Liminaires
Introduction
L’Observatoire de la liberté d’expression publie ici son premier Portrait annuel de la liberté d’expression dans les médias du Québec et du Canada. Ce portrait est le fruit de trois années de recherche et de développement d’un système d’analyse des contenus médiatiques visant à recenser et analyser les articles relatifs à la liberté d’expression.
Cette infrastructure de recherche collecte et traite en temps réel la production médiatique canadienne (hors médias sociaux), en mobilisant des outils de traitement automatique du langage, d’intelligence artificielle et de visualisation de données pour catégoriser les articles, extraire des entités sémantiques et détecter les tendances. Elle se distingue par sa double vocation académique et grand public. Elle offre à sa communauté de recherche une interface unique permettant d’extraire des corpus personnalisés, tout en assurant un accès large de ses analyses à travers des revues de presse quotidiennes et des rapports réguliers. Ce système s’appuie sur une requête bilingue de plus de 2 000 mots-clés permettant de cibler avec précision les contenus liés à la liberté d’expression dans les médias canadiens et québécois (plus de 300 recensés à ce jour).
Ce Portrait 2026, le premier du genre, est une analyse d’un corpus composé de plus de 84 000 articles recensés dans les médias traditionnels canadiens (presse, radio et télévision). Il propose une analyse structurée en trois volets : une cartographie thématique de la liberté d’expression, un panorama des temps forts de l’actualité canadienne et québécoise, et une mise en perspective internationale. Le deuxième volet s’appuie sur une analyse de contenu de 644 articles (269 pour les médias francophone set 375 pour les médias anglophones), échantillon statistiquement représentatif du corpus pour l’année 2025, avec une marge d’erreur de 4% et un niveau de confiance de 95%.
En tant qu’étude scientifique, ce Portrait est un baromètre des expressions et représentations de la liberté d’expression dans les sociétés québécoise et canadienne, révélant les sujets qui la cristallisent, les tensions qui la traversent, les mots par lesquels elle se dit, les termes dans lesquels elle se discute, et les acteurs qui la négocient et la définissent. On ne saurait sous-estimer l’importance que prennent les expressions de ce pilier fondamental des démocraties libérales, particulièrement dans le contexte actuel. C’est pourquoi nous espérons que ce Portrait contribuera à mieux comprendre les enjeux qui la composent.
Méthodologie
Ce rapport repose sur une approche de recherche quantitative et qualitative utilisant diverses techniques de traitement automatique du langage (TAL) appliquées à un vaste corpus d’articles de presse recueillis par l’Observatoire de la circulation de l’information (OCI) La démarche méthodologique se décline en quatre phases : la constitution du corpus, l’enrichissement sémantique, l’analyse thématique et la visualisation des données.
1. Constitution du corpus Les données ont été extraites d’une base de données regroupant des articles de presse canadienne collectés par l’OCI au cours de l’année 2025 (N= 84 403) Les médias recensés ont été choisis sur la base de l’encyclopédie collaborative « Wikipédia », complétée par les bases de données de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et de Bibliothèque et Archives Canada. Le corpus a été filtré selon des critères linguistiques (français et anglais) et géographiques (Québec et reste du Canada) afin de permettre une analyse comparative (ratio structurel de 1,7 article anglophone pour 1 article francophone) Une attention particulière a été portée à la pertinence des articles en s’assurant de la présence de mots-clés spécifiques à la liberté d’expression (notre corpus contient moins de 4,4% de faux positifs, avec un niveau de confiance de 95% et une marge d’erreur de 3%). Au fil de nos recherches, nous avons créé une ontologie permettant d’établir une arborescence thématique de la liberté d’expression
2. Enrichissement sémantique Chaque article a fait l’objet d’un traitement automatique pour en extraire les métadonnées pertinentes. Ce processus inclut l’identification d’entités nommées (personnes, organisations, lieux, etc ) et l’attribution de mots-clés thématiques à partir de notre ontologie Parallèlement, les articles ont été classés selon la nomenclature internationale de l’IPTC (International Press Telecommunications Council) et des catégories propres à l’étude de la liberté d’expression, permettant ainsi de situer les enjeux dans des domaines précis
3. Analyse thématique Pour identifier les événements marquants de l’année, une analyse de la densité temporelle des publications a été effectuée, permettant de détecter les « pics » d’actualité. Ces moments de forte production médiatique ont été analysés à l’aide d’algorithmes de groupement (« clustering ») et de modèles de langage pour synthétiser les principaux sujets de discussion et identifier les acteurs dominants au sein de chaque thématique.
4. Visualisation des données Les données ont été synthétisées sous forme de visualisations graphiques Ces outils permettent d’illustrer la distribution des thématiques liées à la liberté d’expression, l’évolution temporelle de l’intérêt médiatique ou la répartition géographique des enjeux Cette approche rigoureuse permet de transformer un volume massif de données textuelles brutes en indicateurs structurés, offrant une vision d’ensemble des dynamiques de l’espace médiatique québécois et canadien en lien avec la liberté d’expression
Faits saillants
- Mésinformation et désinformation: deux langues, deux vocabulaires. Les fausses informations constituent un enjeu d’importance comparable dans les médias anglophones et francophones (19,2 % et 19 %), bien que les premiers parlent davantage de « mésinformation » (54 % du sous- corpus, ratio normalisé1 6,2 pour 1) et les seconds de « désinformation » (67 % du sous-corpus, ratio normalisé 0,82 pour 1).
- Surreprésentation de figures politiques états-uniennes et prédominance de Donald Trump dans nos médias. 48 % et 52 % des dix personnalités les plus citées dans les médias québécois et du reste du Canada sont états-uniennes; Trump est mentionné respectivement 3,4 et 3,6 fois plus que Carney, 4,4 fois plus que François Legault et 8,3 fois plus que Danielle Smith.
- La droite conservatrice, référent politique dominant des médias canadiens. La droite conservatrice domine la couverture médiatique des deux corpus : 71,5 % au Québec et 72 % dans le reste du Canada. Cet écart s’estompe en excluant les articles sur Trump (51/49 et 50/50), mais se creuse dès qu’on retranche ceux mentionnant les chefs d’État et de gouvernement (ou de l’opposition) (66 % au Québec et 85 % dans le reste du Canada).
- La liberté d’expression au Québec, sujet marginal des médias anglophones. Le Québec est mentionné dans 56 % des articles francophones, contre 15 % des articles anglophones Les articles mentionnant uniquement le Québec représentent 1 % des articles anglophones contre 19 % des articles francophones; les articles faisant référence à la fois au Canada et au Québec représentent 17 % des articles francophones contre 2,5 % des articles anglophones.
- Les médias francophones et l’ancrage québécois de l’actualité internationale. Alors que les médias anglophones situent l’actualité internationale sur la liberté d’expression dans un cadre canadien ou mondial, les médias francophones tendent à l’ancrer dans la réalité québécoise Le fait que 56 % des articles francophones mentionnent le Québec comme référent territorial et que les manifestations contre l’équipe Israël-Premier Tech au Grand Prix cycliste de Montréal représentent le 3e pic de publication francophone sur les mobilisations autour de la guerre à Gaza illustrent cette tendance structurelle.
- La mort de journalistes, point de bascule éditorial des la couverture anglophone sur les mobilisations autour de la guerre à Gaza. Le bombardement de l’hôpital Khan Younès le 25 août, qui a coûté la vie à 5 journalistes, est abordé de manière factuelle3 (87 %) Sept jours plus tard, les médias anglophones se font le relais de la vague d’indignation mondiale : 83 % des articles évoquant la Flottille Global Sumud la situent dans le contexte de violation des droits humains (génocide, famine) Ce basculement, exclusivement anglophone, se double d’une polarisation : tous les articles d’opinion4 publiés ce jour-là, le 1e septembre, dénoncent la campagne de désinformation anti-israélienne.
- Plus de prises de position dans les médias anglophones, des contenus plus orientés dans les médias francophones. Les médias anglophones et francophones publient un pourcentage équivalent d’articles factuels sur les sujets relatifs à la liberté d’expression (autour de 67 %) Si les médias anglophones recourent plus volontiers à l’opinion explicite (7 % contre 4,5 %) tandis que les médias francophones privilégient l’orientation5 tacite (29 % contre 25 %), les deux corpus convergent en faisant des grèves un sujet qui génère davantage d’articles d’opinion (14 % et 10 %).
La liberté d’expression: thèmes et relations
Activités associées à la liberté d’expression
Dans les médias du reste du Canada

Dans les médias du Québec

- le militantisme et la liberté de manifester dominent la couverture de la liberté d’expression dans les médias québécois et du reste du Canada. Ces deux types représentent plus de la moitié des occurrences (55 % dans les médias québécois, 57 % dans les médias du reste du Canada). Ces résultats suggèrent que la liberté d’expression est surtout appréhendée sous l’angle de l’action collective.
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- Le militantisme : l’activisme constitue l’activité expressive la plus fréquemment évoquée dans les deux sous-corpus, avec une présence légèrement plus forte dans les médias francophones (28,4 % contre 22,9 %).
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- La liberté de manifester : si les médias québécois et du reste du Canada recourent aux termes « manifestants » et « protesters » dans des proportions équivalentes (respectivement 11% et du 12% du corpus total), les seconds se distinguent par l’usage plus fréquent du qualificatif « pacifique ».
- La grève : là où les médias du reste du Canada traitent les grèves et les lignes de piquetages surtout comme un événement, les médias québécois les abordent davantage sous l’angle du droit du travail. Le « droit de grève » est explicitement mentionné dans 12% des articles (contre 2% pour le reste du Canada) et le thème des « briseurs de grève » est explicitement mentionné dans 3,7% d’entre eux (contre moins de 1% pour le reste du Canada).
Expressions préjudiciables
Dans les médias du Québec

- Près d’une expression préjudiciable sur trois recensées dans le corpus québécois est une expression malveillante (24% au total), suivie des expressions discriminatoires (23%), des informations fausses (22%) et des expressions offensantes (21%).
- La violence psychologique constitue la sous-catégorie la plus représentée des expressions préjudiciables (25% du corpus), suivie par les expressions dénigrantes (16%) et la désinformation (13%).
- Les expressions haineuses constituent plus d’une expression discriminatoire recensée sur deux (54,5%), devant les expressions racistes (16%), antisémites (10,5%), anti-LGBTQ+ (8%), sexistes (7%), xénophobes (2%) et islamophobes (1%).
Dans les médias du reste du Canada

- Les expressions malveillantes constituent près de la moitié des expressions préjudiciables recensées dans le corpus du reste du Canada (45%), suivies par les informations fausses (21%), les expressions (20%) et les expressions offensantes (14%).
- La violence psychologique constitue la sous-catégorie la plus représentée des expressions préjudiciables (29% du corpus), suivie par les expressions haineuses (10,6%) et la catégorie « Autres » (10,1%), composée d’expressions malveillantes génériques (« make threats », « online harms », « online threats », etc.).
- Les expressions haineuses constituent 52% des expressions discriminatoires recensées dans le corpus du reste du Canada, suivies des expressions racistes (15,6%), antisémites (15,3%), anti-LGBTQ+ (7%), sexistes (5%), xénophobes (3%) et islamophobes (1%).
CONCLUSIONS

- Les expressions préjudiciables sont plus présentes dans les médias du reste du Canada que dans ceux du Québec, aussi bien en volume (25 425 contre 8 183 articles, soit un ratio brut de 3,1 articles pour 1, et un ratio normalisé de 1,8 article pour 1) qu’en proportion de leur corpus respectif sur la liberté d’expression (48% contre 26%).
- La surreprésentation des expressions préjudiciables dans les médias du reste du Canada repose principalement sur la part des expressions malveillantes (soit un ratio brut de 4,1 articles publié dans les médias du reste du Canada pour 1 article publié dans les médias du Québec, ou un ratio normalisé de 2,4 pour 1).
- Les expressions offensantes (dénigrantes et inconvenantes) sont proportionnellement moins présentes dans les médias du reste du Canada (14% des expressions préjudiciables) que dans ceux du Québec (21%), malgré une fréquence brute légèrement plus élevée (ratio brut de 2,1 pour 1). Le ratio normalisé de 1,2 pour 1 révèle qu’à taille de corpus égale, les médias du Québec et du reste du Canada couvrent ce phénomène dans des proportions presque équivalentes. L’écart de proportions observé (21% contre 14%) s’explique ainsi par la surreprésentation des autres catégories d’expressions préjudiciables dans les médias anglophones.
- Les expressions xénophobes apparaissent 4,4 fois plus souvent dans les médias du reste du Canada que dans les médias du Québec (ratio normalisé de 2,6 pour 1), ce qui en fait la catégorie la plus fortement surreprésentée parmi les expressions discriminatoires. La même tendance est observée pour les expressions antisémites et islamophobes, avec un ratio de 4 pour 1 pour chacune (ratio normalisé de 2,4 pour 1).
