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Le suicide de mon frère …

J’ai appris la nouvelle de ton suicide  pendant que je déjeunais. C’est maman qui m’a jointe au téléphone. Elle était détruite, cassée: « Ton frère est parti cette nuit, il s’est enlevé la vie ! ».  J’ai raccroché, ma tête voulait éclater prise soudain d’un vertige.   Comment as-tu pu nous faire ça! Tu m’avais pourtant dit, il y a à peine une semaine, que le pire était passé. Ton médecin avait diminué ta médication, tu dormais mieux. Pensais-tu vraiment ce que tu disais ? Étais-tu en train de jouer le jeu, de faire semblant ! Et dire que j’ai cru que tu étais sur la voie de la guérison. Nous étions nombreux à graviter depuis deux ans autour de toi, autour de tes problèmes. Il n’y avait aucune place d’ailleurs pour nos problèmes à nous, en guise de récompenses,  tu t’envoles avec nos rêves, l’espoir que tu allais t’en sortir et que la vie TA vie valait la peine d’être vécue.

Je te regarde dans ce cercueil et j’ai tant de questions qui vont à tout jamais rester sans réponses. Pourquoi ne pas avoir cru que la vie pouvait te réserver encore de bons moments? As-tu pensé à la peine que nous aurions de te voir dans cette boîte , capitonné de faux satin blanc. J’ai laissé papa et maman décider mais j’aurais choisi l’incinération. Je n’aurais pas voulu voir cette petite marque bleue qui encercle ton cou et que tes vêtements ne peuvent camoufler. Le thanatologue n’a pas réussi à tout maquiller. Et ce nœud de cravate qui me rappelle ta fin horrible? Finir sa vie comme un paria, au bout d’une corde! Qu’as-tu fait mon frère ? Pourquoi ne m’as-tu pas appelée avant de commettre l’irréparable ? On avait conclu un pacte ensemble, tu pouvais me rejoindre n’importe où, n’importe quand. Tu as triché encore une fois, comme lorsque nous étions enfant et que tu étais prêt à tout pour gagner. Mais cette fois, il n’y avait rien à gagner.

Je ne sais pas si tu es quelque part encore, mais j’aimerais que tu portes ton regard sur maman. Elle se tient là à côté de toi et ne quitte jamais sa place. Hier soir à la sortie du salon elle ne voulait pas que tu passes la nuit seul. Ce matin elle s’accroche à toi, elle sait que dans une heure à tout jamais elle ne pourra plus voir son bébé. Comment peut-elle comprendre que cet enfant qui a mis tant d’heures à naître, qui lui a fait vivre tant de nuits blanches ait pu de se retirer lui –même de la vie? As-tu pris le temps de réfléchir, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, avant de t’élancer dans le vide la peine que tu lui ferais? Sais-tu que jusqu’à sa mort elle portera le poids de la question dont elle ne trouvera jamais de réponses: pourquoi?

Et que dire de papa, lui que tu rendais si souvent coupable de tes malheurs. Ce père absent, qui ne t’as pas aimé comme tu le méritais. Aujourd’hui il a mal, il a honte, mais ne trouve rien à dire, totalement impuissant devant la situation. Tu cherchais un coupable et en lui tu as trouvé la figure idéale, le bouc émissaire de tes choix amoureux ratés, de tes échecs professionnels. C’est vrai qu’il était loin d’être parfait mais toi, que fais-tu de ta petite fille de trois ans que tu aimais tant? Tu me disais qu’elle était ta raison d’exister et de te battre, le croyais-tu vraiment ? Papa a ses défauts et on les connait tous, mais lui il était présent à tes anniversaires, il a été le premier arrivé à l’hôpital quand tu as eu ton accident de moto. Il a payé tes études, acheté ta première voiture, assisté à ton mariage, au baptême de ta fille. Ta petite Sophie elle, n’aura rien de toi. Quand elle regardera les albums de photos elle ne reconnaîtra pas le monsieur qui la prend dans ses bras. Que va lui dire sa mère devant ses questions répétitives : « Est-ce que j’ai un  papa ?  Pourquoi est-il parti ? As-tu pensé à cela dans les dernières secondes qui t’ont amené à commettre l’irréparable?
Je m’assois un peu à l’écart et je te tourne le dos, je n’en peux plus de te regarder. J’écoute ce que disent les gens, tes amis, nos cousins, cousines, tantes et oncles. L’air ici est difficile à respirer, on sent partout un malaise, les gens chuchotent.

– « Comme il devait souffrir pour en arriver là?
– Moi je pense qu’il ne voulait pas mourir mais juste arrêter de souffrir ?
– C’est souvent la faute des médicaments vous savez ?
– Il faut quand même dire que c’est un acte courageux.
– Ca prend du courage pour aller jusqu’au bout? Imaginez ce que vous devez ressentir quelques secondes avant !
– C’est vrai que son divorce n’a pas aidé, sa femme lui a mené la vie dure concernant la garde de Sophie.
– Vous savez la relation avec son père a toujours été difficile. Et sa mère qui le couvait et couvrait tout le temps!

 Ces voix m’envahissent, je n’en peux plus d’entendre ces phrases qui loin de me consoler m’enfonce encore plus dans ma peine. Pourquoi devrions-nous trouver un coupable, identifier l’événement qui aurait provoqué la chute ?

On devrait avoir une consigne quand on entre au salon d’une famille qui est frappé par le suicide d’un proche, genre d’épitaphe à l’entrée du salon qui pourrait ressembler à ceci :

ICI SEUL LE SILENCE EST DE MISE, NE DITES SURTOUT RIEN ET NE DEMANDEZ SURTOUT PAS POURQUOI ! RESTEZ LÀ, JUSTE LÀ. VOTRE PRÉSENCE NOUS FAIT DU BIEN ET MERCI D’ÊTRE AVEC NOUS.

Je ne sais pas ce que nous réserve les prochaines semaines, mais pour notre famille plus rien ne sera comme avant.  À tout jamais ton départ sera la plus grande de nos blessures, notre échec. Je dois cesser de me torturer en essayant de comprendre ce qui t’as conduit jusqu’au bout. Depuis deux ans, je t’ai regardé, impuissante te désorganiser, te déconstruire lentement, déchirer un à un les morceaux de ta vie. Tu es allé chercher de l’aide, du soutien, tu avais des amis, une famille mais rien n’y faisait. Je renonce aujourd’hui à trouver des réponses.

Soudain, le responsable du salon funéraire vient me rejoindre et me dit que c’est l’heure: il faut fermer le cercueil et débuter la célébration d’adieu. Maman m’a demandé de dire quelques chose, une prière, un mot pour te dire a-dieu. J’ai passé toute la nuit à réfléchir à ce que je pourrais te dire mais voilà, je ne trouve rien qui puisse traduire  l’immense chagrin que je ressens. Pour maman cependant, j’ai risqué quelque chose.

On se prépare à refermer le couvercle sur toi, ta vie, ton drame. Sache que ce geste ne recouvrira pas  l’immensité de la peine que nous ressentons. Sache aussi que nous n’enterrerons jamais l’amour qui nous liait à toi. Tu seras toujours mon petit frère, le bébé de maman et le gars de papa.

Nous savions que tu souffrais, que tu avais mal, mais comment sortir quelqu’un des enfers, du chaos, de l’abime? Je n’ai pas su ! Au moment de porter sur toi un dernier regard, je crois que tu étais mort en dedans depuis longtemps. J’ai un ami qui me disait que l’on commençait à mourir par les extrémités, toi tu es mort d’abord en dedans. J’espère que tu as trouvé la paix que tu cherchais. Je ne veux plus ressentir de colère envers toi. Je t’aime et il n’y a pas de malgré !

Je crois également que nous sommes bien démunis pour approcher ce qui se passe dans une âme meurtrie. Notre médecine occidentale soigne bien les corps mais qu’en est-il des esprits blessés, tourmentés ? Les sociétés traditionnelles avait mis en place toute sorte de parapets pour ce type de blessures. L’humain à l’ère de l’ordinateur, n’a d’autre recours que de traiter le symptôme. Notre langage trop binaire n’arrive plus à soigner les profondeurs de l’âme humaine. Que savons-nous de l’angoisse véritable, de ce sentiment d’étrangeté à soi-même, aux autres et à notre environnement? Immergés que nous sommes dans un imaginaire sclérosé, fascinés par le royaume des morts, mettre fin à ses jours  devient, pour certains, la seule issue capable de briser le mal de vivre.

Pour en savoir plus sur le suicide et la mort volontaire


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