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Volume 38 numéro 1 • printemps 2010

LE GROUPE µ ENTRE RHÉTORIQUE ET SÉMIOTIQUE
Archéologie et perspectives

Responsables : Sémir Badir et Maria Giulia Dondero

PRÉSENTATION SOMMAIRE RÉSUMÉS

 

PRÉSENTATION / Sémir Badir et Maria Giulia Dondero 5

Éléments pour une biographie du Groupe µ / Sémir Badir 9

Pour une théorie générale des figures / Michel Meyer 19

Rhétorique et économie des images / Jean-François Bordron 27

Rhétorique des figures visuelles et argumentation par images
dans le discours scientifique / Maria Giulia Dondero 41

Sémiotique et rhétorique musicales :
la Fantaisie en ré mineur de Mozart / Nicolas Meeùs et Jean-Pierre Bartoli 55

La rhétorique des figures :
entre formalisme et énonciation / Marc Bonhomme 65

L’interaction métaphorique : une grandeur algébrique / Michele Prandi 75

Les travaux du Groupe µ : amers pour la stylistique ? / Madeleine Frédéric 85

Constanza Camelo Suarez
Une présentation de James Partaik 94

HORS DOSSIER

Le brouillage des frontières énonciatives
dans la presse écrite / Danielle Forget et María Dolores Vivero García 105

 

 

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PRÉSENTATION

LE GROUPE µ ENTRE RHÉTORIQUE ET SÉMIOTIQUE
Archéologie et perspectives
SÉMIR BADIR et MARIA GIULIA DONDERO
 


Le Groupe µ est actif depuis plus de quarante ans. Formé à Liège, il s’est fait connaître par trois ouvrages majeurs, Rhétorique générale (1970), Rhétorique de la poésie (1977) et Traité du signe visuel. Pour une rhétorique de l’image (1992). Ces trois œuvres ont chacune contribué à la renommée internationale du Groupe, l’instaurant comme un acteur de premier plan dans le débat d’idées en rhétorique et en sémiotique. C’est à rendre compte de ce débat et de la place prépondérante que les travaux du Groupe µ y occupent que se consacre le présent dossier.

Entre rhétorique et sémiotique
Les jalons que constituent les ouvrages du Groupe µ montrent au sein du projet théorique une inflexion qu’il est intéressant de remettre en question. À l’articulation d’un modèle, celui d’une rhétorique fondamentale 1, vers des domaines d’applications, vient se surajouter une seconde articulation, qui apparaît aussi nécessaire que la première, celle de ce modèle avec le programme théorique de la sémiotique. D’où la possibilité d’un double, sinon triple, questionnement sur chacune de ces articulations ainsi que sur leur interaction.

Le premier examen, le plus attendu, concerne donc l’application d’un modèle théorique général à des domaines empiriques particuliers. Il ne fait pas de doute que ce que la modélisation présentée dans Rhétorique générale doit à la linguistique et à son objet naturel (les langues) demande à être adapté lorsque sont envisagées d’autres régions de la semiosis, telles que l’image publicitaire, la peinture, le cinéma ou la musique. Un terme aussi central dans ce modèle que celui de figure est ainsi configuré différemment selon les substances d’expression auxquelles on l’assigne. En retour, sa conception théorique est réévaluée, élargie et enrichie à chaque application nouvelle.

Quelles sont les causes précises de ces réévaluations ? Comment ont-elles infléchi le projet même d’une rhétorique générale ? Telles sont les questions qu’abordent les contributions de Jean-François Bordron et de Nicolas Meeùs et Jean-Pierre Bartoli. L’article de Bordron, intitulé « Rhétorique et économie des images », s’interroge en fait sur la rhétorique en tant que méréologie et plus précisément en tant que « gestuelle opérant sur des totalités et des parties ». Cette approche permet de comprendre comment demeure toujours sous-jacente à des sémiotiques particulières la même question de composition et de formes de liaison plus ou moins grammaticales d’unités et de traits – que ceux-ci se présentent sous forme d’arguments verbaux ou de couleurs. En suivant ce point de vue, Bordron indique la manière dont l’analyse des images peut apporter des réponses à des questions sémiotiques de portée générale sur la perception, l’iconicité et la prédication. L’article de Meeùs et Bartoli, « Sémiotique et rhétorique musicales : la Fantaisie en ré mineur de Mozart », se consacre à la question du rapport entre la rhétorique générale et une rhétorique particulière, en l’occurrence musicale. En considérant la musique comme un langage doté d’une morphologie et d’une syntaxe, les auteurs profitent de la théorie psychologique de la Gestalt, à la base de la sémiotique visuelle du Groupe µ, pour démontrer comment la musique joue sur des isotopies et des allotopies rythmiques construisant des effets pathémiques particuliers analysables.

Le deuxième examen que suscite le parcours de pensée du Groupe µ met en lumière le lien existant entre la rhétorique et la sémiotique. Ce lien n’a cessé en effet de se fortifier, en multipliant les fils qui le composent. Une rhétorique, pour être fondamentale, doit atteindre un niveau d’abstraction proche de celui réalisé par les théoriciens fondateurs de la sémiotique, Peirce et Hjelmslev notamment. Et une rhétorique ne peut se dire véritablement générale qu’à la condition d’envisager des domaines d’application aussi variés que le sont ceux couverts par la semiosis. En outre, confronté à l’application de son modèle aux domaines de l’image, le Groupe µ s’est assigné la tâche de contribuer au projet d’instauration et au développement de la sémiotique visuelle. Et, bien qu’un certain nombre de travaux sémiotiques précèdent les siens en la matière, un large consensus reconnaît aujourd’hui au Traité du signe visuel un statut fondateur. Il faut être attentif cependant à l’orientation donnée par le Groupe µ à ces fondements théoriques de sémiotique visuelle : ceux-ci devaient, initialement, servir de base pour une rhétorique de l’image. Comment les deux projets ont-ils été appariés l’un à l’autre ? Comment se sont-ils mutuellement influencés ? À quelles conditions peuvent-ils être conjoints ? Les questions épistémologiques occasionnées par la rencontre de la rhétorique et de la sémiotique ne manquent pas d’intérêt et débordent d’ailleurs largement le cadre strict de cette rencontre 2. Ce dossier est aussi l’occasion d’un examen de la réflexion théorique sur la rhétorique et sur la spécificité de son objet général (le rhétorique). Ainsi, comment la théorie ressaisit-elle le concept d’image, tel qu’il continue de concurrencer celui de trope ou de métaphore, dès lors que la rhétorique aborde le domaine du visuel ? Quelle unité profonde ou quelle confusion enfouie se loge dans ces deux acceptions, rhétorique et empirique, de l’image ?

La contribution de Maria Giulia Dondero, « Rhétorique des figures visuelles et argumentation par images dans le discours scientifique », examine la relation entre sémiotique et rhétorique visuelles au sein des travaux du Groupe µ pour la mettre ensuite en parallèle avec la manière dont cette relation est également instaurée dans le cadre de la théorie post-greimassienne de l’énonciation en acte. Ce faisant, l’auteure cherche à mettre en évidence les différentes manières de concevoir la spécificité de la rhétorique visuelle par rapport à des projets disciplinaires globaux. La comparaison lui permet d’envisager le dépassement de l’étude du trope en tant que figure locale allotopique pour rendre compte des enjeux argumentatifs produits par la disposition et l’enchaînement d’images et textes verbaux à l’échelle du discours, incluant une rhétorique des gestes productifs et des tons discursifs.

En outre, la prise en compte du discours scientifique comme champ d’application de ces hypothèses amène Dondero à s’interroger sur la créativité 3 conceptuelle des figures discursives, telle l’exemplification figurale. Cette question est aussi au centre de l’étude de Michele Prandi, « L’interaction métaphorique : une grandeur algébrique ». Ce dernier, en reparcourant la tradition théorique de la métaphore, vise à isoler le phénomène qui est à la source de toute métaphore, mais seulement de la métaphore (le transfert qui déclenche une interaction entre concepts provenant de milieux d’appartenance étrangers), afin de concevoir un processus unitaire qui puisse inclure toutes les issues historiquement attestées. En distinguant les métaphores cohérentes (accessibles par la pensée indépendamment de leur expression linguistique) des métaphores conflictuelles (où, au contraire, la pensée est infléchie par l’expression linguistique), l’auteur montre que ces dernières permettent une adaptation de deux environnements conceptuels en conflit – dans le cas du solde positif, une véritable projection dépasse le besoin de résolution et de cohérence linguistique interne en dilatant l’horizon conceptuel de son efficace créative.

Enfin, la troisième approche, qui permettra de saisir la particularité historique et épistémologique de l’œuvre du Groupe µ, consiste à observer de quelles autres formes de pensée la rencontre avec la sémiotique aura éloigné la rhétorique. Au moins trois disciplines méritent d’être mentionnées à cet égard. Premièrement, la linguistique, dite structurale, a sans aucun doute inspiré non seulement le modèle présenté dans Rhétorique générale, mais aussi son titre (par celui des Essais de linguistique générale de Roman Jakobson) et son projet même. Pourtant, la linguistique n’a pu que céder le pas devant la sémiotique quand le champ d’application du modèle s’est étendu aux domaines de l’image. À son tour, la poétique aurait pu, au temps de Rhétorique de la poésie et alors que la sémiotique se tournait elle-même largement vers des questions relevant du champ des études littéraires, constituer l’interlocuteur privilégié de la rhétorique du Groupe µ. La poétique est d’ailleurs ouverte, non moins que la rhétorique, à des considérations qui concernent toutes les formes artistiques. Enfin, la troisième discipline, la stylistique, partage avec la rhétorique bien des questionnements, notamment autour des notions d’écart, d’énonciation et d’effet. Force est de constater toutefois que ce n’est ni avec les stylisticiens, ni avec les poéticiens, que le Groupe µ a eu les dialogues les plus nourris. Quels enjeux ces éloignements ont-ils servis ? Ou encore, si le terme d’enjeu paraît faire trop peu de cas des circonstances, quels effets ont-ils eus sur l’évolution de la rhétorique du Groupe µ ? Voilà une troisième série d’interrogations qui, tout en suivant le parcours d’une œuvre, cerne dans le même temps celui d’une discipline au contact de son voisinage épistémique.

La question de la concurrence et du voisinage entre rhétorique et stylistique est abordée dans l’article de Madeleine Frédéric, « Les travaux du Groupe µ : amers pour la stylistique ? », où l’auteure montre, au fil d’analyses d’œuvres poétiques, la portée heuristique de la rhétorique du Groupe µ. Cette rhétorique permet non seulement de s’éloigner de la tendance esthético-évaluative de la stylistique, mais aussi de redéfinir cette dernière à travers les notions de forme de l’expression et forme du contenu empruntées à la sémiotique de Hjelmslev. Il devient ainsi possible d’étudier les relations entre isotopies du contenu et les corrélations entre isotopies du contenu et isotopies de l’expression – l’approche de ces dernières ayant été renouvelée grâce à la notion de tabularité mise en place par le Groupe µ. C’est d’ailleurs par la tabularité que Frédéric décrit les relations intersémiotiques entre poésie et image, démontrant ainsi que la prise en compte de la sémiotique à l’intérieur du champ de la stylistique permet aussi de comparer les fonctionnements des rhétoriques particulières entre elles.

Archéologie et perspectives
Les recherches qui portent sur le projet théorique du Groupe µ ont deux versants indissociables : historique et critique (ou épistémologique). Elles évaluent un parcours, mais prospectent aussi pour l’avenir. Dans tous les cas, elles exigent qu’on se penche sur la situation du projet du Groupe µ dans des contextes correspondant à diverses échelles épistémiques.
Dans le cercle le plus étroit, celui de la genèse d’un tel projet, il importe de savoir comment celui-ci s’est inscrit dans le courant d’idées qui avait le vent en poupe, à savoir le structuralisme.

En élargissant le cercle aux dimensions de la discipline, la rhétorique du Groupe µ est souvent comparée, et bientôt opposée, à la rhétorique instaurée, une dizaine d’années auparavant, par Chaïm Perelman. Les deux projets, développés tous deux en Belgique, sont également désignés comme « nouvelle rhétorique » et vont évoluer en parallèle, sans se rejoindre, tout en lorgnant sur leurs avancées respectives.

L’article de Michel Meyer, « Pour une théorie générale des figures », témoigne d’une attention réciproque : si Klinkenberg est revenu ailleurs sur la nécessité de concevoir la rhétorique en tant que négociation entre des individus ayant des compétences et des intérêts différents, Meyer rappelle ici les quatre opérations fondamentales de la rhétorique, mises en évidence par le Groupe µ, tout en les transformant en dispositifs nécessaires pour comprendre différents niveaux de figurativité (des figures de son aux figures de pensée en passant par les figures de mots et les tropes). L’élargissement philosophique de la perspective rhétorique et de sa technique, tel qu’il est opéré par Meyer, est dû, premièrement, à une mise en question de la possibilité de distinguer le sens littéral du sens figuré et, deuxièmement, à la reformulation de cette ancienne distinction qui oscille entre questions et réponses dans le cadre d’une problématologie. Le trope serait ainsi une réponse problématique à une question non explicitement formulée, ce qui amène l’auteur à voir dans les figures et dans l’enchaînement de réponses plus ou moins équivoques, plus ou moins dynamisantes, le déploiement de la connaissance elle-même.

Dans le champ plus large encore des sciences du langage, dont l’élaboration est concomitante du parcours du Groupe µ, les aspirations inévitablement généralistes des différents théoriciens du champ vont les conduire à porter leurs réflexions sur l’objet rhétorique et sur sa place dans une configuration plus large. C’est en particulier le cas en sémiotique, dans sa mouvance post-greimassienne et contemporaine, où le rhétorique est l’objet d’une élaboration théorique conséquente, intégrant l’action d’une figure dans le cadre d’une analyse des pratiques discursives (littéraires et artistiques, mais aussi scientifiques ou politiques), révélant par là même la dimension énonciative de cette figure et ses effets de sens, y compris les effets pathémiques, sur le récepteur.

La question de la relation entre figure et énonciation, si elle est abordée dans la contribution de Dondero, devient centrale dans l’article de Marc Bonhomme, « La rhétorique des figures : entre formalisme et énonciation ». La rhétorique des figures ayant oscillé entre ces deux pôles difficiles à harmoniser, l’étude trace une histoire de ce rapport de manière à faire ressortir comment le Groupe µ a repris les catégories de Quintilien en les dynamisant et en les hiérarchisant à la lumière de la linguistique moderne. L’auteur voit dans Rhétorique générale, et dans les travaux successifs de Jean-Marie Klinkenberg, un apport majeur dans la constitution d’une rhétorique intégrée qui concilie le donné sémiotique des figures et leur actualisation en discours : les figures deviennent ainsi des structures discursives modelées par leur prise en charge énonciative et par les intentions des sujets communicants.

Enfin, le cercle le plus large rejoint le plus étroit en ce qu’il met en avant la possibilité de changements paradigmatiques dans l’approche théorique du rhétorique. De structuraliste, la pensée du Groupe µ a pu se faire de plus en plus pragmatiste pour intégrer en définitive une problématique proprement cognitiviste. Ce chemin est reparcouru par Sémir Badir dans l’article qui ouvre le dossier. Ses « Éléments pour une biographie du Groupe µ » posent les jalons d’un récit où les données personnelles sont intégrées aux données qui concernent les disciplines et les effets de concurrences se jouant entre celles-ci. Aussi l’auteur décrit-il les choix disciplinaires et épistémologiques du Groupe en constituant une dynamique de figure / fond avec les mouvements et les prises de position d’un monde « en fibrillation », faisant ressortir la relation d’adaptation et d’action du Groupe à ce monde.

En somme, à chaque échelle permettant de situer le projet de la rhétorique du Groupe µ, il aura paru important de prendre en considération l’évolution de parcours épistémiques concomitants au sien. C’est à cette condition que les contributions du présent dossier se font les témoins des conditions et enjeux qui viennent d’être brièvement esquissés. Elles instaurent avec la pensée du Groupe µ une dialogique, tantôt critique, tantôt participative, mettant en relief ses acquis comme ses singularités.

 

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Notes
1. Tel est le titre de la première partie – la plus conséquente et la plus commentée – de Rhétorique générale. Ce n’est que dans la deuxième partie de cet ouvrage, où sont abordés les domaines de l’interlocution et de la narration, que le Groupe µ donne un début de réalisation à son projet de rhétorique générale.
2. Sur cette question, nous renvoyons le lecteur à M. G. Dondero et G. Sonesson (dir.), « Le Groupe µ. Quarante ans de rhétorique – Trente trois de sémiotique visuelle », Nouveaux Actes Sémiotiques. En ligne : http://revues.unilim.fr/nas/sommaire.php?id=3246 (page consultée le 9 mars 2010).
3. Au sujet de la créativité rhétorique au sein du sémiotique, voir aussi J.-M. Klinkenberg, « La rhétorique dans le sémiotique : la composante créative du système », et les autres contributions contenues dans S. Badir et J.-M. Klinkenberg (dir.), Figures de la figure. Rhétorique et sémiotique générale, Limoges, Pulim, 2008.

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RÉSUMÉS

Éléments pour une biographie du Groupe µ.
Sémir Badir – page 9
Comme aujourd’hui les politiques de la recherche mettent en valeur le travail collectif et interdisciplinaire, le parcours intellectuel du Groupe µ, long et étoffé, est susceptible d’être pris en exemple. Pour commencer, la présente étude éclaire les années de formation et d’identification du groupe, à la fin des années 1960. Elle retrace ensuite la réflexion parcourue en délimitant quatre périodes dans la chronologie des publications. Finalement, elle interroge les caractéristiques épistémologiques d’une recherche collective dans un secteur – celui de la nouvelle rhétorique – que cette recherche a contribué, pour une large part, à définir, mettant en avant ses positionnements programmatiques, gnoséologiques et paradigmatiques.

As research policies nowadays favour collective interdisciplinary work, the intellectual course, long and rich, of the Groupe µ can be taken in example. To begin, this study sheds light on the years of formation and identification of the group, in the late 60s. It then traces in the intellectual ground by defining four periods in the chronology of its bibliography. Finally, it inquires the epistemological characteristics of a collective research in an area – that is, the new rhetoric – that such a research has contributed, in large part, to define, highlighting its programmatic, gno­seological and paradigmatic positionings.

Pour une théorie générale des figures.
Michel Meyer – page 19

La théorie des figures a-t-elle une rationalité sous-jacente ? Où la trouver ? La problématologie ou théorie du questionnement est la clé de ce problème. Sa dette à l’égard du Groupe µ tient à la mise en évidence de quatre opérations fondamentales : le =, le ±, le +, et le –, ou répétition-substitution, modification, ajout et négation. On les retrouve dans les figures de langage et les figures de pensée, celles-ci devant traduire une problématicité qui va de la plus faible, avec les figures de son, à la plus forte, avec les figures de pensée, où le problème est dit mais comme résolu.

Do the figures of speech present an underlying rationality? If so, where can we find it? Problematology (or theory of questioning) is the key to answer those questions. It owes a great deal to the Groupe µ, who has put forth four cardinal operations: =, ±, +, –, or repetition (substitution), modification (like amplification), addition and negation. We find those ope­rations in the figures of language and the figures of thought. Problematicity increase from figures of sound to figures of grammatical modifications, from tropes to figures of thought, in which the problem cannot be erased and is therefore mentioned as such (while said to be solved, denied or minimized).

Rhétorique et économie des images.
Jean-François Bordron – page 27

Nous essayons de dégager quatre niveaux d’analyse propres à définir une sémiotique, en ayant plus spécifiquement en vue la sémiotique des images. À un premier niveau, une image peut être comprise comme une composition de parties, la rhétorique jouant sur les déplacements et condensations que cette structure autorise. À un deuxième niveau, l’image offre des faits de liaison, d’une tout autre nature, dont nous illustrons quelques possibilités et que nous cherchons à comprendre en la comparant avec la prédication linguistique. Ces deux niveaux entrent plus ou moins en résonance avec des hypothèses de nature ontologique qui forment un troisième niveau. Ce dernier point se comprend mieux si l’on remarque que, quelle que soit l’ontologie postulée, il s’agit finalement de comprendre comment des multiplicités peuvent être données dans des unités, ce qui, en un certain sens, est aussi un problème de liaison. Finalement, nous essayons de montrer pourquoi toute image s’inscrit dans ce que l’on peut appeler une économie. Quatre niveaux d’analyse se dégagent ainsi : des compositions méréologiques, des liaisons prédicatives, des horizons ontologiques et une économie.

I attempt to distinguish four levels of organization in semiotic analysis of icons. The first level is mereological level, organizing composition of rhetorical argumentation and figures. The second level is the predicative structure. The third level is given by ontological hypothesis, the last one by economical configuration.

Rhétorique des figures visuelles et argumentation par images dans le discours scientifique.
Maria Giulia Dondero – page 41

Notre propos consiste à comparer une rhétorique des figures visuelles, comme nous l’a proposée le Groupe µ dans son Traité du signe visuel (1992), avec une rhétorique de l’argumentation par images – qui, bien que beaucoup moins connue, a produit un certain nombre d’études au sein de la sémiotique du discours d’inspiration greimassienne. Cette dernière approche vise à dépasser l’étude du trope en tant que figure locale allotopique et à rendre compte des enjeux argumentatifs produits par la disposition et l’enchaînement discursifs d’images et textes verbaux à l’échelle du discours. Si les effets rhétoriques ont souvent été étudiés sur des ouvrages artistiques, notre objectif est de nous interroger sur le syncrétisme du discours scientifique. Notre étude se termine en fait par une analyse de l’iconographie des trous noirs dans un ouvrage de vulgarisation scientifique d’astrophysique.

In this essay I compare two semiotic perspectives on visual rhetoric: the first one named rhetoric of visual figures is elaborated by Groupe µ in his Traité du signe visuel (1992) and the second one, named visual argumentation, is the product of semiotics of discourse (École de Paris). The one concerns the rhetoric figure as a deviation from a cultural rule, the other one concerns the argumentation produced by the disposition of visual and verbal texts in a syncretic discourse. The discourse taken into account in this essay is the scientific one and my analysis focuses on the black holes’ iconography in astrophysics popular literature.

Sémiotique et rhétorique musicales : la Fantaisie en ré mineur de Mozart.
Nicolas Meeùs et Jean-Pierre Bartoli – page 55

La Fantaisie KV 397 est examinée ici de deux points de vue différents mais complémentaires. La première approche est d’ordre analytique, inspirée par les travaux d’Heinrich Schenker (1868-1935) qui, dès 1930, avait anticipé dans le domaine de l’analyse musicale les concepts de la grammaire générative, décrivant l’œuvre musicale comme le déploiement d’une structure profonde qu’il appelait Ursatz, « structure originelle ». Malgré la variété inhérente à l’écriture d’une Fantaisie, cette œuvre manifeste une unité profonde dans le fait que chacune des parties dérive de la même structure originelle. La deuxième approche envisage la même œuvre du point de vue d’une rhétorique générale inspirée du Groupe µ, mais aussi des théories de Leonard Meyer (1918-2007). L’œuvre est examinée ici en fonction de processus de création d’attentes, de ruptures d’isotopie, puis de résolution des attentes, de réévaluations proversives et rétroversives, ainsi que de la mise en œuvre de catégories stylistiques établies (cantabile, tutti orchestral, antécédent/conséquent). Les deux analyses décrivent, chacune à sa manière, une intrigue proprement musicale, qui ne pourrait être traitée efficacement par une étude de type narratologique : les caractéristiques techniques de l’écriture mozartienne indiquent pourquoi l’œuvre est demeurée inachevée.

The Fantasy KV 397 is examined from two distinct but complementary points of view. The first approach is analytic, inspired by the work of Heinrich Schenker (1868-1935) who, as early as 1930, had anticipated in the realm of music analysis some concepts of generative grammar, describing the musical work as the unfolding of a deep structure that he called Ursatz, “original structure”. Despite the diversity inherent in the writing of a Fantasy, this work evidences a deep unity arising from the fact that each of its parts derives from the same original structure. The second approach considers the same work from the point of view of a general rhetoric inspired by the Groupe µ, but also by theories of Leonard Meyer (1918-2007). The work is confronted here to processes of the creation of expectations, of the breaking of isotopies, of the realization of the implications, of proversive and retroversive reevaluations, as well as to the implementation of known stylistic categories (cantabile, orchestral tutti, antecedent/consequent). Both analyses, each in its own way, describe a purely musical plot that could not effectively be treated by a narratological study: technical characteristics of Mozart’s writing indicate why the work remained unfinished.

La rhétorique des figures : entre formalisme et énonciation.
Marc Bonhomme – page 65

Depuis toujours, la rhétorique des figures a oscillé entre deux pôles qu’elle a eu du mal à harmoniser : d’une part, celui du formalisme qui voit en elles des tournures plus ou moins remarquables ; d’autre part, celui de l’énonciation qui les considère comme des points d’ancrage privilégiés de l’engagement de leurs producteurs. En premier lieu, cet article dresse un bilan critique sur ce statut instable des figures. Après avoir mis en évidence la gestion inégale entre structure et expression figurale chez divers théoriciens, cette étude analyse l’apport du Groupe µ dans la constitution d’une rhétorique intégrée qui concilie le donné sémiotique des figures et leur actualisation en discours. En second lieu, dans le prolongement des travaux du Groupe µ et à partir du cas typique de l’oxymore, un plaidoyer est formulé sur la nécessité de voir, dans les figures, des structures discursives modelées par leur prise en charge énonciative. Comme le montre l’oxymore, si les figures sont des schèmes saillants, ceux-ci sont façonnés par les motivations des sujets communicants.

The rhetoric of figures has always oscillated between two poles which could hardly be harmonized: On the one hand, the pole of formalism, which considers figures as more or less striking expressions. On the other hand, the pole of enunciation, which considers them as privileged cornerstones of its producers’ point of view. First of all, this article draws up a critical balance sheet of this unstable status of figures. After emphasizing the unequal management of figurative structure and expression by several theorists, this study analyses the contribution of the Groupe µ to the constitution of an integrated rhetoric which reconciles the semiotic content of figures and their realization in speech. Secondly, following the same lines as the studies of the Groupe µ and falling back on the typical case of the oxymoron, we will formulate a plea about the necessity of seeing in the figures discourse structures which are modelled by their enunciative value. As it is illustrated through the oxymoron, if figures are salient schemata, these are shaped by the motivations of the communicating subjects.

L’interaction métaphorique : une grandeur algébrique.
Michele Prandi – page 75

Il y a beaucoup de théories de la métaphore, et la raison est que la métaphore a une source unique, mais elle admet plusieurs issues différenciées, même opposées. À la différence d’une métonymie, qui relie des concepts saturés dans une relation cohérente, une métaphore naît du transfert d’un concept dans un domaine étranger. Le transfert provoque une interaction entre deux concepts qui se disputent le même objet : un sujet primaire et un sujet subsidiaire. Or, l’interaction est une grandeur algébrique, qui admet un solde négatif, un solde nul et un solde positif. Le solde négatif correspond à la catachrèse lexicale : le sujet subsidiaire se plie au profil con­ceptuel cohérent du sujet primaire. Le solde nul correspond à la substitution : le sujet primaire remplace le sujet subsidiaire, et toute interaction est bloquée. Le solde positif correspond à la projection : le sujet subsidiaire est projeté sur le sujet primaire ; de ce fait, il met en question son profil conceptuel et le redessine. La projection est une grandeur graduée, qui s’étend de l’activation de stéréotypes routiniers ou d’analogies évidentes jusqu’aux issues les plus surprenantes. À l’intérieur de ce continuum, le seuil critique est représenté par la condition de cohérence conceptuelle, qui sépare les concepts métaphoriques partagés, c’est-à-dire les « métaphores de la vie quotidienne », des métaphores vives et conflictuelles.

A metaphor has one source and many different, even opposite issues. The source is the transfer of a concept into a strange conceptual domain and the interaction between two incompatible concepts, that is, the primary subject and the subsidiary subject. The issues are different because interaction is an algebraic magnitude, which admits both a negative, a null and a positive balance. Negative balance is documented by lexical catachresis: the primary subject plies the strange subsidiary subject to its conceptual profile. Null balance is documented by substitution: the primary subject replaces the subsidiary one, and no interaction takes place. Positive balance is documented by projection: the subsidiary subject is projected onto the primary one, both challenging its conceptual profile and reshaping it. Projection is a matter of degree, spanning from the activation of trivial stereotypes or overt analogies to the most surprising issues. Within this continuum, a critical threshold is provided by the requirement of consistency, which keeps apart shared metaphorical concepts, that is, “metaphors we live by”, and conflictual creative metaphors.

Les travaux du Groupe µ : amers pour la stylistique ?
Madeleine Frédéric – page 85

Les travaux du Groupe µ fournissent de précieux repères au stylisticien. On se propose de rappeler quelques champs dans lesquels ils ont pu fonctionner comme autant de balises : redéfinition de la stylistique, étude de l’énumération, stylistique des isotopies, élargissement du rythme, apport de la notion de tabularité.

The works of the Groupe µ provide valuable benchmarks to the stylistician. I intend to recall a few points in which they have operated like markers: redefinition of the stylistic, study of the enumeration, stylistic of isotopies, expansion of the rhythm, contribution of tabularity concept.

HORS DOSSIER

Le brouillage des frontières énonciatives dans la presse écrite.
Danielle Forget et María Dolores Vivero García – page 105
Entre le discours rapporté et la représentation des opinions et des émotions dans les articles journalistiques, on peut observer des zones floues. Cet article vise à analyser ces zones frontières à partir d’un corpus d’articles tirés de la presse espagnole et québécoise. Sur le plan conceptuel, nous distinguons entre la construction d’un foyer énonciatif (FE) non assumé directement par le locuteur primaire et la construction de ce que nous appelons un foyer de conscience (FC) non assimilé au locuteur primaire. Nous établissons quatre catégories de phénomènes dans le discours journalistique. Ces catégories sont mises en relation avec les stratégies discursives correspondantes.

Between reported speech and the representation of opinions and emotions in newspaper articles a hazy zone can be detected. The aim of this paper is to examine these border zones in the Spanish and Quebecois press respectively. Conceptually, we distinguish between the construction of an enunciation source not directly assumed by the primary speaker on one hand and on the other the construction of what we shall call conscience source different from the primary speaker. We have identified four different categories of phenomena in the journalistic discourse. These categories were also designed with relation to the different corresponding discursive strategies.