Publié le 29 avril 2026
Rebel News et « l’état de notre dialogue ». Notes sur une supercherie médiatique de Paul St-Pierre Plamondon.
Par Arnaud Bernadet
La controverse qui a suivi l’entrevue accordée le 1er avril 2026 par Paul St-Pierre Plamondon, chef du Parti québécois, à Alexandra Lavoie et au média alternatif Rebel News[i], touche au cœur de la liberté d’expression. Elle est surtout caractéristique d’une parole décomplexée dans l’espace public, portée sinon revendiquée désormais par la formation souverainiste comme elle l’a été par le courant autonomiste de la Coalition avenir Québec.

Auteur: Rebel News Network Ltd.
Radio-Canada se demandait s’il s’agissait là d’un « choix judicieux[ii] » de la part d’un parlementaire. Ce qui était reçu par certains au rang d’un acte hérétique relevait pour d’autres d’un respect élémentaire de la diversité des points de vue. L’essayiste et chroniqueur Mathieu Bock-Côté pouvait de la sorte dénoncer le « réflexe corporatiste » du diffuseur fédéral, et se féliciter au contraire que Paul St-Pierre Plamondon soit parvenu à déstabiliser les « interdits[iii] » de la conversation démocratique en accueillant Rebel News.
Et ce dernier terme doit s’entendre littéralement : une telle rencontre avait d’abord pour effet de déplacer les bornes entre ce qui est dicible et ce qui ne l’est pas, et, corrélativement, entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Une posture conforme à bien des égards au programme polémique de L’Empire du politiquement correct (2019) contre la gauche et sa bienpensance supposée. Il reste que l’entretien de Paul St-Pierre Plamondon prenait de front les règles et les valeurs propres au champ médiatique, ce que rappelait au même moment un avis du Conseil de Presse du Québec : « Rebel News n’est pas un média d’information parce que son contenu n’est pas de nature journalistique » et, plus loin : « L’activisme est incompatible avec la pratique du journalisme, qui doit se faire de façon indépendante, et non pas par intérêt politique ou idéologique[iv] ».
Mais c’est l’argumentaire de Paul St-Pierre Plamondon lui-même, qui est peut-être le plus révélateur de ce qu’il entend par « l’état de notre dialogue[v] » et du pluralisme qui devrait le caractériser. La stratégie de communication est accompagnée d’un extrait vidéo de l’échange, qui ne doit rien au hasard. Car il porte sur les prières de rue devant la Basilique de Notre-Dame au cours de l’été 2025. Paul St-Pierre Plamondon observe à ce sujet qu’une « seule journaliste », nommément son interlocutrice, se préoccupe alors d’un « phénomène d’intérêt public »… Un phénomène – spectaculaire – dont il conviendrait au préalable de déterminer avec force précaution et l’ampleur et la signification. Il s’agit par-dessus tout d’une question minée au plan politique, et nul ne l’ignore moins que le chef du Parti québécois. L’entrevue réalisée avec Rebel News a été enregistrée la veille de l’adoption du projet de loi 9 par le Parlement, une mesure visant à renforcer la laïcité, à interdire spécialement les prière de rue et à limiter les pratiques religieuses collectives dans l’espace public.

Auteur: UnPingouin, 12 août 2021, CC BY-SA 4.0
En ce domaine comme en celui de l’immigration, Paul St-Pierre Plamondon revendique pourtant son « droit en la parole » et se présente comme l’homme de la nuance : capable de « faire la part des choses » et de s’exprimer « de manière responsable » tout en refusant absolument de « se taire ». En plus de l’éthique de l’orateur qui cultiverait supposément la modération, une voie centriste en quelque sorte, l’argumentaire ne cesse de mettre l’accent sur la déontologie du discours : fondé sur l’« honnêteté intellectuelle », il n’aurait qu’une seule condition, que les propos n’en soient pas « déformés, ou réinterprétés ». De sorte que Rebel News apparaît paradoxalement comme un exemple de fidélité et de rigueur, les médias traditionnels étant accusés à l’inverse d’être « idéologiquement biaisés » sur certains sujets de société (mais lesquels, exactement ?).
Sans doute ces derniers n’ont-ils pas « le monopole de la rigueur et de l’exactitude », mais le procès qu’instruit ici Paul St-Pierre Plamondon s’apparente sur bien des points aux rhétoriques de la post-vérité à l’œuvre chez nombre de dirigeants populistes dans les deux dernières décennies. De plus, en centrant l’argumentaire sur la déontologie de la parole, sa stratégie vise à euphémiser voire à neutraliser les signaux idéologiques associés à Rebel News, non seulement ses filiations avec l’extrême droite ou l’alt-right (et non la droite classique, libérale ou nationale-conservatrice, par exemple), mais également des prises de position, climatosceptiques en matière environnementale ou antivaccins dans le domaine de la santé. Au mieux Paul St-Pierre Plamondon fait-il valoir un désaccord formel, bien vague et bien mou, avec les idées exprimées « par le passé » sur ces « tribunes » alternatives. Le contraire même de la vigilance critique, qu’on est en droit d’attendre d’un représentant politique digne de ce nom.
À cet égard, l’exemple des prières de rue sur lequel le député de Camille-Laurin a mis l’accent se révèle aussi douteux que dangereusement démagogique. Car il est impossible d’ignorer les discours de Rebel News ciblant les populations migrantes, notamment arabo-musulmanes. On songe en particulier au contre-récit élaboré par son directeur Ezra Levant, les accusant de violence après l’attentat de la mosquée de Québec en 2017 par Alexandre Bissonnette, acquis pourtant aux thèses suprémacistes et conspirationnistes, et fervent supporteur des politiques anti-migratoires de Donald Trump[vi]. Désireux d’aller « au fond des choses », selon ses propres termes, Paul St-Pierre Plamondon passe donc sous silence de telles thèses, en plus de nourrir l’amalgame. Du moins l’expression du désaccord sur laquelle il insiste tant (« malgré nos différends ») est-elle très loin de pouvoir l’exempter éthiquement.
« Depuis quand est-ce devenu dangereux de se parler en démocratie ? » demande très justement le chef du PQ. Mais l’enjeu n’est pas tant de se parler que de savoir comment parler et comment se parler. Loin de la circularité conversationnelle, entretenue par les réseaux sociaux et leurs « chambres d’échos », de la culture de l’indignation et de la ‘‘cancellation[vii]’’ qui s’y pratique, Paul St-Pierre Plamondon entend restaurer une conception résolument agonistique du débat, réglée sur la dynamique de la contradiction : « J’étais donc très heureux de confronter mes idées avec quelqu’un qui est en désaccord avec moi ». À ceci près qu’un média comme Rebel News est le pur produit de cet âge numérique, et se distingue précisément par les théories complotistes et conspirationnistes qui y prolifèrent[viii]. Dans un tel contexte, Paul St-Pierre Plamondon leur donne inévitablement droit de cité. Être en désaccord, ce n’est ni s’opposer ni réfuter. Encore moins réprouver. Être en désaccord ne suffit pas.
La conception maximaliste de la liberté d’expression que promeut ici Paul St-Pierre Plamondon ne doit pas dissimuler évidemment la stratégie électoraliste. S’il s’agit de répondre aux questions « de tous les citoyens », et qu’il n’y a pas en effet de « citoyens de seconde classe », c’est en allant puiser dans d’autres viviers, conservateurs voire libertariens, déçus par le courant caquiste et courtisés par des adversaires à l’image d’Éric Duhaime. Mais de nouveau, le discours travaille à inverser la réalité : ces citoyens dont il importe tellement de ne pas marginaliser les voix, d’entendre les croyances, les inquiétudes, les rêves ou les frustrations, pour mieux les rallier au projet indépendantiste, ceux-là ne se confondent pas avec les laissés pour compte de la société québécoise, régulièrement exposés aux injustices économiques, sociales, raciales, sexuelles, autant d’individus ou de groupes qui sont rarement invités dans la conversation démocratique, quand ils ne sont pas tout simplement invisibles ou inaudibles.
En vérité, la démarche maximaliste de Paul St-Pierre Plamondon s’apparente à bien des égards à celle de Nicolas Sarkozy au moment de l’élection présidentielle française de 2007 : en s’engageant dans une guerre des idées contre la gauche, inspirée de l’interprétation spécieuse qu’Alain de Benoist avait donnée de Gramsci, le promoteur de la droite décomplexée entend alors faire rentrer les électeurs du Front national dans le giron républicain. Comme pour les droites radicales aujourd’hui en Europe, l’opération médiatique à laquelle se livre Paul St-Pierre Plamondon consiste avec Rebel News à désavouer et lever la logique prophylactique qui gouvernait jusque-là et le champ médiatique et le champ politique (le fameux « cordon sanitaire »). Avec les conséquences et les risques que cela comporte. On est loin d’une parole responsable, contrairement à ce que proclame son auteur.
L’analogie s’arrête sans doute là cependant. Du reste, le brutalisme qui s’observe au Sud, et les pratiques illibérales qui distinguent la manière trumpienne de gouverner, favorise sans nul doute cette parole décomplexée. Mais, au sein de la formation souverainiste, ses racines intellectuelles seraient probablement à chercher du côté de l’influent conservatisme québécois (Mathieu Bock-Côté, Étienne-Alexandre Beauregard[ix]) et de sa circulation transatlantique. On mentionnera en particulier le lieu commun selon lequel l’extrême droite serait avant tout une catégorie inventée et sans cesse redéfinie par ses adversaires, qui pour cette raison ne rendrait pas justice aux nouveaux nationalismes identitaires et populistes en Occident, à leurs demandes de souveraineté contre les effets pervers de la mondialisation et contre l’élite technocratique à laquelle cette mondialisation aurait surtout profité[x]. Le véritable danger viendrait, on s’en doute, du centre libéral et de la version intersectionnelle (« woke ») de la gauche…

Ainsi, l’entrevue de Paul St-Pierre Plamondon avec Rebel News relève d’une manœuvre sinon d’une supercherie médiatique. Car le pluralisme maximaliste dont l’orateur politique se réclame ne va pas chez lui sans de fortes restrictions par ailleurs. On peut même dire que le souci du « dialogue » et de « l’état du dialogue » a précisément pour rôle de les dissimuler. C’est ce que montre chez lui le traitement de cette autre liberté publique fondamentale qu’est la liberté académique. J’y reviens dans mon prochain billet.
[i] https://www.rebelnews.com/asphyxie_fiscale_immigration_demesuree_pspp_sonne_l_alarme. Pour rappel, Rebel News est basé à Toronto. Alexandra Lavoie présente l’entretien selon la logique conventionnelle du récit victimaire : « Après avoir été bloqués pendant une heure par la tribune de la presse parlementaire, nous avons finalement réussi à entrer à l’intérieur de l’Assemblée nationale pour réaliser une entrevue exclusive avec le chef du Parti québécois. » Dans cette mise en scène, l’héroïsation de l’autrice se mesure au fait que Rebel News serait une voix marginalisée sinon réprimée au sein de l’institution démocratique.
[ii] Radio-Canada, 10 avril 2026. Voir également les positions exprimées par Guillaume Bourgault-Côté, « Les contradictions de PSPP » (L’Actualité, 9 avril 2026) et Yves Boisvert, « Là où loge PSPP » (La Presse, 14 avril 2026).
[iii] Mathieu Bock-Côté, Page Facebook, 11 avril 2026.
[iv] Conseil de Presse du Québec, 8 avril 2026.
[v] https://www.facebook.com/pspp.quebec. 10 avril 2026.
[vi] Voir Kai Nagata, Canada’s National Observer, 22 février 2017.
[vii] Sur la diversité des pratiques d’annulation, voir Arnaud Bernadet, La guerre des mots. Essais sur la conversation démocratique à l’âge de la “cancel culture’’, Montréal, Éditions Liber, 2025.
[viii] Rappelons par ailleurs qu’en 2021 l’Agence du Revenu du Canada a refusé le crédit d’impôt à Rebel News, estimant que les nouvelles originales y comptaient pour moins de 1 %, sans même mentionner le fait qu’environ 2/3 des reportages examinés ne tenaient compte ni de faits avérés ni de perspectives multiples.
[ix] Entre autres : Mathieu Bock-Côté, Le totalitarisme sans le goulag, Paris, La Cité, 2023 ; Les deux Occidents, Paris, La Cité, 2025 ; Étienne-Alexandre Beauregard, Le schisme identitaire. Guerre culturelle et imaginaire québécois, Montréal, Boréal, 2022 ; Anti-civilisation, Paris, La Cité, 2025.
[x] Sur cette tentative de dilution conceptuelle, voir mon article « Ruba Ghazal et les chemises brunes » (Le Devoir, 29 juin 2024).