Publié le 1e juin 2026
Par Arnaud Bernadet
« […] la reterritorialisation la plus réactionnaire, la plus œdipienne, oh maman, ah ma patrie, ma cabane, ollé ollé[1]. »
Gilles Deleuze & Félix Guattari
En guise de synthèse à mes deux précédents billets, sur Rebel News et « L’état de notre dialogue » démocratique comme sur « L’étrange liberté académique » défendus l’un et l’autre par le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, un dernier mot s’impose quant à l’interprétation à donner au « diagnostic » initial qui a déclenché la controverse de décembre 2025 : le fameux manque de « loyauté » à l’égard de la cause nationale dont le souverainiste a accusé ceux qui « représentent l’âme du Québec[2] ». Non seulement les milieux culturels mais, avec eux, le monde universitaire et les médias, spécifiquement le diffuseur national, Radio-Canada. On passera vite sur le cliché populaire, l’âme du Québec, énième variante ou traduction locale de l’âme russe depuis Nicolas Gogol ou l’âme allemande chez les romantiques d’Iéna. La qualité singulière de la nation ainsi désignée, irréductible ou incomparable à nulle autre, se rapporte à une spécificité culturelle qui prend aussitôt le rang d’une essence indicible. En revanche, chacun s’accordera aisément pour dire que les termes du débat qui a suivi, à coups de cris indignés, de repentirs ou d’excuses de part et d’autre, ont mis au jour l’incompatibilité entre l’éthique dont se réclamait Paul St-Pierre Plamondon et l’exercice des libertés publiques (création, recherche, information, etc.). En fait, les passions suscitées par cette attaque s’expliquent en grande partie par l’amalgame entretenu précisément entre ces deux discours, la rhétorique des libertés servant à dissimuler une bataille plus fondamentale autour des valeurs. S’il importe autant de dénoncer qu’« Ottawa restreint la liberté académique, restreint la liberté d’expression et la liberté artistique[3] », c’est qu’à l’inverse, à Québec, les libertés devraient être d’abord au service des valeurs collectives et nationales, au fondement du vivre-ensemble.
Radio-Canada et les « idéologues marxistes »
Au demeurant, les cibles n’étaient pas choisies au hasard. Au fil des polémiques, en fonction des stratégies de communication adoptées par l’équipe de Paul St-Pierre Plamondon, elles se sont révélées souvent les mêmes. En effet, quand ce ne sont pas les immigrants[4], les médias, l’université, les gens de culture – des milieux classiquement progressistes – ont été régulièrement dans la ligne de mire. Celui qui se présente volontiers en politique comme l’homme de la raison et de la modération, après une décennie dominée par la culture de l’annulation, semble suivre un agenda qui présente bien des similitudes avec les guerres culturelles aux États-Unis. Il y aurait donc loin du mythe à la réalité.
Aussi dérisoire soit-elle, la querelle qui a éclaté par exemple en avril 2026 après l’émission « Tout peut arriver » de Radio-Canada[5], très critique à l’égard des préoccupations natalistes du Parti québécois, en représente une énième variante. Rappelons que la famille est l’un des thèmes privilégiés des guerres culturelles, comme l’a montré il y a longtemps le sociologue James D. Hunter. Paul St-Pierre Plamondon se désolait avec raison que le fond du débat sur ce sujet plutôt complexe n’ait guère été abordé par l’émission de Marie-Louise Arseneault, sinon de manière caricaturale ; mais cela justifiait-il une diatribe contre les « idéologues marxistes » qui auraient tout à coup « envahi[6] » les réseaux du diffuseur national ?
La situation semblait tellement préoccupante que le chroniqueur Christian Rioux, suggérait sérieusement de mettre sur pied à l’image de la France une enquête sur la neutralité des services publics audiovisuels pour contrer la « surreprésentation » du « gauchisme[7] ». Tant pis pour la diversité des programmes et des sensibilités qui s’expriment à Radio-Canada jugés à l’aune d’une émission unique. Tant pis pour l’écosystème journalistique québécois envisagé dans son ensemble. Paul St-Pierre Plamondon ironisait quant à lui sur le manque d’objectivité et de fiabilité de la part de Radio-Canada, réputée pour sa rigueur et son absence de biais, l’argument qu’il avait utilisé un mois plus tôt pour légitimer sa rencontre avec le média alternatif Rebel News. Quant à la diversité intellectuelle de l’université, on connaît son allergie à ce sujet. Il présume globalement qu’elle n’existe pas[8]. L’essentiel est que ses trop nombreux militants, au même titre que les journalistes, n’exercent pas de monopole sur le débat national. Aux idéologues marxistes de Radio-Canada Paul St-Pierre Plamondon reprochait donc pour finir de promouvoir « la déconstruction de notre société » à travers « la déconstruction des familles », un terme fréquent sous la plume des essayistes conservateurs qui tiennent le camp progressiste pour responsable d’une déconstruction plus large de la civilisation occidentale[9].
À l’épreuve de la liberté de création
Dans Le schisme identitaire, Étienne-Alexandre Beauregard percevait un antagonisme entre « deux éthiques politiques[10] » dans le Québec contemporain : une éthique de la loyauté, résumée par l’ancien slogan de Daniel Johnson père et de l’Union nationale : le « Québec d’abord » ; une éthique de l’altérité qui lui fait face et marque un « dépassement de la question nationale » (ibid., p. 39) en prônant une citoyenneté « différenciée » ou « inclusive » (ibid., p. 49), notamment à l’endroit des migrants et des minorités culturelles. Cette éthique se déclinerait elle-même sur le modèle du care, inspiré des théories féministes de Carol Gilligan mais étendu à « toutes les catégories sociales, ethnicisées, racisées » (ibid., p. 50).

N’importe quel lecteur y verrait un couple réducteur, presque simpliste tant il se règle sur des notions vagues et fourre-tout. Pourtant, on aurait sérieusement intérêt à considérer dans cette optique l’injonction de Paul St-Pierre Plamondon et les cibles auxquelles elle était adressée. Car c’est évidemment à une éthique de l’altérité que répondraient dans un tel cadre les mondes de la culture, du savoir, de l’information. Du moins est-ce au nom de cet antagonisme éthique que Beauregard met en scène une guerre culturelle made in Quebec. Reste à savoir sur quelle conception de la culture s’appuie exactement ce « nationalisme culturel » (ibid., p. 130). Dans tous les cas, la virulence avec laquelle le Parti québécois a exprimé l’appel à la loyauté permet de mesurer rétroactivement le changement de paradigme depuis la Révolution tranquille.
Chose certaine, l’activité critique des œuvres qui font concrètement la culture s’accommode mal de valeurs posées a priori, comme en témoigne le cas du théâtre, un art qui depuis l’Antiquité est aux prises immédiates avec les sanctions de la Cité. Prenons deux créations récentes du TNM, Ấm de Kim Thúy (automne 2025) et Que notre joie demeure de Kev Lambert (printemps 2026). L’une trahit un désamour du Québec et prend à parti les rhétoriques de stigmatisation à l’égard des migrants ; l’autre, par le truchement de son héroïne, l’architecte Céline Wachowski, se livre à la satire vitriolique d’une société inégalitaire, gangrénée par les intérêt du capital, qui peine par ailleurs à reconnaître le génie de l’artiste. Cette satire donnait lieu sur scène à une longue tirade d’Anne Dorval – une diction à bout de souffle. La moitié de la salle applaudissait la virtuosité de la comédienne ; l’autre moitié demeurait silencieuse… Certes, la culture est au cœur de la question de l’identité. Mais sous ce terme polysémique se mêlent aussi bien des références aux œuvres qu’aux institutions et à leurs modes de financement, sans parler des acteurs de ces milieux hétérogènes dont les situations (socio-économiques) ne sont nullement comparables, des réseaux audio-visuels aux bibliothèques, des professionnels du cirque aux musiciens par exemple.

Enfin, le couplage attendu, et régulièrement invoqué par la classe politique, entre langue et culture soulève plus de questions qu’il n’en résout. C’est le quizz auquel est soumis n’importe quel débutant en littérature québécoise : faut-il la définir territorialement ? ou linguistiquement ? Dans ce cas, que faire de la littérature yiddish ou même des textes anglo-montréalais, de l’infréquentable Mordecai Richler (encore un qui dérange…) à Gail Scott ? Et que faire de la résurgence autochtone ? Plus largement, s’il est un héritage et des valeurs constitutives de l’identité québécoise, les chansons d’Elisapie en français, anglais et inuktitut entrent-elles dans cette définition de la culture ? Le théâtre de Wajdi Mouawad y a-t-il lui aussi sa place ? Que penser de voix haïtiennes comme celle de Dominique Fils-Aimé ? Où placer Xavier Dolan ou encore Denis Villeneuve qui adapte à l’écran Incendies avec des acteurs québécois mais recourt à un casting hollywoodien pour rendre Dune de Frank Herbert ? Etc.
De la dénationalisation de la culture à la dénationalisation de la pensée
Le propre des œuvres d’art est qu’elles ne cessent pas de résister aux critères et de remettre en débat l’idée même d’identité. Ce qu’on appelle culture est ce lieu paradoxal où se font et se défont – librement – les valeurs d’une collectivité. Et si nécessaire, les œuvres tendent à dénationaliser voire à déterritorialiser la culture. Elles en font non pas un acquis mais une question. Loin de la logique du patrimoine, la culture est tournée vers l’avenir. Elle repose sur une dynamique constante d’actualisations et de réappropriations. Ce qui s’y perd se mesure à ce qui s’y crée, indéfiniment. Cela ne veut nullement dire qu’elle se traduit par une hypothèque du passé. Mais en plus des sources ou des traditions dont elle se nourrit chaque œuvre porte en elle virtuellement, et à sa manière, une critique de la culture qu’à son tour elle transforme. C’est même à cette condition qu’elle peut créer du commun, et relever de cet écosystème partagé dans lequel chacun se reconnaît. En ce sens, la dénationalisation de la culture – y compris en statut minoritaire – n’est pas une perte de l’identité. Elle ne se confond pas avec une quelconque déconstruction de l’identité même si ce discours existe en effet, et répond à des stratégies situées, qui tendent par ailleurs souvent à assimiler la critique et la subversion (cette dernière étant elle-même inséparable d’une idéologie de l’ordre). La dénationalisation de la culture n’entraîne pas non plus mécaniquement l’adhésion à la mondialisation ou au multiculturalisme, selon un raisonnement sophistique répandu dans les rangs conservateurs. La dénationalisation de la culture désigne le travail critique des valeurs et, comme tel, ce travail s’inscrit nécessairement dans l’histoire du champ culturel national avec ses institutions et ses traditions. Ce principe n’est pas limité évidemment aux expressions ou activités artistiques. Il s’étend aux créations de l’esprit dans leur ensemble (philosophie, sciences, techniques, etc.) et il est parfaitement possible de postuler sur ce modèle une dénationalisation des savoirs, même ceux-ci posent d’autres difficultés, eu égard là encore à leurs lieux de production et d’énonciation (ce qui implique la langue et le rapport aux langues), à leur ancrage dans l’histoire, et spécialement dans l’histoire politique de la société. Dans tous les cas, contre les chantres de la loyauté, il est plus que nécessaire de dénationaliser la pensée[11]. C’est à ce prix que se mesure la liberté des sujets.
[1] Gilles Deleuze, Félix Guattari, Kafka – pour une littérature mineure, Paris, Éditions de Minuit, 1975, p. 45.
[2] Jean-François Thiérault, « Le milieu culturel manque de ‘‘loyauté’’ et de ‘‘décence’’ envers le Québec, dit PSPP » (Radio-Canada, 3 décembre 2025).
[3] Cité par Charles Lecavalier, « Paul St-Pierre Plamondon persiste et signe, malgré les critiques » (La Presse, 4 décembre 2025).
[4] Sur l’état de ce débat, voir le résultat des consultations des Organisations unies pour l’indépendance (Oui Québec) dans Katia Gagnon, « Nous avons remplacé la fierté par la fermeture » (La Presse, 23 mai 2026).
[5] Programme du 25 avril 2026. Voir la réponse d’Audrey Bujold, candidate du Parti québécois : « Pour des politiques au service des familles » (Le Devoir, 30 avril 2026).
[6] Page Facebook (1er mai 2026). En fait de ‘‘marxisme’’, l’invité de l’émission – Xavier Brouillette, professeur de philosophie au cégep du Vieux-Montréal – se livre avant tout à une lecture foucaldienne en réinscrivant les préoccupations natalistes du PQ dans une histoire de la biopolitique…
[7] « Une commision d’enquête sur Radio-Canada ? » (Le Journal de Montréal, 30 avril 2026). La question contient la réponse (et à ce titre, une part de fantasme), puisqu’une telle enquête ne pourrait être déclenchée en bonne logique que par Ottawa… Quant à la Commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, elle n’a jamais cessé d’être contestée depuis sa création en France le 28 octobre 2025.
[8] Sur la stratégie de contre-hégémonie : « L’étrange liberté académique de Paul St-Pierre Plamondon ». Bien sûr, on trouve à l’université des dogmatiques. Il y a ceux encore qui reproduisent le savoir. Il y a ceux qui le réinventent. Leur proportion varie selon les époques, et de manière imprévisible.
[9] Voir notamment Mathieu Bock-Côté, Les deux Occidents, Paris, La Cité, 2025. C’est également dans ce cadre que doit se comprendre l’expansion dans le discours savant et public de termes comme « anti-civilisation » ou « décivilisation ».
[10] Le schisme identitaire. Guerre culturelle et imaginaire québécois, Montréal, Boréal, 2022, p. 137.
[11] La dénationalisation n’est pas l’universalité, il va sans dire, mais bien un processus critique, dans et contre le national, qui suppose donc toujours un terrain empirique, celui des discours et des pratiques, des disciplines et des établissements. En contexte universitaire, j’ai suggéré dans le même esprit de repenser la liberté d’enseignement et de recherche dans l’optique foucaldienne de la parrhêsia, sorte de franc-parler qui peut être tourné contre le décideur politique lorsqu’il lui arrive de dire des bêtises en particulier. On y est. Voir Arnaud Bernadet (dir.), Critique de la raison universitaire, Montréal, Liber, 2025, p. 26-30.