one scientific paper, attempts to identify relevant issues relating to the uses of visual semiotic modalities in scientific discourse. It is interested in the different kinds of visual semiotics used in this paper, in their syntagmatic organizations and in the argumentative roles of these, which are narrative or rhetoric. It establishes a canonical sequence of visuals (a montage-type), characteristic of the persuasive strategy of the paper and of the editorial positioning of the magazine.

HORS DOSSIER

Chassés-croisés à propos du film Dancing (P. M. Bernard, X. Brillat et P. Trividic – France, 2003).
Marie-Françoise Grange – page 119

Le présent article étudie dans le film Dancing les enjeux de la question du genre, genre filmique et genre identitaire. Ainsi, le début du film refuse de mettre en place clairement des consignes de lecture ; le personnage de l’Idiot « dé­genré » performe l’image autoportraitique dont il énonce les limites et frontières.

This article looks at how the film Dancing questions the issues of genre and gender. No specific markers are given as to how to read the film. Hence the “ungendered” character of the “Idiot” is performative of the image of the self-portrait of which he sets out the limits and boundaries.