Publié le 12 mai 2026

L’étrange liberté académique de Paul St-Pierre Plamondon.

Par Arnaud Bernadet

L’aspirant au poste de premier ministre, Paul St-Pierre Plamondon, chef du Parti québécois, ignore-t-il l’existence de la « Loi sur la liberté académique en milieu universitaire » votée par l’Assemblée nationale le 3 juin 2022 ?

La question n’est pas oiseuse. Elle n’a rien d’une provocation. Elle est d’autant plus légitime que la formation souverainiste a unanimement appuyé cette mesure proposée par la Coalition avenir Québec et la ministre de l’Enseignement supérieur de l’époque, Danielle McCann. Elle mérite surtout d’être posée à la lumière des déclarations polémiques répétées du député de Camille-Laurin, hostiles au milieu savant. Certaines, plutôt inquiétantes, n’ont guère été relayées par les médias mainstream[1].

Or ces prises de position sont symptomatiques de la conception qu’il se fait plus largement des libertés publiques. En effet, les professions de foi généreuses, sinon maximalistes, spécialement à l’endroit de la liberté d’expression (voir ici même « Rebel News et ‘‘l’état de notre dialogue’’ »), ne doivent pas dissimuler l’approche autoritaire qui y est à l’œuvre. Les restrictions portées à son usage n’ont pas trait aux limites du droit (le Code criminel par exemple), mais plutôt à la diversité des idées, particulièrement lorsqu’elles sont issues des rangs libéraux ou progressistes.

On distinguera plusieurs stratégies de discours :

  • La rhétorique de l’imprécation

Elle a été utilisée contre les associations du milieu culturel québécois après qu’elles ont félicité Marc Miller pour son entrée en poste comme ministre fédéral de l’Identité et de la Culture canadiennes : « La vacuité intellectuelle et l’aplaventrisme d’une partie substantielle du milieu culturel québécois sont franchement gênants. J’ai honte. » (2 décembre 2025 – Compte X). De ses porte-parole en particulier, Paul St-Pierre Plamondon s’attendait selon son optique nationaliste à ce qu’ils « soient loyaux envers le Québec et la francophonie[2] ». Mais il incluait dans le lot les universitaires et Radio-Canada en raison des subsides fédéraux qu’ils recevaient, et de la dépendance économique que cela générait. Il devait nuancer, quelques jours plus tard, ses propos sans en changer le fond toutefois. Il précisait pour finir : « Ottawa restreint la liberté académique, restreint la liberté d’expression et la liberté artistique de nos artisans en posant ces conditions-là » (id.).

En l’occurrence, la vacuité intellectuelle et l’aplaventrisme ciblaient les « dogmes idéologiques » (id.) du Canada anglais. Bien entendu, on se demande en quoi la nomination de Marc Miller concerne de près ou même de loin le milieu universitaire. Mais le procédé de généralisation qu’employait Paul St-Pierre Plamondon avait au moins le mérite de mettre au jour les stratégies du pouvoir fédéral à l’égard des universités québécoises, que ce soient les programmes de subventions du CRSH, du CRSNG et des IRSC, les Chaires de Recherche du Canada ou les Chaires Impact +, récemment initiées par la ministre Mélanie Joly[3]. Est-il besoin de rappeler que le programme CRC a été mis en place au tournant du siècle, et apportait alors au monde de la recherche canadienne des investissements significatifs ? Mais dans le contexte post-référendaire il était aussi un moyen subtil pour Ottawa de fidéliser et idéologiquement et économiquement les établissements québécois.

Il est évident que Paul St-Pierre Plamondon a en vue spécialement les critères en équité, diversité et inclusion[4] (EDI), imposés à la recherche subventionnée depuis 2017 par la ministre fédérale Kirsty Duncan. Il est non moins évident que les universitaires ne peuvent pas tomber de Charybde en Scylla, et substituer d’autres dogmes idéologiques – la « loyauté » qu’exige le chef du PQ – à ceux qui déjà les soumettent. Il ne s’agit nullement de nier le conformisme du monde savant, encore moins l’existence en son sein de comportements serviles, assurément incompatibles avec l’exercice critique de la liberté académique. Ils sont légion et nourrissent – c’est de bonne guerre – la matière satirique des campus novels. Mais les attaques de Paul St-Pierre Plamondon trahissent typiquement la méconnaissance de la classe politique à l’égard des universitaires. Du moins ont-elles cet intérêt de mettre au jour leur situation paradoxale de dominés parmi les dominants, et l’importance qui revient dans ce cadre au champ des ruses et des tactiques, pour reprendre Michel de Certeau, tout ce qui leur permet de détourner ou de contourner plus librement leur sujétion idéologique et économique.

Au reste, aucune contre-proposition concrète n’a suivi les accusations de Paul St-Pierre Plamondon, par exemple sous l’espèce d’un programme spécifiquement québécois de chaires de recherche, ou de mesures visant à favoriser justement un écosystème scientifique réellement indépendant et libre.

  • La stigmatisation idéologique et le fantasme de contrôle

Le tweet polémique du 2 décembre 2025 et les attaques contre le monde universitaire ne sont pas un accident de parcours chez Paul St-Pierre Plamondon. Ils s’éclairent en regard des propos tenus à l’occasion d’un balado, Le Frenchcast, quelques mois plus tôt[5]. C’est d’abord l’occasion pour lui de rappeler son centre de gravité politique : une « option classique, lévesquiste », favorable à la « social-démocratie », apte à lier paix sociale, égalité des chances et économie de marché. Tandis que l’orateur dénonce à plusieurs reprises la polarisation du débat public, aux mains de la gauche et de la droite radicales, il revient de manière insistante sur les « dérives du wokisme », non seulement à cause de la sphère universitaire qui les promouvrait mais de son expansion « endémique en quelques années » au cœur des administrations et des entreprises.

Associée à l’antiracisme, la notion de « wokisme », mise en cause, n’est pas définie cependant[6]. Elle est caractérisée de manière floue par des pratiques d’intimidation et de rééducation. L’exemple le plus éloquent en serait la crise d’Evergreen en 2017, pourtant qualifiée d’atypique par de nombreux observateurs en raison de la culture locale de l’établissement. Paul St-Pierre Plamondon ne mentionne pas davantage le contexte national, ‘‘hystérisé’’, dans lequel prend place cette crise, les débuts de la première présidence de Donald Trump. Il ne s’agit pas de nier en retour les censures et les pressions idéologiques, bien réelles, qui s’exercent sur les campus en propageant la légende d’une pure « panique morale[7] ». Mais, de même que la définition du concept fait défaut, le cadrage épistémologique et théorique donne lieu à des références aléatoires et mal maîtrisées. D’un côté, le wokisme est apparié au marxisme ; de l’autre, il est symbolisé par Foucault et, plus largement, la déconstruction, même si pour cette dernière la tradition philosophique remonte à Derrida et à Heidegger. Plus loin, il est finalement question du « rapport postmoderne à la vérité » ou du « postmodernisme » de certains professeurs.

En fait, ce bric-à-brac pseudo-intellectuel fait écho au fameux colloque de la Sorbonne, « Après la déconstruction », largement piloté en France par deux ministres conservateurs, Luc Ferry et surtout Jean-Michel Blanquer[8]. L’événement qui s’est tenu les 7 et 8 janvier 2022 s’inscrit lui-même dans le sillage de la querelle sur ‘‘l’islamo-gauchisme’’, en raison d’une enquête déclenchée par le pouvoir macroniste contre le CNRS. Or comme pour les autorités françaises ce sont les « facultés des sciences sociales » que Paul St-Pierre Plamondon pointe du doigt sans nommer les « auteurs » qui y « ont pris beaucoup de place ». Contre la « désinformation idéologique », et dans le but civique de réduire la polarisation, le chef du PQ légitime au nom de la « rigueur » et de la « vérité » un entrisme du politique dans le champ universitaire.

Il convient de citer in extenso cette proposition sidérante, qui traduirait selon son auteur une forme de « courage », et qui devrait en retour en inquiéter plus d’un :

« Comme gouvernement, on va se réapproprier démocratiquement le contenu en éducation. Je ne dis pas que je vais me substituer aux experts. Par contre, je vais revendiquer le mécanisme de commission parlementaire, avec des experts mais [aussi] des citoyens, puis des gens qui représentent des citoyens, pour que le débat ne soit pas le monopole d’experts qui, en fait, sont peut-être, des fois des idéologues. »

« Peut-être, des fois » Hum… Il faudrait savoir, non ? Alors que dans l’entrevue la question portait sans équivoque sur les universités, Paul St-Pierre Plamondon répond par le terme générique d’« éducation ». Il brouille de la sorte les différences entre les trois niveaux de l’institution (primaire, secondaire, universitaire). En termes simples, sans complexe, ce qui s’énonce là n’est rien d’autre qu’une pulsion autoritaire, destinée à contrôler et réguler le monde des connaissances. Non seulement le chef du PQ enjambe sciemment l’autonomie des établissements, pourtant reconnue dans le préambule de la « Loi sur la liberté académique en milieu universitaire », mais il occulte l’article 3 qui reconnaît au titulaire de cette même liberté le droit à exercer ses activités « sans contrainte doctrinale, idéologique ou morale ».

On se demande bien de quelles latitudes disposerait exactement ladite commission. Cette démarche verticale, aussi simpliste que fantasmée, n’est pas sans rappeler cependant de mauvais souvenirs, en particulier les ingérences de l’ancienne ministre de l’Enseignement supérieur, Pascale Déry. Sous une forme en apparence plus modérée, elle entretient d’évidentes similitudes avec le pouvoir républicain aux États-Unis et sa volonté de mettre au pas les institutions, prompt à bannir les enseignements portant sur le genre, la race et tout ce qui se rapprocherait des théories décoloniales. L’idée de « se réapproprier démocratiquement le contenu en éducation » constitue une véritable imposture intellectuelle. Elle laisse croire à une forme de souveraineté dont le peuple québécois aurait été indûment privé par l’élite savante, parce que celle-ci aurait propagé des idées – essentiellement militantes – au service de ses propres intérêts (le présumé « monopole » du « débat »).

De quoi est-il question à mots couverts ? D’une tentative de contre-hégémonie, qui prête à l’université une hégémonie intellectuelle et culturelle au sein de la société (thèse bock-côtiste, s’il en est) et, par conséquent, d’une restauration, ou mieux d’un rappel à l’ordre – qui se veut le plus conforme et le plus loyal possible à une certaine idée du Québec.

Mais comme le dit Paul St-Pierre Plamondon lui-même, et l’homme a l’avantage d’être sans détour sur ce point : « La propagande est souvent plus forte que l’argumentaire »…

Le monde universitaire devrait en prendre bonne note.


[1] Voir cependant Sam Harper, « PSPP veut-il mettre fin à la liberté académique ? » (Pivot, 4 février 2025) et Yves Boisvert, « Là où loge PSPP » (La Presse, 14 avril 2026).

[2] Charles Lecavalier, « Paul St-Pierre Plamondon persiste et signe, malgré les critiques » (La Presse, 4 décembre 2025).

[3] À propos des chaires Impact +, Madeleine Pastinelli, « Quand le financement de la recherche menace l’autonomie des universités » (Le Devoir,  13 avril 2026).

[4] Concernant ce point majeur, voir les arguments développés par les contributeurs du volume collectif que j’ai dirigé, Critique de la raison universitaire. Liberté, savoir, justice, Montréal, Liber, 2025.

[5] Le Frenchcast # 223-Paul St-Pierre Plamondon (YouTube, Pantelis Comedy, 24 janvier 2025).

[6] Comme marqueur polémique, le « wokisme » cible en fait des sensibilités et des thématiques diversement empruntées à la gauche intersectionnelle, mais il s’agit pour l’essentiel d’une déclinaison néolibérale, centrée sur la personne, comme je l’ai montré dans La guerre des mots. Essais sur la conversation démocratique à l’âge de la ‘‘cancel culture, Montréal, Liber, 2025. J’y vois volontiers ce qu’a suggéré la philosophe marxiste Nancy Fraser : une alliance qui a vécu jusqu’à Trump entre des courants progressistes (antiracisme, néoféminisme, multiculturalisme, décolonialisme) et les forces ‘‘symboliques’’ du capital (Hollywood, Silicon Valley, etc.). Le trudeauisme lui a donné sa version canadienne, notamment avec ses mesures EDI qui sont en effet le pur produit de ce néolibéralisme progressiste ou de ce progressisme néolibéral. Avec un lapsus attendu : les inégalités socio-économiques.

[7] Voir Francis Dupuis-Déri, Panique à l’université, Montréal, Lux, 2022. Pour un démontage efficace des sophismes contenus dans ce petit best-seller, Yves Gingras et Thierry Nootens, « Censure à l’université : panique morale ou déni du réel ? », BHP, vol. 30-3, 2023, p. 223-248.

[8] Je rappelle que l’essayiste conservateur Mathieu Bock-Côté, très proche de la bulle péquiste, y a participé, bien que son texte n’ait pas paru dans les actes du colloque.

DSHS - Chargé de recherche