Mercredi le 6 mai dernier, j’ai participé à une journée organisée par le Centre d’études sur l’apprentissage et la performance de l’UQAM.
Plusieurs conférenciers ont défilé devant nous pour parler d’IA et d’éthique, d’inégalités, de conception pédagogique, de gestion, de la protection de la vie privée et de détection du plagiat. La journée se terminait par une table ronde sur laquelle j’avais l’honneur d’intervenir. Pour cette table ronde, le comité organisateur avait sélectionné six questions:
- Faut-il enseigner avec l’IA, sur (en vue d’utiliser) l’IA, ou articuler les deux dans un même curriculum ?
- Quels risques vous préoccupent le plus : biais, dépendance cognitive, collecte de données, désinformation ?
- Les milieux scolaires sont-ils suffisamment outillés pour encadrer ces risques ?
- Comment éviter que l’IA devienne une « béquille cognitive » pour les élèves ?
- Les pratiques d’évaluation actuelles sont-elles encore adaptées à un contexte où les outils d’IA générative se multiplient ?
- Sinon, comment repenser l’évaluation sans tomber dans une logique purement défensive ou dans une surveillance accrue des élèves ?
- Qui devrait être responsable de former les personnes enseignantes à une utilisation pédagogique, éthique et légale des outils d’IA — les universités, les centres de service scolaire, les éditeurs de logiciels ?
- Comment éviter que chacun se renvoie la balle ?
- L’IA risque-t-elle d’accentuer les inégalités entre établissements mieux ou moins dotés ?
- Si vous deviez nommer une seule priorité collective pour la prochaine année concernant l’intégration de l’IA dans vos milieux scolaires, laquelle serait-ce ?
Évidemment, sur une table ronde, aucun des panellistes n’a le temps de dire tout ce qu’il pense…
De plus, j’ai probablement improvisé un peu ou dévié de ma préparation en fonction de ce que les autres panellistes ont pu dire… L’animateur de la table ronde, le collègue Florent Michelot (Université Concordia), m’a, entre autres, ouvert une porte qui n’était pas prévue… Mais ça vous ne le saurez jamais! Vous n’aviez qu’à vous y inscrire! 😉
Voici tout de même ce que j’avais préparé en prévision de la table ronde. Ce sont des grandes idées et des réponses courtes. Pas des réponses très développées. En me préparant pour une table ronde, je préfère avoir quelques pistes de réponses et me laisser influencer par les conférences antérieures, les discussions et le moment présent.
Question 1: Faut-il enseigner avec l’IA, sur (en vue d’utiliser) l’IA, ou articuler les deux dans un même curriculum ?
Je crois qu’il faut faire les deux, mais en succession. En fait, il faut même faire plus que cela si je me base sur ce que nous savons de l’intégration du numérique en éducation. C’est encore instinctif au sens où je ne m’appuie pas sur des données spécifiques à l’IA ou sur des références scientifiques, mais je crois simplement qu’il y a une séquence logique à respecter.
Il faut d’abord l’utiliser pour enseigner, et ça implique quelques sous-étapes comme se former à l’IA, expérimenter, commencer à l’utiliser dans sa vie personnel ou pour des broutilles, puis lentement commencer à l’intégrer dans ses tâches professionnelles jusqu’à en venir à l’utiliser pour planifier et ensuite enseigner.
À ce moment on peut penser enseigner sur l’IA. Ce faisant, vous aurez probablement déjà modélisé certains usages ou vous pourrez le faire et ainsi inclure ou introduire des discussions à propos de l’IA dans vos cours. Ensuite, on pourra introduire l’IA comme outil pour les apprenants. On le fera lentement, en balisant l’usage pour amener les étudiants à découvrir de bonnes pratiques et apprendre les règles éthiques, légales et pédagogiques de l’utilisation de l’IA. On ne voudrait pas, par exemple, qu’ils adoptent des usages nuisibles sur le plan de leur développement cognitif.
Question 2: Quels risques vous préoccupent le plus : biais, dépendance cognitive, collecte de données, désinformation ?
Pour moi, la pire chose qui puisse se produire et le plus grand risque est l’immobilisme ou l’inaction. À mes yeux, il est inconcevable qu’on laisse les jeunes découvrir l’IAg seuls et sans supervision. Dans ce contexte, ils s’exposeraient à tous les autres risques!
Question 2 a): Les milieux scolaires sont-ils suffisamment outillés pour encadrer ces risques ?
Non, plusieurs enseignants négligent encore le numérique, donc l’IA. Certains ont aussi peur (non sans raisons) de la montée rapide de l’IAg. Mais plusieurs intervenants sont aussi en action pour que ça change.
Ça nous aiderait grandement si les autorités étaient un peu plus pro-actives. Par exemple, si le Ministre adoptait un position plus claire vis-à-vis de l’IAg et qu’il recommandait clairement que tous les enseignants se forment avant la rentrées 2026. Il froisserait probablement quelques personnes, mais si l’urgence d’agir était plus clairement identifiée, ça aiderait.
Question 2 b): Comment éviter que l’IA devienne une « béquille cognitive » pour les élèves ?
C’est un piège actuellement assez difficile à éviter. Je viens de faire un diagnostic détaillé et approfondie de mon usage de l’IA (c’est pour un prochain billet!) et je tombe moi-même parfois dans le piège de mauvais usages. Pourtant, je suis bien informé et je fais attention.
Déjà, je recommande de ne pas amener ou laisser les jeunes et les moins jeunes utiliser l’IA pour faire quelque chose qu’il ne peuvent pas déjà faire ou devrait apprendre à faire. Par exemple, un jeune du primaire ne devrait pas utiliser l’IA pour faire une synthèse à sa place, car c’est une compétence qu’il doit acquérir et développer. Ici les mots sont importants… J’ai bien écrit « faire à sa place »… Un enseignant compétent pourrait tout de même utiliser l’IA d’une manière qui aide le jeune à développer cette compétence!
Il faut ensuite informer et conscientiser les jeunes et leurs parents aux risques. Il faut aussi détruire les mythes et informer les gens.
Il faut évidemment modéliser de bons usages, l’inclure dans nos activités, exiger des traces d’usages et adapter nos évaluations en conséquence. À un autre niveau, il faut l’inclure dans nos programmes officiels de formation, rendre l’enseignement et l’évaluation de la compétence numérique obligatoire et très rapidement uniformiser la progression des apprentissages à faire en lien avec le numérique et l’IAg.
Finalement, nous devons nous-même rester critique. Je crois qu’il ne suffit pas d’être technophile. Il faut aussi être critique, même un peu inquiet. Pour demeurer vigilant…
Question 3: Les pratiques d’évaluation actuelles sont-elles encore adaptées à un contexte où les outils d’IA générative se multiplient ?
La seule réponse possible et réaliste selon moi est: « Souvent, non! »
Question 3 a): Sinon, comment repenser l’évaluation sans tomber dans une logique purement défensive ou dans une surveillance accrue des élèves ?
Je ne suis pas spécialiste de l’évaluation, mais je suggère de commencer par:
- Donner des consignes très claires et explicites qui balisent clairement les usages;
- Exiger des traces de toutes les étapes – Faire un suivi régulier;
- Exiger des apprenants la création et la remise d’un plan d’utilisation préalable à tout usage de l’IAg – Pour que ce soit réfléchi et parce que ça donne l’occasion de faire de l’éducation;
- Inclure l’IAg et le processus dans les critères d’appréciation des travaux et des tâches.
Question 4: Qui devrait être responsable de former les personnes enseignantes à une utilisation pédagogique, éthique et légale des outils d’IA — les universités, les centres de service scolaire, les éditeurs de logiciels ?
Tous, mais à des moments différents ou dans des occasions différentes!
Les universités devraient obligatoirement former tous les futurs enseignants. Je sais qu’actuellement, la mode est aux formations courtes plutôt qu’à l’ajout de contenus à enseigner, mais je n’y crois pas trop… J’animais des COP cette année et à quelques reprises on a vanté la formation technologique de nos stagiaires… Selon les enseignants, ils étaient avantagés par rapport à eux au moment de sortir de leur formation!
Les CSS sont assurément les premiers intervenants dans la formation continue des enseignants. Cependant, le poids de la formation continue sur l’IA et l’urgence sont trop lourds à porter pour les CS. Les universités devraient aussi préparer une offre de formation continue, en collaboration avec les CSS. Au minimum, elles devraient offrir leur appuie aux conseillers pédagonumériques.
Les centres de services et les universités devraient aussi travailler ensemble à faciliter la recherche collaborative. C’est un moyen très intéressant et reconnu pou prendre en main sa formation continue.
En ce qui a trait aux éditeurs de logiciels… Et bien je suis en faveur de l’utilisation de logiciels libres et plutôt critique de la mainmise des éditeurs de logiciels et de manuels sur l’Éducation au Québec.
Question 4 a): Comment éviter que chacun se renvoie la balle ?
Je ne m’inquiète pas trop de cela. Le défi à mes yeux consiste plutôt à forcer ou à aider ces acteurs à collaborer pour gagner en efficacité.
Question 5: L’IA risque-t-elle d’accentuer les inégalités entre établissements mieux ou moins dotés ?
Oui, et l’impact sera probablement le plus important jamais observé par les chercheurs qui s’intéressent à la fracture numérique.
Ceux qui sont favorisés et qui ont à la fois l’accès et les compétences bénéficieront alors d’un outil hyper puissant… Quand à ceux qui n’ont pas accès et/ou n’ont pas les compétences… Sans être condamnés à la médiocrité, ils ont clairement une côte plus accentuée à monter.
Question 6: Si vous deviez nommer une seule priorité collective pour la prochaine année concernant l’intégration de l’IA dans vos milieux scolaires, laquelle serait-ce ?
Qu’on se donne la flexibilité et les ressources pour libérer chaque enseignant une demi-journée par mois pendant 5-6 mois pour qu’il puisse se former à l’IA. Suite à ma collaboration avec des enseignants et des conseillers pédagonumériques, je crois fermement que ça changerait tout. Quant à la recette ou au programme de ces cinq demi-journées de formation continue, je me permets de garder la recette secrète le temps de rédiger mon rapport de sabbatique et quelques autres textes!