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VOLUME 39 NUMÉRO 2 • AUTOMNE 2011

SÉMIOTIQUE ET BOUDDHISME

Responsable : Louis Hébert

PRÉSENTATION SOMMAIRE RÉSUMÉS

 

 

 
 

PRÉSENTATION / Louis Hébert 5

Sémiotique bouddhiste :
perspectives et questions ouvertes / Fabio Rambelli 9

Une rencontre singulière entre structuralisme et bouddhisme :
Saussure, Bouddha, Lévi-Strauss / Sungdo Kim 19

Neurosémiotique et bouddhisme. Dialogue interculturel
entre la science et la conscience / Daniel S. Larangé 31

Approche sémiotique exploratoire des paraboles
et des images langagières du Sutra du Lotus / Anna Ghiglione 45

Démystification du signe et destruction du sens
dans le koan zen / Simon Kim 55


Wei Zhao. Une présentation de James Partaik 65

L’habit fait-il le moine ? Sémiotique sociale de « l’être bouddhiste »
dans le contexte occidental / Lionel Obadia 71

Opérations de transformation dans l’iconographie
du bouddhisme tibétain / Louis Hébert 81

Empreinte et réincarnation / Benoît Mauchamp 95

HORS DOSSIER

Du sens aux sens : les représentations mentales
dans l’acte de lecture / Sylvain Brehm 107

Images identitaires et rhétorique : la première de couverture
de guides touristiques / Montserrat López Díaz 113

Temps narratif, temps dialectique. Une étude d’un panneau de Max Beckmann
/ Anne Beyaert-Geslin 123

 

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PRÉSENTATION

SÉMIOTIQUE ET BOUDDHISME

QUELQUES REPÈRES

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LOUIS HÉBERT

 

Au premier abord, on pourrait voir dans le thème proposé une exploitation mécanique de la capacité du « et » de conjoindre toutes choses. Mais le bouddhisme et la sémiotique se relient de plusieurs manières fortes, parfois inattendues. Et si certains de ces liens pertinents ont commencé d’être explorés, la plupart restent encore à dégager.

Toute religion se pose la question du sens, immanent et transcendant, et par là pose des questions sémiotiques, définit des structures du signe, des typologies des sens, des processus et critères interprétatifs, etc. Il est donc une sémiotique bouddhiste comme il est, par exemple, une sémiotique chrétienne. En fait, puisque le bouddhisme est particulièrement protéiforme, il est de nombreuses sémiotiques bouddhistes. Par exemple, pour prendre simplement le problème de la référence :

Dans le bouddhisme ancien, la vision karmique du monde ou samsara résulte de la projection d’une interprétation égotique sur un arrière-monde neutre et objectif. L’école mahayaniste yogacara et le vajrayana vont plus loin : il n’existe pas d’arrière-monde et tous les phénomènes que nous ressentons sont de simples perceptions sans plus (sanskrit vijñaptimatra), surgies de l’esprit qui les prend pour référents.  (Cornu, 2009 : 26)

Les religions sont également des objets sémiotiques, parmi d’autres. Parmi d’autres mais, également, plus que d’autres, pour ainsi dire : elles sont, pour le meilleur et pour le pire, au fondement des cultures, même de celles qui, comme l’occidentale, réévaluent et parfois rejettent leur héritage religieux. L’étude des religions peut bien sûr porter sur les objets qu’elles produisent – textes, images, sculptures, monuments, livres, rituels, concepts, etc. – ou sur les performances qui les concrétisent. L’étude des textes religieux est assurément la plus répandue et la plus avancée.

L’étude sémiotique des textes chrétiens est courante et déjà ancienne. Il n’est que de penser aux travaux du Centre pour l’analyse du discours religieux (Cadir, Université de Lyon) qui, malgré son nom, s’intéresse exclusivement aux lectures sémiotiques de la Bible. La revue qu’il anime, Sémiotique et Bible, est publiée depuis 1975. Au Québec, pensons au groupe Aster (Analyse sémiotique des textes religieux).

L’étude sémiotique des textes bouddhistes et, même plus largement, du bouddhisme sous quelque aspect que ce soit, reste, quant à elle, embryonnaire. Parmi les chercheurs pionniers, on trouve Roland Barthes (1970), François Rastier (2006) et, surtout, Fabio Rambelli. Ce dernier, actif dans le monde anglophone et italophone, s’avère, à notre connaissance, le seul sémioticien qui se consacre essentiellement à l’étude du bouddhisme. C’est dire que le dossier que nous proposons permettra de baliser quelque peu une terre quasi vierge, particulièrement pour ce qui est du monde francophone.

Plus fondamentaux et plus étonnants sont les liens entre le bouddhisme et la sémiotique de Saussure et, conséquemment, les sémiotiques saussuriennes, de Hjelmlsev à Rastier :

Ne serait-ce que par ses études de sanscrit, commencées dès sa treizième année, puis sa formation d’indo-européaniste à Leipzig, Saussure avait naturellement été en contact approfondi avec la pensée indienne. […] Nous soulignerons des affinités remarquables entre la critique saussurienne de l’ontologie aristotélicienne qui préside aux théories de la signification et la critique bouddhiste de l’ontologie des logiciens védiques. Nous ne chercherons pas cependant à déterminer si les rencontres entre Saussure et les penseurs bouddhistes se justifient par des « influences », ou reflètent simplement une logique des positions théoriques.  (Rastier, 2006 ; texte en ligne)

Barthes, quant à lui, a donné une interprétation proprement sémiotique de concepts bouddhistes et « a contribué à la problématisation sémiotique de concepts, tels la vacuité et l’éveil, généralement envisagés d’un point de vue religieux » (Rambelli, texte en ligne ; notre traduction) 1.

D’autres auteurs non seulement se laissent influencer par le bouddhisme, mais produisent des syncrétismes en mélangeant concepts bouddhistes et sémiotiques. C’est ainsi que

Floyd Merrel (1991), utilisant le concept de la semiosis illimitée de Peirce comme point de départ, essaie de décrire une théorie sémiotique appropriée à la « nouvelle » cosmologie. Selon Merrell, qui décrit le cosmos comme un flux sémiosique incessant, il n'y a aucune façon de parler de la réalité objective parce que tout ce qui existe dans notre monde « ne peut être plus que sémiotiquement réel». Pour esquisser sa cosmologie sémiotique, Merrell recourt aussi aux métaphores bouddhistes et à des concepts comme la vacuité et le filet d’Indra. (Ibid.) 2

Il existe également quelques liens entre la sémiotique et le bouddhisme qui proviennent d’une similitude plus aléatoire. On pourrait mentionner l’étonnante ressemblance  – mais on sait que le simple hasard est l’un des plus grands pourvoyeurs de ressemblances –  entre, respectivement, d’une part, priméité et secondéité de Peirce et, d’autre part, dans le bouddhisme, pensée non dualiste (le type de pensée auquel aspire le pratiquant) et pensée dualiste (le type de pensée ordinaire, qui mène à la confusion et donc à la création du samsara, c’est-à-dire à l’insatisfaction). Quant à nous, nous avons montré (Hébert, à paraître) les ressemblances et différences entre le carré sémiotique, le tétralemme des Grecs anciens et le catuskoti bouddhiste systématisé par Nagarjuna. Ces derniers liens ne sont pas qu’aléatoires, puisque le carré sémiotique est partiellement dérivé du tétralemme et qu’Aristote connaît « parfaitement le tétralemme sinon le mot » de « catuskoti » (Bugault, 2002 : 2821).

Pour une approche plus complète des relations entre sémiotique et bouddhisme, on consultera en ces pages l’article de Fabio Rambelli, spécialiste de la question. Nous nous contenterons ici, puisque le bouddhisme est à la fois tellement à la mode, si l’on peut dire, et si mal connu, de définir sommairement les traits principaux d’un objet bouddhiste et de signaler quelques liens entre ces traits et la sémiotique ou des sémiotiques spécifiques.

Il est extrêmement difficile de présenter une synthèse du bouddhisme, même en quelques centaines de pages. Il y a à cela plusieurs raisons, dont les principales sont sans doute : l’amplitude temporelle ; l’étendue géographique ; la variété linguistique et culturelle ; le nombre et la diversité des textes canoniques (par exemple, le Kangyour, le canon tibétain, compte 100 volumes) et des pratiques qui y sont associées. Qu’y a-t-il de commun entre les trois grandes formes du bouddhisme, si différentes, que sont l’hinayana (le theravada est la seule école actuellement existante issue du bouddhisme de ce courant), le mahayana (dont la forme la plus connue est sans doute le zen) et le vajrayana (ou tantrisme bouddhiste, à distinguer du tantrisme hindou) ? Cornu (2004) identifie trois traits communs principaux : la prépondérance accordée à la grande compassion et à la sagesse (qualités que nous définirons plus loin) ; un acte de foi et de pratique – la prise de refuge dans les trois joyaux, soit le Bouddha, le dharma (la doctrine) et la sangha (la communauté des pratiquants) – ; les « quatre sceaux des préceptes ». Ces « quatre sceaux des préceptes » sont quatre grandes thèses que, en principe, toute production bouddhiste (texte, concept, représentation, etc.) véhicule, ou à tout le moins présuppose.

(1) Tous les phénomènes conditionnés (et donc composés) sont impermanents : « Ils naissent quand les conditions sont réunies et se dissolvent lorsque celles-ci cessent d’être présentes » (ibid. : 15). L’impermanence grossière, celle des journées, des saisons, par exemple, est patente. Mais tout ce qui est change à chaque instant. C’est dire qu’une sémiotique dynamique (la sémiotique tensive, par exemple), qui met l’accent sur les processus plutôt que sur les états, toujours transitoires, est nécessaire pour appréhender correctement le monde (dans la mesure où l’on considère qu’une théorie doit épouser plus ou moins la forme de l’objet qu’elle veut décrire).
(2) Tout ce qui est corrompu est souffrance : « ce qui est conditionné est précisément corrompu. Mais la corruption réside surtout dans nos perceptions illusionnées [fruit de l’ignorance] qui attribuent une permanence à ce qui n’en a pas et une réalité à ce qui n’est qu’illusion. L’illusion est un décalage par rapport à la réalité » (ibid.). Ce décalage ne peut mener, encore une fois, qu’à la souffrance. « Souffrance », dans le bouddhisme, doit être entendue au sens large de « dysphorie ». Cette souffrance au sens large englobe donc la souffrance au sens étroit, mais également toute forme d’insatisfaction, de malaise, etc. L’ignorance entraîne la production d’émotions ou de passions négatives, les deux principales étant l’attachement (entendu au sens d’attachement égotique malsain) et l’aversion (dont les expressions les plus fortes sont la haine et la colère). La sémiotique thymique ou axiologique et la sémiotique des passions seront particulièrement pertinentes pour décrire les objets et processus euphoriques et dysphoriques abordés dans le bouddhisme.
(3) Tous les phénomènes sont dépourvus de soi : « s’ils sont conditionnés, les phénomènes sont donc dépendants de causes et de circonstances liées à d’autres phénomènes tout aussi conditionnés. […] Pourtant, nous ne cessons pas d’attribuer aux êtres et aux choses une identité permanente et autonome » (ibid. : 15-16). Cette méprise, comme toute méprise, ne peut que conduire à la souffrance. La valeur saussurienne (dans la langue, il n’y a que des différences) peut être vue comme une transposition dans la langue de l’interdépendance même régissant le samsara, notre monde conditionné.
(4) Le nirvana est paix :

Si le Bouddha n’avait enseigné que les trois marques de l’existence [les trois premiers sceaux], le bouddhisme pourrait effectivement être taxé de religion pessimiste comme l’ont cru bon nombre de ses détracteurs […]. Loin d’être un anéantissement comme l’ont cru nombre de penseurs occidentaux, le nirvana désigne un état de liberté complète où l’on est affranchi définitivement de tout conditionnement et de toute souffrance. Comment, cependant, décrire l’inconditionné si ce n’est en des termes négatifs par rapport aux phénomènes conditionnés, les seuls que nous connaissons dans ce monde ?  (Ibid.)

La cognition de l’être éveillé est au-delà de la pensée conceptuelle, toujours duelle, et l’Éveil, en tant qu’objet ou en tant qu’expérience, ne peut être proprement décrit par la pensée conceptuelle. Notamment, il ne se laisse pas catégoriser sous l’une ou l’autre des quatre positions et propositions du tétralemme (ou des dix positions et propositions du carré sémiotique – voir Hébert, à paraître). On ne peut donc y appliquer aucune des propositions suivantes, dont l’ensemble est réputé exhaustif : cela est ; cela n’est pas ; cela est et n’est pas ; ni cela est ni cela n’est pas. Cette indécidabilité absolue, conséquence de l’indétermination absolue de l’objet, n’est pas sans lien, comme nous l’avons dit, avec la priméité peircienne.

Notre regard portera dans trois directions principales, qui seront autant de volets de ce numéro : bouddhisme et théories sémiotiques ; bouddhisme et interprétation ; représentations bouddhistes.

Dans le premier volet, Fabio Rambelli développe une synthèse des relations avérées ou à développer entre bouddhisme et sémiotique. Il approfondit ces relations chez Barthes et dans une stratégie de remotivation des signes dans le shingon. Sungdo Kim traite de la rencontre entre le bouddhisme et, d’une part, Saussure et, d’autre part, Lévi-Strauss ; en particulier, les liens entre ce dernier et le bouddhisme n'ont jamais, semble-t-il, été étudiés avant. Les confluences entre bouddhisme et neurosémiotique, et plus généralement science, sont l’objet du texte de Daniel S. Larangé ; le postulat de base, très simple mais capital dans le bouddhisme, en est que la manière de penser le réel détermine la façon de le vivre.

Dans le cadre du deuxième volet sur le bouddhisme et l’interprétation, Anna Ghiglione étudie la fonction sémiotique des images langagières dans la version chinoise du Sutra du Lotus. Simon Kim, quant à lui, touche au signe et à la « destruction » du sens dans le koan zen. Les deux articles montrent les stratégies visant, paradoxalement, à utiliser le langage pour dépasser la pensée conceptuelle dyadique qu'il charrie et atteindre à la cognition adéquate.

Pour terminer, au sein du volet sur les représentations bouddhistes, Lionel Obadia discute de l’« être bouddhiste » en contexte occidental, où sont brouillées les marques traditionnelles d’adhésion relevant de signes comportementaux, discursifs ou vestimentaires. Louis Hébert explore les opérations de transformation dans un corpus iconographique du bouddhisme tibétain ; il appert que les opérations d'adjonction et d’augmentation sont privilégiées dans les représentations, au détriment de la suppression et de la diminution. Benoît Mauchamp, enfin, s’attarde au concept sémiotique de l’empreinte, en particulier tel qu’il se manifeste dans les films Little Buddha et Unmistaken Child ; l’empreinte est l'inscription des formes signifiantes, ici la conscience d’un être réalisé décédé, dans un substrat matériel, ici un nouveau corps.

 

 

NOTES

1. “Barthes acontributed to the semiotic problematization of concepts such as emptiness and enlightenment, usually considered only from a religious point of view.”
2. “Floyd Merrel (1991), using Peirce’s theme of unlimited semiosis as a starting point, attempts to outline a theory of semiotics suitable to the ‘new’ cosmology. According to Merrell, who describes the cosmos as an incessant semiosic flow, there is no way to talk about objective reality because e’verything that exists in our world ‘can be no more than semiotically real.’ To sketch his semiotic cosmology, Merrell resorts also to Buddhist metaphors and concepts such as emptiness and Indra’s net.”

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OUVRAGES CITÉS

BARTHES, R. [(1970) 2007] : L’Empire des signes, Paris, Seuil.
BUGAULT, G. [(1990) 2002] : « Catuskoti », dans S. Auroux (dir.), Les Notions philosophiques : dictionnaire, Paris, PUF, 2820-2821.
CORNU, P. [2004] : « Quelle unité sous la diversité des expressions ? » dans P. Cornu et M. Gotin, La Terre du Bouddha, Paris, Seuil, 14-17 ;
———— [2009] : « Introduction », dans Padmasambhava, Le livre des morts tibétain, Paris, Buchet-Chastel, 19-55.
HÉBERT, L. [2007] : « L’analyse thymique », Dispositifs pour l’analyse des textes et des images. Introduction à la sémiotique appliquée, Limoges, Pulim, 151-172 ;
———— [à paraître] : « Sémiotique et bouddhisme. Carré sémiotique et tétralemme (catuskoti) », dans L. Hébert et L. Guillemette (dir.), Performances et objets culturels, Québec, Presses de l’Université Laval.
MERRELL, F. [1991] : Signs Becoming Signs. Our Perfusive, Pervasive Universe, Bloomington, Indiana University Press.
RAMBELLI, F. [s.d.] : Buddhism. En ligne : http://psychology.jrank.org/pages/1949/Buddhism.html (page consultée le 12 mai 2011).
RASTIER, F. [2006] : « Saussure, la pensée indienne et la critique de l’ontologie », Texto!. En ligne : http://www.revue-texto.net/Saussure/Sur_Saussure/Rastier_Inde.html (page consultée le 12 mai 2011). Texte d'abord paru en 2002 dans la Revue de sémantique et de pragmatique, n°11, 123-146.

 

 

 

 

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RÉSUMÉS

Sémiotique bouddhiste : perspectives et questions ouvertes.
Fabio Rambelli – page 9
Après l’intérêt momentané de Roland Barthes pour le bouddhisme zen japonais, plusieurs auteurs ont étudié des aspects sémiotiques de la tradition bouddhiste en général. Dans cet article, nous allons décrire les caractéristiques principales de l’interprétation du zen proposée par Barthes, en particulier son attitude fondamentalement orientaliste et moderniste et sa distance d’avec la pensée bouddhiste classique. Ensuite, nous essaierons de donner un aperçu des questions et des méthodologies explicitement sémiotiques de par leur nature et leur contenu, telles qu’on les a développées au sein de la tradition bouddhiste, à commencer par le rôle de la sémiotique dans la doctrine bouddhiste du salut, avant de continuer par l’étude d’autres thèmes plus spécifiques, comme l’épistémologie, la réalité, et sa représentation, et la textualité. Nous présenterons aussi un exemple de stratégies bouddhistes de remotivation de signes. En conclusion, nous suggérerons de possibles directions de recherche fondées sur une collaboration entre sémioticiens et bouddhologues.

After Roland Barthes had shown a passing interest for Japanese Zen Buddhism, several authors have begun to study semiotic aspects of the Buddhist tradition more in general. In the present article, the author describes the main characteristics of Barthes’s interpretation of Zen, in particular his fundamentally Orientalistic and modernist attitude and his distance from classical Buddhist thought. Then the author presents a series of issues and methodologies endowed with an explicit semiotic nature and content as they have been developed within the Buddhist tradition, beginning with the role of semiotics in Buddhist soteriology, and followed by more specific themes such as epistemology, the nature of reality and its representations, and textuality. Next, the author discusses an example of Buddhist strategies of sign remotivation. Finally, he proposes further research possibilities that call for a closer collaboration among semioticians and Buddhologists.

Une rencontre singulière entre structuralisme et bouddhisme : Saussure, Bouddha, Lévi-Strauss.
Sungdo Kim – page 19

Dans cette étude, en choisissant Saussure et Lévi-Strauss comme les figures exemplaires du mouvement structuraliste, j’ai tenté de faire un rapprochement philosophique entre le bouddhisme et le structuralisme et d’expliciter les raisons de ce rapprochement en me concentrant sur certains thèmes majeurs. Cette analyse comporte deux parties. En premier lieu, sur le plan historique, j’ai fourni des éléments méthodologiques de la comparaison des pensées lointaines et rappelé les indices historiques de la réception européenne du bouddhisme, de l’époque de Saussure à celle de Lévi-Strauss, pour saisir la profondeur et la nature du bouddhisme dans les sciences humaines européennes. Dans un deuxième temps, sur le plan ontologique, j’ai essayé d’analyser en parallèle le rejet des ontologies substantielles et la déconstruction du moi et du sujet de trois figures, Bouddha, Saussure, Lévi-Strauss, en mettant en relief trois éléments : vacuité, critique du moi, décentrement de l’anthropocentrisme.

In this paper we attempted to reveal some conceptual affinities or similarities between Buddhism and Structuralism. In the introduction we tried to characterize the limit and nature of this work in mentioning the lack of fundamental studies on the whole history of the influence that Buddhism hadd on the French human sciences of the 20th century. We want to make clear that this investigation is not a comparative philosophy in a strict sense. Meanwhile a certain comparativism was executed to find out some analogies in the deep structure of two great roads of human thinking. This article intends to focus on some convergences instead of divergences to examine the metaphysical foundations of two structuralist thinkers, Saussure and Lévi-Strauss, in Buddhist philosophy. The author evoked three main themes: emptiness, criticism of self, deconstruction of anthropocentrism.

Neurosémiotique et bouddhisme. Dialogue interculturel entre la science et la conscience.
Daniel S. Larangé – page 31

La neurosémiotique s’intéresse au(x) bouddhisme(s) dans le cadre d’un dialogue entre la science et la conscience. La neurosémiotique envisage un rapport fonctionnel entre la représentation qui découle du rapprochement Sa/Sé et l’émergence d’un état de conscience, de sorte que la manière de penser le réel détermine la façon de le vivre. Il en découle un paradoxe qui consiste à envisager la fiction comme précédant la réalité. Dès lors, la neurosémiotique propose d’expliquer l’émergence du sens à partir de l’élaboration de champs énergétiques formant une structure tensive articulant la mimesis à la semiosis à travers la diegesis. Le questionnement du rapport du sujet observant à l’objet observé intègre les données de la physique quantique afin d’expliciter le phénomène de participation au réel avec lequel le cerveau entre en connexion dans sa quête de compréhension. Cela conduit donc à s’interroger sur la nature même de la conscience qui s’auto-organise dans une coproduction conditionnée. Le dialogue interculturel qui s’établit à partir de résonances entre les investigations de la science et les pratiques du bouddhisme finit par devenir transculturel dans la mesure où la conscience de la science a son origine dans l’absence de ses assises, car l’univers évacue peu à peu le sujet et l’objet qui le forment dans le je(u) complexe des représentations en régime sémiotique.

Buddhism concerns neurosemiotics as part of a dialogue between science and consciousness. The neurosemiotics consider a functional relationship between the representation of the resulting approximation Signifier/Signified and the emergence of a state of consciousness, so that the real way of thinking determines how to live. It follows a paradox of considering fiction preceding reality. It therefore proposes to explain the emergence of meaning from the development of energy fields forming a structure linking tensive mimesis to semiosis through the diegesis. The inquiry’s relation between the observing subject and the observed object integrates data from quantum physics to explain the phenomenon of participation in the reality with which the brain is in connection. So this leads to the question of consciousness organizing itself in a conditioned coproduction. Intercultural dialogue, which reads resonances between the scientific investigations and the Buddhist practice, eventually becomes transcultural insofar as the scientific understanding ultimately originates in the absence of foundation because the universe gradually evacuates the subject and the object that formed it in a complicated semiotic combination of representations of the “I”.

Approche sémiotique exploratoire des paraboles et des images langagières du Sutra du Lotus.
Anna Ghiglione – page 45

Cet article s’attache aux paraboles et aux images langagières de la version chinoise du Sutra du Lotus, traduit du sanskrit par Kumarajva en 406. Il souligne le rôle sémiotique que les métaphores filées revêtent dans cette Écriture en tant que signes évocateurs de la bouddhéité, à savoir d’une dimension qui n’est ni sensible ni intelligible, puisqu’elle suppose la disparition de tous les phénomènes et le dépassement de l’illusion identitaire. En exploitant la notion de semiosis illimitée, l’auteure cherche à comprendre quel type d’herméneutique est suggéré dans le texte à ses récepteurs (les lecteurs, les pratiquants) pour atteindre la vacuité et le salut. L’extinction totale et parfaite de la souffrance entraîne, en effet, la déconstruction ontologique de l’enchaînement causal qui régit non seulement le samsara, mais également les systèmes des signes et des significations.

This article focuses on the parables and on the imagery of the Chinese version of the Lotus Sutra, translated from Sanskrit by Kumarajva in 406. It underlines the semiotic role played by continuous metaphors in this scripture; it interprets them as linguistic signs evoking Buddhahood, namely a dimension that is neither sensible nor intelligible, since it supposes the extinction of all phenomena and the vanishing of all ego-oriented illusions. The author avails herself of the notion of unlimited semiosis and tries to understand which kind of hermeneutical approach is suggested in the text to the receptors (readers, practitioners) in order to reach emptiness and salvation. The perfect and total extinction of suffering actually implies the ontological deconstruction of the causal chain, which presides over not only samsara, but all systems of signs and meanings as well.

Démystification du signe et destruction du sens dans le koan zen.
Simon Kim – page 55

À la différence du zazen, la forme méditative du zen la plus connue, qui cherche à annihiler le rapport aux choses terrestres par le retrait dans la méditation (assise), le koan zen choisit d’emprunter aux « choses terrestres » pour mieux en libérer l’esprit. Le koan zen, en effet, se caractérise par son recours au langage en des phrases qui ne font pas sens (du type « Qu’est-ce que la Voie ? » – « Oui. ») ; autrement dit, les « devinettes » et autres « historiettes absurdes » que propose le koan zen à ses pratiquants utilisent le signe, mais pour mieux le démystifier et défaire tous les liens qui le rattachent au sens. Il s’agit de dérouter non pas tant pour révéler l’absurdité ou le vide de toute pensée (langagière), mais surtout pour bousculer l’esprit dans son carcan de signification dans le but de l’amener à accéder au « non-moi (wu-wo) », à la « non-pensée (wu-nian) » qui sont autant de définitions négatives de l’illumination bouddhiste. Si le monde est conçu comme un langage, pour emprunter la formule de Lacan, le koan zen propose une sortie du monde par la destruction du sens, afin d’ouvrir l’esprit à la vérité du « non-mental (wu-nian) », soit à l’éveil. On observera donc la stratégie du signe employée dans ces koan par les maîtres zen pour sortir l’esprit de ses habitudes.

Whereas Zazen, the best known form of Zen meditation, aims at annihilating all ties with mundane matters through (seated) meditation, Koan Zen chooses other means to free the mind from such “mundane” attachement: it uses language and communication, but in such a way that it appears absurd and utterly nonsensical (such as “What is the Way?” – “Yes.”). Described as a “special transmission outside the scriptures, not founded upon words and letters,” Koan Zen uses the codes and signs of language only to best demystify and undo its ties to any kind of signified or meaning. By doing so the Zen master intends to free the disciple’s mind from its belief that the signs point to some external reality or to some transcendental truth. It is only when the language is thus demystified that the disciple can come to the realization that there is nothing to be signified – and Zen then talks of vacuity. But vacuity itself is merely a word, another sign, the ultimate achievement lying in the extinction of the mental mind, the generator of all (false) thoughts and discourses. Koan Zen masers would agree with Lacan when he said the world was structured by language, and it is therefore Koan zen’s goal to explode the language and liberate the world (which ultimately does not even exist) from the discursive structure our mind is bound to apply. Only then can the mind become “non-mental (wu-nian)” and realize its true nature (that of Buddhahood).

L’habit fait-il le moine ? Sémiotique sociale de « l’être bouddhiste » dans le contexte occidental.
Lionel Obadia – page 71

Cet article entend explorer une sémiotique sociale des bouddhistes, laquelle se propose d’approcher la question des usages sociaux des signes de l’« être bouddhiste », des modalités de décryptage de l’adhésion au bouddhisme par l’affichage de signes comportementaux, discursifs ou vestimentaires, au sein des communautés elles-mêmes. Autant de marqueurs qui tracent une ligne de démarcation entre la « communauté » (sangha) et le reste du monde, et de signes incarnés dans la culture matérielle susceptibles de signaler une adhésion religieuse ou une appartenance confessionnelle – facilement repérables en contexte asiatique. Dans le bouddhisme d’Occident en revanche, les cartes d’une lecture sémiotique des appartenances sont d’autant plus brouillées que, d’une part, la nature du rapport aux symboles et aux normes du bouddhisme est plastique, et que, d’autre part, l’affichage ostensible ou la dissimulation de signes normalement cadrés par les normes religieuses relève d’autres logiques – individuation, schismes, hétérodoxie, etc. À partir de la comparaison de cas concrets recueillis in situ en France et dans d’autres contextes nationaux, les jeux sur les codes sémiotiques de l’appartenance au bouddhisme relèvent en filigrane les enjeux d’adaptation auxquels est confronté le bouddhisme en Occident.

This paper aims at exploring a social semiotics of Buddhists. This approach encompasses issues such as the social uses of the signs of “Being Buddhist”, the modes of decoding adherence to Buddhism, by means of exposing behavioral, discursive or clothing signs, within communities of practitioners. These latter are labels by which is traced a frontier between “community” (sangha) and the “rest of the world”, and signals embedded in material culture by which religious adherence or belonging are expressed – and easily identified as such in the Asian context. In Western Buddhism, however, these semiotic “decipherings” of religious belongings are much more blurred for two reasons. First, because the ways to relate to Buddhist norms and symbols are malleable. Second, because the ways to display ostensibly or to hide Buddhist signs, usually framed by religious norms, partake of other logics – individualization, schisms, heterodoxy… Based upon ethnographic empirical data, gathered in France and in other national contexts, this paper examines the manners to play with the semiotic codes of belonging to Buddhism, and in conclusion, the ways they disclose the broader issues of adaptation of Buddhism in the West.

Opérations de transformation dans l’iconographie du bouddhisme tibétain.
Louis Hébert – page 81

Après avoir interdéfini structure, terme, relation et opération, l’auteur propose une fusion de trois typologies d’opérations transformationnelles : celle de Groupe µ, celle de Claude Zilberberg et celle de François Rastier. Ensuite, l’auteur caractérise, principalement à l’aide de sa métatypologie, certains aspects de son corpus d’analyse. Celui-ci est constitué de quelque 270 représentations iconographiques d’êtres fantastiques du bouddhisme tibétain (divinités mondaines ou éveillées, démons, animaux mythiques, monstres, etc.). Il appert notamment que le corpus privilégie l’adjonction (et l’augmentation), parfois flamboyante, et très souvent une forme particulière de celle-ci : la réduplication d’éléments déjà présents dans la forme originelle (par exemple, l’adjonction d’yeux, de bras ou de jambes). Cependant, certains êtres échappent à ces règles, par exemple le Kirtimukha, monstre dont il ne subsiste – suppression maximale et conservation minimale – que la tête. Cette prépondérance d’une sémiotique tonique (adjonctions et augmentations) plutôt qu’atone (suppressions et diminutions) contraste d’une certaine manière avec la notion de vacuité, au cœur du bouddhisme, et le caractère ineffable et, plus généralement, irreprésentable de la réalité ultime.

Once he interdefines structure, term, relation and operation, the author proposes a fusion of three typologies of transformational operations: those of Groupe µ, Zilberberg and Rastier. Using primarily his metatypology, the author then describes certain aspects of his corpus for analysis. The corpus is made up of some 270 iconographic representations of fantastical beings from Tibetan Buddhism (worldly and enlightened divinities, demons, mythical animals, monsters, etc.). In particular, it appears that the corpus favours addition (and increase), which is sometimes flamboyant, and very often takes a particular form: a reduplication of elements already present in the original form (e.g., extra eyes, arms or legs are appended). However, some beings elude these rules, Kirtimukha, for example, a monster of which it is said that only the head remains, an example of maximum deletion and minimum continuance. This preponderance of a tonic semiotics (additions and increases) over an atonic semiotics (deletions and decreases) somehow contrasts with the core Buddhist notion of emptiness, and the ineffable and generally irrrepresentable nature of ultimate reality.

Empreinte et réincarnation.
Benoît Mauchamp – page 95

L’article considère le concept bouddhiste de réincarnation au regard des éléments d’une sémiotique de l’empreinte telle qu’elle est proposée par Jacques Fontanille dans son livre Soma et Séma (2004). Après avoir dégagé les caractéristiques communes de la réincarnation et d’une théorie de l’empreinte, qui toutes deux allient notamment présence et absence, immanence et transcendance, rupture et continuité, le propos s’efforce d’observer plus concrètement ces phénomènes à travers l’étude d’objets filmiques. Les deux films considérés – une fiction populaire de Bertolucci, Little Buddha (1993), et un documentaire de Nati Baratz, Unmistaken Child (2008) – possèdent une intrigue similaire invitant à étudier, sur le plan de l’expression, comment l’empreinte d’un être éveillé peut s’inscrire dans le substrat signifiant du corps et, sur le plan du contenu, la quête d’un moine pour la nouvelle manifestation de son maître décédé.

This article addresses the Buddhist concept of reincarnation through notions taken from a “semiotics of print” as it was suggested by Jacques Fontanille in his book titled Soma et Séma (2004). First, the text analyses common features of reincarnation and this specific semiotics, considering the notions of presence and absence, immanence and transcendence, continuity and discontinuity… The article observes then more specifically these aspects in two films, which are a popular fiction by Bertolucci, Little Buddha (1993), and a documentary film by Nati Baratz, Unmistaken Child (2008). Both these films present a similar plot that allows one to reflect, on the one hand, on how the trace of an enlightened being inscribes itself in the signifying substance of a specific body, and to consider, on the other hand, a monk’s quest for (and recognition of) the new manifestation of his deceased master.

HORS DOSSIER

Du sens aux sens : les représentations mentales dans l’acte de lecture.
Sylvain Brehm – page 107

Le statut des représentations mentales dans la lecture n’a fait l’objet que de peu d’études approfondies. Les travaux fondateurs menés en théorie littéraire insistent surtout sur la dimension conceptuelle de ces représentations. Les sciences cognitives, de leur côté, s’intéressent également aux modalités de la compréhension des textes, mais ne prennent en compte ni la dimension esthétique de ces derniers ni la singularité de l’acte de lecture. Nous proposons d’instaurer un dialogue interdisciplinaire afin de montrer que les représentations mentales contiennent des composantes aussi bien sensorielles qu’émotionnelles et conceptuelles.

The status of the mental representations during reading was the object of only a few in-depth studies. The founding works in literary theory focus especially on the abstract dimension of these representations. The cognitive sciences, for their part, are also interested in the modalities of the understanding of texts, but do not take into account either their aesthetic dimension or the peculiarity of the act of reading. We suggest establishing an interdisciplinary dialogue to show that the mental representations contain sensory, emotional and abstract constituents.

Images identitaires et rhétorique : la première de couverture de guides touristiques.
Montserrat López Díaz – page 113

Nous analysons la première de couverture de guides touristiques de la France, de l’Espagne et du Portugal, dans chaque cas à l’intention d’un public exogène. Chacun de ces territoires doit être capable de transmettre une spécificité et de la faire sienne dans l’ambiance absolument concurrentielle de la prolifération de lieux touristiques. C’est ainsi qu’une identité est bâtie à travers un discours fait de mots et surtout d’icônes servant à profiler le pays en question. La première de couverture des guides fournit alors un accès privilégié à une réalité réduite par la pars pro toto à quelques représentations devenues assez familières. On envisagera donc en quoi ces éléments construisent des emblèmes identitaires.

We examine the front pages of tourist guides of France, Spain and Portugal. In the three cases, they are addressed to foreigners. Each territory must convey a specificity and has its own particular characteristics in the absolutely competitive atmosphere of the proliferation of tourist sites. In this way, an identity is constructed by a discourse made with words and icons that are used to reflect the country at issue. So the guide’s front pages provide a special access to a reality, which is pars pro toto reduced to some representations, which become familiar. Therefore we will discuss how these elements construct emblems of identity.

Temps narratif, temps dialectique. Une étude d’un panneau de Max Beckmann.
Anne Beyaert-Geslin – page 123

L’article étudie la relation au temps d’une peinture de Max Beckman intitulée Tod ([mort] 1938) et observe comment la textualité construit cet effet de sens. Le panneau s’inscrivant dans le contexte des années 1930, il recourt au procédé de la distanciation de Brecht (Verfremdung) et prend ses distances vis-à-vis du temps narratif de la storia. Dans la perspective d’un temps narratif, l’effet de sens temporel est produit par l’aspectualisation, mais, en ce cas, le mouvement aspectuel est interrompu à chaque étape et la catégorie sémantique interrogée. L’effet de sens est alors donné par le rythme d’alternance du connu et de l’inconnu.

The text observes how a painting by Max Beckmann, called Tod ([death] 1938) deals with time and how its textuality actually produces this meaning effect. In the context of the thirties, the panel uses Bertold Brecht’s Verfremdung (alienation effect) and keeps its distance from the narrative time of the so called storia. From this point of view, time is a meaning effect due to aspectualization but in this case, this movement is at each stage interrupted and the semantic category called into question. The effect of time is due to the rhythm given by the alternating of known and unknown.