Publié le 3 juin 2026
Par Arnaud Bernadet
Parce qu’ici tout est permis, y’a à peu près rien de proscrit
Les Cowboys Fringants
Pas de sens, pas de censure, pas de censeurs c’est sûr
Ici les nouveaux curés n’auront personne à canceller
Car chez nous évidemment, tout le monde est consentant.
En matière de cancel culture, et de ce qu’on appelle parfois les guerres d’annulation (cancel wars), la prudence est de mise. D’une part, on oublie souvent qu’elles sont fondées sur une demande de démocratie, et spécialement une requête de redevabilité (accountability) à l’égard des puissants et des dominants, quand elles ne se doublent pas d’une demande de reconnaissance, de la part des groupes minoritaires entre autres. D’autre part, le phénomène, probablement mal nommé, est divers sinon hétérogène dans ses pratiques et expressions – des sit-ins et boycotts au vandalisme en passant par les techniques de deplatforming ou les mécanismes de censure à l’œuvre entre les groupes d’usagers des réseaux sociaux. Enfin, si la cancel culture obéit à des motivations éthiques en raison de sa demande d’imputabilité, elle a été également, et rapidement, détournée par les élites économiques, politiques et intellectuelles pour servir leurs agendas et leurs intérêts[i]. Certains n’hésitent pas à en nier l’existence ; d’autres à la condamner. Devant les amalgames auxquels elle donne lieu, on comprend les résistances durables à faire usage de ce demi-concept.

Dans ces circonstances, un cas des plus révélateur est celui de la librairie La Liberté de Québec, qui a provoqué en avril 2026 une controverse publique, parce qu’elle avait accueilli le lancement du livre d’Éric Duhaime, Destination autonomie, soutenu par Libre Media. Plusieurs internautes et clients condamnaient alors l’établissement pour avoir assuré la promotion du chef du Parti conservateur, et menaçaient ouvertement de le boycotter, en recommandant de ne plus le fréquenter ou d’y cesser séance tenante tout commerce. Non seulement les réactions ne devaient pas tarder, mais, de la gauche à la droite, on a même eu droit à un beau moment d’indignation de la part de la classe politique québécoise, mais aussi d’intellectuels, de journalistes et autres observateurs de la vie sociale, qui ont condamné à l’unanimité cet injuste appel au boycott. Ce consensus très moral n’était pas dépourvu pourtant de nombreuses incompréhensions et ambiguïtés. Il laissait entendre un discours qui ne distingue guère entre une culture de l’interdit, supposément marquée au coin de la radicalité et de l’intolérance, et un désir de protection voire de sanctuarisation de la liberté d’expression (désir toujours suspect de dissimuler et de défendre les intérêts contradictoires des sujets et des groupes au cœur du demos).
Le lieu de la parole
Si l’appel au boycott qui visait la librairie La Liberté a tant fait jaser, c’est peut-être qu’il s’inscrivait dans une série d’événements similaires dans un temps très rapproché. Le 17 mars 2026, les Féministes en mouvement de l’Université Laval lançaient un appel à l’action en demandant que soit annulée la « Conférence sur l’avenir de la nation québécoise » organisée sur le campus par le PQ. Elles accusaient les trois panélistes, le député Alex Boissonneault, l’influenceur Benjamin Tremblay et l’essayiste Étienne-Alexandre Beauregard, de tenir « un discours traditionaliste, discriminatoire et voir [sic] haineux[ii] ». Elles accusaient Tremblay d’être surtout « préoccupé » par « l’abus » des immigrants, et Beauregard d’être chercheur pour le compte de l’institut Cardus, un think tank chrétien. Fin avril, le cinéma Cartier devait projeter le documentaire controversé, Génération trans, de Jean-Pierre Roy. Alors que le film était passé sans encombre à Montréal, le propriétaire cédant à la pression et à des menaces relevant directement de la sécurité décidait d’annuler la séance[iii]. À une semaine près, c’est à ce moment-là que se déroule l’affaire de la librairie La Liberté.

En plus de la proximité chronologique qui relie ces trois événements, il n’est peut-être pas inutile d’observer qu’ils sont tous localisés, et de manière inhabituelle, dans la capitale québécoise alors que la plupart des cas de cancel culture recensés jusque-là étaient surtout associés à Montréal ou à Ottawa, plus largement au Canada anglais et bien sûr aux États-Unis. On ne perdra pas de vue pour finir l’échelle micro-historique qui est la leur, et le traitement inversé ou amplifié qui leur est réservé dans les médias. S’il est vrai que « minime » ne signifie pas pour autant « insignifiant », on prêtera évidemment attention à l’effet de répétition qui se dégage entre eux. Enfin, de l’université à la salle de cinéma en passant par la librairie, le plus important est le lieu où l’on veut prendre la parole et où l’on veut aussi l’empêcher. Car, au plan pratique et symbolique, ces espaces sont destinés au savoir et à la culture. S’il est possible d’y mettre en circulation des idées et de les partager, il est non moins possible cependant de les contester et de les contrôler.
Le tiers actant
Au reste, seul le cas du cinéma Cartier correspond au sens strict à une scène de cancellation (et ce, en dépit de l’alternative proposée par LaScène). La conférence organisée par le PQ a pu se tenir sur le campus de l’Université Laval après quelques perturbations. Quant au boycott de la librairie, il est plutôt la conséquence du lancement de l’ouvrage de Duhaime. En revanche, la décision d’Yvan Fontaine, propriétaire du cinéma Cartier, n’est pas du même ordre. Non seulement parce qu’elle prive concrètement le public de l’activité expressive, cela va de soi ; mais surtout parce qu’elle actualise une dynamique triangulaire qui gouverne de nombreuses autres pratiques d’annulation. Entre la cible qui subit la dénonciation, l’ostracisme ou l’interdit et le demandeur qui fait pression en énonçant une requête de redevabilité s’interpose fréquemment un tiers actant, l’instance (ou le « censeur ») qui agit sur la base du pouvoir réel qu’elle détient. Les individus ou les groupes qui appellent à l’action ont rarement les moyens de renverser les rapports de force et de parvenir à leurs fins (ce qui ne les disculpe pas pour autant de leurs actions[iv]). Prenons SLAV en 2018, la création de Robert Lepage et Betty Bonifassi. L’annulation ne résulte pas directement des critiques d’appropriation culturelle. Ce ne sont pas les manifestants ou les militants qui retirent le spectacle de l’affiche, mais bien le Festival international de jazz de Montréal qui en décide ainsi sous leur pression, ce qui n’est pas exactement la même chose. En 2023, c’est l’Université McGill qui, après avoir invité le juriste homosexuel Robert Wintemute, prend la responsabilité d’annuler sa conférence face à une centaine d’étudiants qui le jugent transphobe[v]. On pourrait multiplier les exemples.
L’élite et sa bonne conscience
Comme il arrive dans une majorité de scènes d’annulation, les discours dévorent l’événement et achèvent de se substituer à lui, illustrant de la sorte la thèse célèbre de Montaigne : « Il y a plus affaire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses […] : nous ne faisons que nous entregloser[vi] ». Le phénomène se trouve en quelque sorte dramatisé dans le cas de la librairie, en raison de la présence d’Éric Duhaime, chef du parti le plus à droite du spectre politique québécois. Cette surexposition entraînait une logique des deux poids deux mesures, aussitôt relevée par Éléna LaLiberté, directrice de l’entreprise familiale. Elle rappelait que Ruba Ghazal, co-porte-parole de Québec solidaire, avait été accueillie le 4 février 2026 chez elle sans que cela suscite de semblables émois. Elle invoquait la neutralité et le respect du pluralisme : « On souhaite continuer dans cette ligne et se tenir droit. On a toujours eu les mêmes valeurs et la même mission, sans ligne éditoriale fixe. Notre rôle est de donner accès aux idées et non pas de les orienter[vii]. »
Quant au principal intéressé, il buvait du petit lait : « C’est un peu ironique lorsqu’on regarde le nom de la librairie ! » (id.) Face à ce qu’il considérait comme « la pire tentative d’annulation » (forcément…), Duhaime s’en prenait à cette professeure de cégep, cliente fidèle, qui avait déclaré qu’elle dissuaderait désormais ses étudiants de se rendre au magasin : « En littérature, une enseignante devrait former ses étudiants dans l’aversion de l’index et de la censure. Rappeler que la littérature était le seul endroit où on pouvait tout dire. Faire lire Sade, Gide, Miller et Bukowski. On sait tous que l’Inquisition a brûlé le dictionnaire philosophique de Voltaire[viii]. » En liant le fond philosophique, poétique et romanesque à sa dimension civilisationnelle, l’argument vise à opposer à la gauche sa propre tradition critique depuis les Lumières. Quant à l’imaginaire de l’autodafé, il ne manque pas de précédents au Canada, et Duhaime mise expressément sur cette mémoire collective (plus que sur celle de l’Inquisition dont il semble cultiver une vue approximative). On songe bien sûr à la trentaine d’ouvrages brûlés en 2019 parmi les 5000 exemplaires (bandes dessinées, romans, encyclopédies francophones) accusés d’attenter à la représentation des communautés autochtones, et pilonnés à la demande d’un conseil scolaire d’Ontario[ix]. Le chroniqueur Patrick Moreau poursuivait dans cette veine lorsqu’il assimilait les boycotteurs à de tristes « émules du capitaine Beatty » dans Fahrenheit 451, « aussi allergiques que lui à la contradiction[x] ». Il prônait inversement le « choc des idées », seul moyen d’échapper à la « pauvreté intellectuelle » (id.), ce que chacun lui accordera. Sachant que Bradbury s’inspirait de la Red Scare, le sous-texte touchait ici un lieu commun des nouvelles guerres culturelles, celui d’un présumé ‘‘maccarthysme’’ de gauche.
De nature spectaculaire et hyperbolique, ces analogies déroutent plus le lecteur qu’elles ne lui permettent de penser ce qu’elles se proposent pourtant d’identifier. À terme, l’objectif est de discréditer et même de délégitimer la culture de l’annulation sans en comprendre les raisons ni les visées. Le maire de Québec, Bruno Marchand, jouait la carte de l’émotion : « Je ne comprends pas pourquoi les gens font ça. […] Autant à droite qu’à gauche, moi, ces extrêmes-là me font peur[xi]. » Au Parti québécois, on exprimait la « consternation », et dénonçait les « mouvements radicaux » (quelques clients et internautes, donc) qui, agissant au nom de la justice sociale, imposaient « par l’intimidation un conformisme idéologique[xii] ».
Haro sur le boycott !

Ce concert bien pensant, qui prétend « préserver et faire prospérer la liberté d’expression[xiii] » contre tous les censeurs de la terre, néglige toutefois depuis le début ce fait que le boycott est un droit fondamental. Il est non seulement légal, mais bénéficie (globalement) de la protection offerte par l’article 2 de la Charte canadienne des droits et libertés. N’en déplaise à chacun, et en premier lieu à la propriétaire de la librairie qui s’est sentie à juste titre attaquée, le boycott n’est pas contraire à la liberté d’expression, il en procède. Or à l’évaluer sur un plan étroitement idéologique, on contestait du même geste, et sans discernement, l’exercice de ce droit. Bien entendu, on peut mettre en doute la pertinence et l’efficacité de la tactique, qui cible un commerce fragile appartenant à l’écosystème lui-même restreint de la culture. On peut lui opposer la nécessité du débat et de l’échange rationnel des points de vue. Je serai le premier à soutenir cette position. Mais est-il possible de ne pas relever dans ce cas comme pour tant d’autres que le mode opératoire choisi par les boycotteurs a été en priorité les médias sociaux ? Un lieu d’expression qui favorise bien moins l’argumentation que ce que Jonathan Haidt a appelé « the righteous mind[xiv] », une posture mêlant le sentiment de sa propre moralité à la colère et à la dénonciation. Entre la culture de l’annulation (cancel culture) et la culture de l’indignation (outrage culture), les répliques du milieu intellectuel et politique n’ont guère brillé à leur tour par leur clairvoyance. Non seulement elles ont emprunté les mêmes canaux, en exploitant elles aussi le registre de l’opinion et de la réaction, mais elles ont aggravé les amalgames. Ce faisant, elles ont pris au piège la liberté d’expression dont elles se réclamaient avec un éclat… – comme dirais-je ? – héroïque.
[i] Sur ce point spécifique, voir Catherine Liu Virtue Hoarders. The Case Against the Professional Managerial Class, University of Minnesota Press, 2021 et Olúfémi O. Táíwò, Elite Capture. How the Powerful Took Over Identity Politics (And Everything Else), Chicago, Haymarket Books, 2022.
[iii] Le film prend finalement l’affiche le 27 mai 2026 dans une autre salle, à LaScène Lebourgneuf.
[iv] J’ai développé cette question dans La guerre des mots. Essais sur la conversation démocratique à l’âge de la ‘‘cancel culture’’, Montréal, Liber, 2025, p. 251-258.
[v] Le thème de la conférence annoncée était « The Sex vs. Gender (Identity) Debate in the United Kingdom and the Divorce of LGB from T ». De son côté, l’établissement invoque officiellement des mesures de sécurité pour se justifier de sa décision.
[vi] Michel de Montaigne, « De l’expérience », Les Essais, édition Villey-Saulnier, Paris, Presses universitaires de France, 2013, p. 1069.
[vii] TVA nouvelles, (28 avril 2026).
[viii] Page Facebook (29 avril 2026). Les noms d’auteurs sont subtilement choisis, Gide notamment, et mettent l’accent sur les transgressions sexuelles. Au-delà de l’allusion personnelle, – il est possible d’être homosexuel et libertarien, – il s’agit de casser l’alliance entre l’expression minoritaire – les communautés LGBTQ – et la culture du bannissement entendue comme instrument de contestation et d’affirmation.
[ix] Thomas Gerbet, « Des écoles détruisent 5000 livres jugés néfastes aux Autochtones, dont Tintin et Astérix » (Radio-Canada, 07.09.2021).
[x] « Vive La Liberté ! » (Le Devoir, 8 mai 2026).
[xi] Radio-Canada, 29 avril 2026.
[xii] Paul St-Pierre Plamondon, Page Facebook, 28 avril 2026.
[xiii] Voir la Page Facebook (28 avril 2026) de Pascal Paradis, député péquiste de la circonscription où se déroule le “drame”.
[xiv] Jonathan Haidt, The Righteous Mind, New York, Vintage Books, 2012.