L’IA est-elle plus qu’un outil?

Depuis des années, j’explique que les TIC sont des outils, tout comme un marteau. Inévitablement, j’explique ensuite que les outils ne sont pas bons ou mauvais, tout dépend du « comment »… Comment utilisez-vous l’outil? Si vous l’utilisez bien, l’outil aura le plus souvent un impact positif. Si vous l’utilisez mal, l’outil aura le plus souvent un impact négatif.

Cette simple image permet souvent de recadrer la discussion sur la place des TIC en éducation. Elle m’a toujours été très utile.

Trois moments distincts vécus ces derniers jours viennent soudainement de converger et me laissent croire que grâce à l’IA je peux être bien plus… Un professeur ou un chercheur augmenté. Surtout, j’en suis à me demander si l’IA n’est vraiment qu’un outil?


Le 7 avril dernier, je lisais un article d’Olivier Dyens dans La Presse. M. Dyens est professeur à l’Université McGill. C’est un excellent orateur, un auteur facile à lire (pas besoin d’être un spécialiste pour y trouver son compte – je vous le recommande!) et une personne très inspirante avec qui discuter de technologies et d’éducation. Encore cette fois, même si c’était un tout petit article (comparativement à un livre ou à une conférence), il a réussi à me faire réfléchir et à m’inspirer. J’ai retenu de son texte deux images importantes qui sont restées avec moi. Elles m’apparaissaient porteuses pour qui réfléchi à la place et aux rôles que l’IA peut et devrait jouer… La première est celle de la rampe de lancement. Je résume dans mes mots: lorsqu’elle est bien utilisée, l’IA nous propulse vers des niveaux que nous sommes incapables d’atteindre sans elle.

Dyens explique par cette image qu’il faut développer notre compréhension et notre compétence IA si on ne veut pas être remplacé par elle. Dans ses mot, nous sommes condamnés à l’hypercompétence! Pour moi, l’image de la rampe de lancement est restée marquée dans mon esprit comme l’expression d’un critère d’évaluation de l’utilisation de l’IA. Si on l’utilise bien, elle devrait nous permettre de faire mieux et plus que nous ne pourrions le faire sans elle. Sinon, tôt ou tard, la question de notre utilité viendra et l’IA nous remplacera. Cela veut dire qu’il ne suffit pas d’utiliser l’IA pour faire plus vite ou pour sauver un peu d’énergie. Le résultat de tout usage de l’IA doit être mieux que ce qu’on aurait pu faire sans IA. C’est le genre d’image qui trouve facilement sa place dans un cours d’initiation aux technologies éducatives, dans une formation continue offerte à des praticiens mou lors de l’animation d’une COP. Récemment, je l’ai déjà ajoutée à un plan de cours… 🙂

Dans le même article, et ces l’image centrale de son texte, Dyens explique que l’IA est un Stradivarius. Par cette image, il décrit toute la puissance de l’outil, mais aussi sa grande complexité. Je ne retiens ici encore qu’une partie du sens qu’il veut transmettre, mais c’est la partie qui est restée avec moi… L’IA est comme un Stradivarius, un instrument de musique extraordinaire capable de produire un son d’une qualité inégalable. Cependant, un musicien débutant ou moyen, voire même expert, ne pourra probablement pas tirer de cet instrument la richesse harmonique dont est capable cet outil. Cette autre image sert aussi à démontrer l’importance de la littératie de l’IA. Nous sommes condamnés à l’hypercompétence…


Le deuxième évènement est la mise à l’essai d’une nouvel outil IA: MetabolIQ AI. J’ai eu la chance qu’on me présente cet outil. Selon ce que j’ai compris, l’outil est encore en développement. On m’a proposé d’élaborer un projet de recherche en utilisant cet outil et j’y réfléchi sérieusement. Il n’est pas vraiment fait pour l’éducation, mais il pourrait certainement s’y adapter selon mes premières observations .J’ai pu faire un test intéressant et je me promets de le tester encore dans les prochains jours. J’ai utilisé le « Thinking space » de MétabolIQ pour réfléchir à mon usage de l’IA. La question autour de laquelle nous avons discuté l’IA et moi était: Comment utiliser l’IA en recherche. Le rôle de MétabolIQ était de m’aider à structurer ma pensée sur ce sujet et à l’explorer en profondeur.

Il s’en est suivi de nombreux échanges durant lesquelles l’IA m’a pisté en me fournissant des infos comme d’autres IA le font, mais elle m’a aussi lancé de nombreuses questions et propositions. J’ai répondu aux questions, fait des choix, challenger certaines suggestions et, ensemble nous avons commencer à définir ce qu’un professeur d’université augmenté par l’IA pourrait être. Notez que durant la discussion, nous avons élargi la question de départ car l’IA a pris l’initiative de me questionner par rapport aux autres aspects de ma tâche. À la fin de notre discussion, le schéma indique que 72% des idées sont les miennes, mais je ne pense pas que j’aurais pu le faire seul. Ce pourcentage était cependant bien différent au début, car au démarrage l’IA a beaucoup plus contribué que moi. Je prépare actuellement un plan de cours à propos de l’IA pour l’automne 2026 et ces pourcentages m’interpellent. Je compte forcer mes étudiants à utiliser l’IA, mais alors, comment évaluer mes étudiants ? Comment m’assurer qu’ils vont aller assez loin pour reprendre le dessus et devenir le contributeur principal

Dans le contexte de MetabolIQ, l’IA m’a forcé à aller plus loin et à envisager de nouvelles manières de l’utiliser en me questionnant et en m’incitant à la challenger. Donc, elle m’a incité à l’utiliser comme rampe de lancement. En regardant le schéma qui résume notre discussion, je constate qu’il y a beaucoup de violet (mes contributions). C’est un bon signe! Cependant, je n’avais encore jamais réfléchi avec autant de détail à toutes les manières que l’IA pourrait me permettre d’être un meilleur professeur. L’IA a clairement joué un rôle… Est-ce que le résultats est tout à fait le mien? Si c’était un humain, je répondrais que non, je dirais que nous avons collaboré et qu’il est 2e auteur, mais c’est un outil…

Après tout, je répète depuis des années que les TIC ne sont que des outils au service des enseignants et des apprenants… Donc on pourrait penser que j’ai su donner les bonnes réponses et poser les bonnes questions. Mais c’est l’IA qui a initié la discussion et poser les premières tuiles. Elle m’a aussi proposé des idées et des concepts que je ne connaissais pas. Elle a aussi pris connaissance de mes réponses, des contradictions que je soulevais et des hypothèses que je formulais et elle m’a questionné pour que j’approfondisse certains aspects.

Alors la question se pose, quand on l’utilise comme un tremplin ou qu’on réussi à faire chanter le Stradivarius, l’IA est-elle plus qu’un outil?


Le troisième évènement date d’hier. Je lisais une proposition d’article rédigé1 par mon collègue Stéphane Allaire dans lequel il utilise la théorie de l’activité d’Engeström (3e génération) pour étudier l’interaction entre deux systèmes. Dans cet article, Stéphane pose un geste relativement important et place une IA au coeur d’un des deux systèmes. Selon le vocable de la théorie de l’activité, il a fait de Claude (une IA) le sujet d’un système. Comme il le mentionne lui-même, dans la théorie de l’activité, le sujet est généralement un humain. Traditionnellement, l’IA aurait dû être considérée comme un outil. Stéphane a néanmoins décidé de disgresser à cette interprétation de la théorie car Claude avait été un réel « collaborateur ». Il cite aussi la notion d’agentivité distribuée (Suchman, 2007) comme argument. Ainsi, il explique que « certaines actions observées dans sa collaboration ne peuvent être entièrement attribuées à l’humain ». Conséquemment, un part de l’agentivité revient à Claude (l’IA).2

Stéphane, dans sa proposition d’article, fait de l’IA un sujet ou un collaborateur sur la base d’au moins deux critères principaux : la dimension interactive de sa contribution et le fait que l’IA fait preuve d’agentivité. Il explique plus loin que l’IA a fourni bien plus que des réponses qui dépassaient parfois le cadre des requêtes.

C’est souvent le cas quand j’utilise l’IA… Elle me fournit souvent plus que ce que je demande.

Ainsi donc, je pose la question:

  • Si j’utilise l’IA correctement et qu’elle me sert de rampe de lancement,
  • Si je l’utilise d’une manière telle que le résultat est bien supérieur en qualité et en portée que ce que je pourrais produire par moi-même avec mes outils traditionnels,

Le statut d’outil convient-il encore à l’IA ou allons nous devoir envisager un statut différent?

Pour que l’IA puisse être sujet ou collaborateur, Stéphane propose que le respect de certaines règles soit important. J’en retiens deux. D’abord, il y aurait la primauté des principes sur la technique. C’est l’humain qui fourni le cadre épistémique, éthique et légal que le partenaire IA doit respecter. Ensuite, le partenaire humain n’a pas considéré le collaborateur IA comme un simple exécutant et l’a impliqué à un niveau supérieur en l’interrogeant sur « le sens, la pertinence et les implications des propositions et des décisions. »

Quelque part, j’ai l’impression qu’on en revient à l’hypercompétence de Dyens… Il faut adopter une manière particulière de se comporter avec l’IA pour qu’elle joue comme Stradivarius! Et je parle là de bien plus que des compétences techniques.


  1. Je promets d’ajouter le lien vers l’article dès qu’il sera disponible en ligne… ↩︎
  2. Je paraphrase ici parce que l’article est en révision, mais une fois qu’il aura été évalué, corrigé et publié, j’ajouterai des citations. ↩︎

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