Publié le 21 septembre 2026
Par Arnaud Bernadet

Chaque élection politique vient avec son lot de polémiques futiles, de révélations troublantes ou d’attaques ad personam, susceptibles de servir ou de desservir variablement les stratégies des candidats en lice. La campagne de l’automne 2026 au Québec n’y échappe pas, évidemment. Mais ce qui semble faire « diversion » et participer du « spectacle », loin des propositions « constructives » des partis, et des enjeux qui engagent l’avenir de la société, est en réalité révélateur du périmètre que les médias, les citoyens, celles et ceux qui aspirent à les représenter assignent à la conversation démocratique : une réalité elle-même mouvante, qui en ces temps d’intense vie civique, se transforme imperceptiblement sous nos yeux, peut même être à l’occasion discutée voire mise en crise.
Une catégorie en usage dans le discours social, et régulièrement convoquée par le commentariat journalistique, témoigne en particulier de l’état de la liberté d’expression au Québec, c’est celle de « propos controversés », généralement attachée à des figures publiques qui dérangent un ordre social réputé consensuel. Loin d’être limitée aux mots, cette catégorie englobe aussi bien les pratiques que les conduites des individus. Ainsi, les « propos controversés » entraînent plus largement avec eux une typologie de « candidats controversés », ceux qui ont par la suite l’obligation de s’expliquer, se soumettent au rituel de l’excuse, ou sont condamnés par leur propre appareil politique, jusqu’à en être exclus.
Il faut dire qu’ils ont été légion en ces débuts d’une campagne électorale sans boussole ni vision. Entre les publications douteuses, les insultes, les mots vulgaires ou discriminatoires, le chroniqueur Alain Rayes ne comptait plus les « squelettes sortis des placards[1] » et en appelait finalement à la responsabilité des partis. Car c’est à chaque formation que revient normalement la charge de vérifier les antécédents des personnes qu’elle présente. Aucun courant ne semble avoir été épargné même si les conservateurs d’Éric Duhaime remportent la palme d’or en ce domaine : Frédéric Poulin (Côte-du-Sud) et Guy Diotte (Westmount-Saint-Louis) favorables à une annexion du Canada comme 51e état ; Denis Charron (Chapleau) assimilant Justin Trudeau à Hitler ; Éric Lanthier (Pontiac), pasteur aux positions homophobes ; Marie-Josée Hélie (Montmorency), comparant la vaccination forcée de la population contre le coronavirus à un acte génocidaire, etc.
Du côté de la Coalition avenir Québec, c’est Paul Dadie (Ungava) qui est écarté par Christine Fréchette pour avoir remis en cause la non-mixité du Centre des Femmes Elles du Nord. Au Parti québécois, on compte deux cas majeurs, celui de Vincent Marissal (Taschereau), ancien député solidaire, qui aurait prêté son appartement en échange de l’allocation de l’Assemblée nationale ; et bien sûr, François Gariépy (Charlevoix-Côte-de-Beaupré), exemple paradigmatique sur lequel je reviendrai plus en détail : l’ancien animateur de Radio X est passé sous la loupe pour avoir rebaptisé Anne-Marie Withenshaw « Anne-Marie Withenchatte », fait un usage raciste du mot squaw, irrecevable aux yeux des Premières Nations[2], et finalement tenu des propos méprisants à l’égard du milieu artistique[3].

J’en oublie sûrement. Que nous apprennent donc toutes ces affaires ?
Il importe peu qu’elles aient été déterrées par tel parti pour nuire à ses concurrents. Il faut d’abord comprendre que les « propos controversés » sont des propos déplacés, au sens où, littéralement, ils n’ont pas de place dans le forum. À ce titre, ils constituent un marqueur de discrédit, tendent à déclasser celui qui les tient, l’exposant à la sanction collective, dans certains cas à l’opprobre public, selon la gravité des torts qui lui sont reprochés. Dans tous les cas, ce ne sont pas des propos qui font débat, au sens où ils contribueraient à le nourrir et à l’enrichir, mais des propos qui risquent au contraire de le confisquer. Ou si l’on veut, la controverse qui en découle immédiatement rappelle à quelles conditions, et dans quelles limites, la conversation démocratique peut (ou devrait) s’exercer.
En ce sens, on peut dire que les « propos controversés » comme catégorie classificatoire sont le symptôme d’une forme de veille critique, dont on aurait tort de croire qu’elle est l’apanage des médias. Cette vigilance se matérialise également dans les réactions citoyennes, y compris au moyen des réseaux sociaux, souvent décriés en raison des ‘‘dérives’’ qu’ils autorisent, de la call-out culture aux rhétoriques haineuses. Mais les propos controversés désignent en même temps des points forts de conflit, en ce qu’ils traduisent une reprise de la parole, comme lorsque le conservateur Dominique Dumas (Chutes-de-la-Chaudière) milite pour rouvrir au Québec le débat sur l’avortement auquel il est hostile. À chaque fois, les propos controversés mettent donc au jour les conditions de possibilité de la conversation elle-même, ainsi qu’il apparaît dans cet échange irrité entre Duhaime et des journalistes, marquant l’impasse sur le mode ironique : « Vous n’aimez pas mes réponses, mais moi j’aime pas vos questions, c’est correct[4] »…
S’ils traduisent une reprise de la parole, en cherchant à déplacer le champ du dicible, les propos controversés servent des stratégies inverses de légitimation. Celle du PCQ est frontale et comminatoire, non sans quelque lucidité toutefois : « Nous faisons bouger la fameuse fenêtre d’Overton, c’est-à-dire ‘‘l’éventail des idées, des opinions et des pratiques jugées acceptables par l’opinion publique à un moment donné[5]’’. » Elle est surtout conforme au slogan du parti : s’il faut « oser pour vrai », c’est avant tout en disant vrai aux citoyens (à coups de croyances, de fake news, d’opinions jetables, bien sûr), en se posant si nécessaire comme victime des médias et des adversaires accusés de répandre la « merde » et le « salissage ». En plus de canaliser la colère des sympathisants, la reprise de la parole chez les conservateurs se veut donc un geste de défiance à l’égard de l’institution démocratique dans son ensemble. On est loin ici du beau parler politique ; on revendique le franc parler, une langue populaire sinon vulgaire qui s’assume comme telle. Car il s’agit de donner voix à l’homme ordinaire et à son sentiment d’aliénation face à la classe dirigeante.
En regard, la stratégie plus classique (et plus subtile) du PQ n’est pas moins démagogique. Elle est fidèle à un agenda « bock-côtiste », et surtout au modèle de la guerre culturelle des néocons américains qu’elle poursuit contre les milieux progressistes – médias, culture, université[6]. En vertu d’un lieu commun, très répandu à droite, elle se déclare la championne de la liberté d’expression. Elle convoque toujours le même narratif, celui de la cancel culture dont elle donne une lecture simpliste sinon caricaturale (pas un mot par exemple sur les enjeux de pouvoir et d’imputabilité à l’origine de tels actes[7]). À la question de savoir s’il n’a pas « déplacé la ligne rouge de l’inacceptable » en défendant son candidat Gariépy, Paul St-Pierre Plamondon répond au contraire qu’il a tenté de « déplacer la ligne rouge de l’annulation[8] ». Il le qualifie même de « bon gars[9] », celui qui par sa loyauté et sa proximité avec les gens, se porterait finalement garant d’une forme d’éthique… Loin de devoir nous surprendre, ce genre de paradoxe joue actuellement à plein dans la machine rhétorique du trumpisme par exemple.
Du reste, le calcul électoraliste qui s’y dissimule a été fort bien perçu dans les rangs péquistes. C’est que le « bon gars » de Charlevoix-Côte-de-Beaupré manie la même langue que les duhaimistes et serait donc capable de rivaliser avec eux. Or c’est encore cette verve « populaire et même volontairement vulgaire » que s’empressait de célébrer l’essayiste Christian Rioux : un esprit de « gauloiserie française », allant de Rabelais à… Charlie Hebdo, qui aurait toujours révolté « les puritains, les faux-culs et les protestants[10] », ceux de gauche entre autres. Chemin faisant, notre fin connaisseur de la culture française utilisait une méthode qui a été longtemps en faveur dans les milieux lettrés pour passer outre l’antisémitisme d’un Louis-Ferdinand Céline, par exemple : au nom du phrasé et du style une esthétisation de l’abject, des romans aux pamphlets des années 40. La haine comme belle-lettrisme.
Sans doute Gariépy est-il l’antithèse exacte de ce talent littéraire. Ses propos tiennent beaucoup plus de la conversation de café, avec ses préjugés et ses stéréotypes. Mais, en plus de justifier le racisme et le sexisme[11], on voit clairement à quelle fonction idéologique répond cette langue crue : un franc parler qui se revendique comme « parler vrai » et « parler libre » aux seules fins de reprendre ses droits au cœur de la conversation démocratique, et de l’infléchir durablement.
[1] « Qui a laissé passer ces candidats ? » (La Presse, 09.09.2026)
[2] « ‘‘Incompatible’’pour bâtir une ’’relation de confiance’’ dit le chef de l’APNQL » (La Presse, 27.08.2026)
[3] « Si votre passion, si votre art ne vous mène pas comme ça à la fortune ou du moins à une espèce de suffisance financière, c’est peut-être que c’est pas une vraie job » (rapporté par Geneviève Lavoie, Journal de Montréal, 31.08.2026)
[4] Point de presse du 09.09.2026, tenu sur l’île d’Orléans, en vue du cadre financier du PCQ.
[5] Éric Duhaime, Facebook (page personnelle), 11.09.2026.
[6] Ce sont ses cibles constantes avec les immigrants. Voir mon billet « Loyauté ou liberté ? La guerre culturelle de Paul St-Pierre Plamondon » (01.06.2026).
[7] Sur cette question, voir Arnaud Bernadet, La Guerre des mots. Essai sur la conversation démocratique à l’âge de la ‘’cancel culture’’, Liber, 2025.
[8] Cinq chefs, une élection. (Radio-Canada, 09.09.2026).
[9] Rapporté par Sandrine Vieira dans Le Devoir, 31.08.2026.
[10] « Lettre à François Gariépy » (Les (nouvelles) chroniques d’un monde qui vient, 31.08.2026)
[11] Je reviendrai dans un autre billet à la controverse spécifique autour de « squaw » et à l’arsenal sophistique auquel elle a donné lieu pour défendre l’indéfendable.
Merci d’avoir lu Liberté d’expression, par LibObs ! Abonnez-vous gratuitement pour recevoir de nouveaux posts et soutenir mon travail.